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Les Cinq Cents Millions de la Begum II DEUX COPAINS Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on peut appeler proprement un paresseux.

Publié le 12/04/2014

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Les Cinq Cents Millions de la Begum II DEUX COPAINS Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on peut appeler proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni d'une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note (( passable )). Repoussé une première fois au concours de l'Ecole centrale, il avait été admis à la seconde épreuve avec le numéro 127. C'était un caractère indécis, un de ces esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui vivent toujours dans l'à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu'un bouchon de liège est sur la crête d'une vague. Selon que le vent souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou vers le pôle. C'est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs esprits. Le bonheur avait voulu qu'au début de son éducation, Octave tombât sous la domination d'une nature énergique dont l'influence un peu tyrannique mais bienfaisante s'était de vive force imposée à lui. Au lycée Charlemagne, où son père l'avait envoyé terminer ses études, Octave s'était lié d'une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientôt écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d'une petite rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis le pied hors des murs du lycée. Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l'étude, une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en même temps, d'Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche, il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s'était promis d'atteindre son double but. C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin impérieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme à la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquât un prix à sa moisson annuelle, il pensait l'année perdue. C'était à vingt ans un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d'action, une machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits attentifs. Entré le second à l'Ecole centrale, la même année qu'Octave, il était résolu à en sortir le premier. C'est d'ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux hommes qu'Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l'avait (( pistonné )), poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié amicale, pareil à celui qu'un lion pourrait accorder à un jeune chien. Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante anémique et de la faire fructifier auprès de lui. La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours, Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg II DEUX COPAINS 7 Les Cinq Cents Millions de la Begum et l'Alsace avait exaspérée, était allé s'engager au 31ème bataillon de chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple. Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout. Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants habitaient ensemble deux chambres contiguës d'un modeste hôtel voisin de l'école. Les malheurs de la France, la séparation de l'Alsace et de la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute virile. (( C'est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les fautes de ses pères, et c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. )) Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l'imiter. Il l'entraînait aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre d'une pipe et d'une tasse de café. On se couchait à dix heures, le coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au bois de Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller voir Aristide Leroux qui (( faisait son droit )), à la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus souvent. Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient, selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l'abat-jour d'une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème, palpitant d'intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication, malheureusement plus importante à son sens, d'un litre de café. C'était un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, peut-être parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper pour quelques minutes à la terrible nécessité d'aligner des équations, dont il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. (( Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus à la hauteur de la civilisation. Achète un percolateur ! Cela t'empêchera peut-être de perdre une heure tous les soirs à cette cuisine )), répondit Marcel. Et il se remit à son problème. (( Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... )) A ce moment, on frappa à la porte. (( Une lettre pour M. Octave Sarrasin )), dit le garçon de l'hôtel. II DEUX COPAINS 8

« et l'Alsace avait exaspérée, était allé s'engager au 31ème bataillon de chasseurs à pied.

Aussitôt Octave avait suivi cet exemple. Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure campagne du siège.

Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni galon ni blessure.

A vrai dire, ce n'était pas sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu.

A peine était-il en arrière de six mètres.

Mais ces six mètres-là étaient tout. Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants habitaient ensemble deux chambres contiguës d'un modeste hôtel voisin de l'école.

Les malheurs de la France, la séparation de l'Alsace et de la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute virile. (( C'est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les fautes de ses pères, et c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver.

)) Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l'imiter.

Il l'entraînait aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d'une semelle.

On rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre d'une pipe et d'une tasse de café.

On se couchait à dix heures, le coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine.

Une partie de billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au bois de Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels étaient leurs délassements.

Octave manifestait bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil d'envie sur des distractions moins recommandables.

Il parlait d'aller voir Aristide Leroux qui (( faisait son droit )), à la brasserie Saint-Michel.

Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus souvent. Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient, selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l'abat-jour d'une lampe commune.

Marcel était plongé corps et âme dans un problème, palpitant d'intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des pierres.

Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication, malheureusement plus importante à son sens, d'un litre de café.

C'était un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, \24 peut-être parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper pour quelques minutes à la terrible nécessité d'aligner des équations, dont il lui paraissait que Marcel abusait un peu.

Il faisait donc passer goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire.

Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. (( Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout à coup.

Ce filtre antique et solennel n'est plus à la hauteur de la civilisation. \24 Achète un percolateur ! Cela t'empêchera peut-être de perdre une heure tous les soirs à cette cuisine )), répondit Marcel. Et il se remit à son problème. (( Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux.

Soit A B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée...

)) A ce moment, on frappa à la porte. (( Une lettre pour M.

Octave Sarrasin )), dit le garçon de l'hôtel.

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