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Introduction Après avoir longtemps cru qu'une chose est vraie «parce qu'elle est écrite dans le journal», la conviction populaire s'est inversée.

Publié le 29/10/2013

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Introduction Après avoir longtemps cru qu'une chose est vraie «parce qu'elle est écrite dans le journal«, la conviction populaire s'est inversée. De paroles sacrées, les nouvelles données par la presse se sont faites, aux yeux de ceux qui les lisent, forcément fausses, ou toujours suspectes. En se branchant sur le journal télévisé, la première curiosité est devenue : « Qu'est ce qu'ils veulent encore nous faire croire ? « Il n'y a aujourd'hui plus une analyse de taux de lecture ou d'Audimat qui n'ait intégré cette méfiance dans ses évaluations. Quelle radio préférez-vous ? Et laquelle trouvez-vous la plus fiable ? Ce renversement n'est sans doute qu'un des symptômes d'une modification plus vaste des médias et de leur rôle. Dans toute la période de l'après-guerre, le fait de «révéler« fut pour la presse une gloire et un devoir sacré. Dévoiler les rouages secrets d'une affaire judiciaire ou les manipulations cachées d'un régime, c'était défendre la liberté d'opinion, combattre pour la démocratie. Divulguer l'existence des déportations dans le Cambodge de Pol Pot ou l'affaire du Watergate constituait, pour un journaliste, une forme de combat politique et professionnel. Cet engagement reposait et repose toujours sur la croyance qu'une dénonciation publique va forcément changer les choses. La fabrication de l'information Aujourd'hui, il n'est plus que quelques dictateurs perdus ou une poignée de corrompus pour être convaincus qu'un gros titre dans la presse pourra ébranler leur empire et qu'il leur faut couvrir d'ombre leurs actions. Paradoxalement, sous ses habits de modernité, Internet ressemble à sa façon à un nouveau sursaut de cette même vieille certitude : voilà enfin le réseau qui va permettre à chacun d'entre nous d'accéder aux fameuses informations que les puissants tentent de nous dissimuler... Cela fait pourtant longtemps qu'un certain nombre de régimes autoritaires ont compris que la Une d'un journal ne change pas vraiment le cours des choses. Prenons Kaboul ou Pékin. L'un et l'autre ont été accusés non pas une fois, non pas deux fois, mais à des dizaines de reprises de violer ce qu'il est convenu d'appeler les droits de l'homme. Se sont-ils adoucis pour autant ? En Chine, les arrestations ne se font même plus de façon clandestine. Les caméras, même dissidentes, filment ou évoquent les rafles. En Afghanistan, l'application de la justice des talibans, qui coupent les mains ou distribuent le fouet, a lieu devant des stades bondés et les agences de presse internationales qui y assistent en donnent de temps en temps le compte rendu. L'étalage médiatique de la force fait désormais partie de l'arsenal de répression ou de dissuasion. Il faut bien constater que laisser voir une situation provoque rarement autre chose que quelques vagues protestations d'instances internationales ou une poignée de pétitions. Au contraire, un pouvoir qui agit ouvertement, même dans l'injustice, sera crédité d'au moins une valeur : la transparence. Ce n'est pas rien, c'est même l'essentiel. Un homme ou un État «transparent« ne peut être tout à 8 Introduction fait mauvais, pense-t-on. Le terme vit d'ailleurs une existence brillante. Plus de réformes ni de combats qui ne soient menés sous son étendard. Les organisations internationales recommandent à certains pays de se plier à des « élections transparentes «, la loi sur le financement électoral sera baptisée celle de la transparence. En dehors des trésoriers des partis politiques, rares sont ceux qui aujourd'hui pourraient décrire les mécanismes ou la philosophie d'un tel texte, savoir s'il répond ou non à l'idéal républicain d'un scrutin impartial et représentatif. En revanche, chacun sait que récolter de l'argent en secret est désormais la faute la plus grave. Sera jugé malin un homme politique qui s'enrichit par une bonne grosse opération boursière, même si les conséquences de celle-ci se révèlent dramatiques pour un pays ou une entreprise. En revanche, s'il accepte, en cachette, un voyage à Tahiti offert par une entreprise, il deviendra l'incarnation du mal absolu. La transparence s'est aujourd'hui imposée comme la norme centrale de notre société. La figure du bien passe par le fait de pouvoir être montré. Plus généralement, pour qu'une situation puisse être exposée, il faut qu'elle soit avant tout représentable, qu'elle puisse apparaître. La presse s'est fait le gendarme de cette norme. Par là, elle contribue à construire et reconstruire chaque jour le monde. Le travail d'un journaliste ne consiste souvent plus à rendre compte de la réalité, mais à faire entrer celle-ci dans le monde de la représentation. Ce phénomène nous a conduits à vouloir envisager la presse non plus comme une des pièces de notre système, mais comme un univers en soi, autonome, avec ses codes, ses images, 9

« La fabrication de l'information Aujourd'hui, il n'est plus que quelques dictateurs per- dus ou une poignée de corrompus pour être convaincus qu'un gros titre dans la presse pourra ébranler leur empire et qu'il leur faut couvrir d'ombre leurs actions. Paradoxalement, sous ses habits de modernité, Internet ressemble à sa façon à un nouveau sursaut de cette même vieille certitude : voilà enfin le réseau qui va permettre à chacun d'entre nous d'accéder aux fameuses informations que les puissants tentent de nous dissimuler... Cela fait pourtant longtemps qu'un certain nombre de régimes autoritaires ont compris que la Une d'un journal ne change pas vraiment le cours des choses.

Prenons Kaboul ou Pékin.

L'un et l'autre ont été accusés non pas une fois, non pas deux fois, mais à des dizaines de reprises de violer ce qu'il est convenu d'appeler les droits de l'homme.

Se sont-ils adoucis pour autant ? En Chine, les arrestations ne se font même plus de façon clandestine.

Les caméras, même dissidentes, filment ou évoquent les rafles.

En Afghanistan, l'application de la justice des talibans, qui coupent les mains ou distribuent le fouet, a lieu devant des stades bondés et les agences de presse internationales qui y assistent en donnent de temps en temps le compte rendu.

L'étalage médiatique de la force fait désormais partie de l'arsenal de répres- sion ou de dissuasion.

Il faut bien constater que laisser voir une situation provoque rarement autre chose que quelques vagues protestations d'instances internationales ou une poignée de pétitions. Au contraire, un pouvoir qui agit ouvertement, même dans l'injustice, sera crédité d'au moins une valeur : la transparence.

Ce n'est pas rien, c'est même l'essentiel. Un homme ou un État «transparent» ne peut être tout à 8 Introduction fait mauvais, pense-t-on.

Le terme vit d'ailleurs une exis- tence brillante.

Plus de réformes ni de combats qui ne soient menés sous son étendard.

Les organisations inter- nationales recommandent à certains pays de se plier à des « élections transparentes », la loi sur le financement électoral sera baptisée celle de la transparence. En dehors des trésoriers des partis politiques, rares sont ceux qui aujourd'hui pourraient décrire les méca- nismes ou la philosophie d'un tel texte, savoir s'il répond ou non à l'idéal républicain d'un scrutin impar- tial et représentatif.

En revanche, chacun sait que récol- ter de l'argent en secret est désormais la faute la plus grave.

Sera jugé malin un homme politique qui s'enrichit par une bonne grosse opération boursière, même si les conséquences de celle-ci se révèlent dramatiques pour un pays ou une entreprise.

En revanche, s'il accepte, en cachette, un voyage à Tahiti offert par une entreprise, il deviendra l'incarnation du mal absolu. La transparence s'est aujourd'hui imposée comme la norme centrale de notre société.

La figure du bien passe par le fait de pouvoir être montré.

Plus généralement, pour qu'une situation puisse être exposée, il faut qu'elle soit avant tout représentable, qu'elle puisse apparaître. La presse s'est fait le gendarme de cette norme.

Par là, elle contribue à construire et reconstruire chaque jour le monde. Le travail d'un journaliste ne consiste souvent plus à rendre compte de la réalité, mais à faire entrer celle-ci dans le monde de la représentation.

Ce phénomène nous a conduits à vouloir envisager la presse non plus comme une des pièces de notre système, mais comme un univers en soi, autonome, avec ses codes, ses images, 9. »

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