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L'Immortel le pays délicieux, la duchesse aimable et pas gênante, l'ami Freydet qu'on avait découvert à Clos-Jallanges.

Publié le 11/04/2014

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L'Immortel le pays délicieux, la duchesse aimable et pas gênante, l'ami Freydet qu'on avait découvert à Clos-Jallanges.... «Et puis, voilà, j'ai trop d'idées: elles me gênent, me dévorent.... C'est me rendre service de m'alléger de quelques-unes.... Mon cerveau ressemble à l'une de ces gares de bifurcation où des locomotives chauffent sur tous les rails, dans toutes les directions.... Il a compris ça, ce jeune homme, les inventions lui manquent, il me chipe les miennes, les met au point de la clientèle, certain que je ne réclamerai jamais.... Quant à être sa dupe!... Je le devine si bien lorsqu'il va me happer quelque chose ... un air blagueur, des yeux indifférents, puis tout à coup une petite grimace nerveuse du coin de la bouche. C'est fait ... dans le sac!... À part lui, il se dit sûrement: «Mon Dieu, que ce Védrine est niais!» Il ne se doute pas que je le guette, que je le savoure.... Maintenant, fit le sculpteur en se levant, que je te montre mon paladin, puis nous visiterons la boîte.... Elle est curieuse, tu verras.» Quittant la terrasse pour entrer dans le palais, ils franchirent un perron circulaire de quelques marches, traversèrent une salle carrée, l'ancien secrétariat du Conseil d'État, sans parquets ni plafonds, tous les étages supérieurs effondrés, laissant voir le bleu du ciel entre les énormes traverses de fer, tordues par la flamme, qui divisaient les étages. Dans un coin, contre le mur où s'accrochaient de longs tuyaux de fonte envahis d'herbes grimpantes, une maquette en plâtre du tombeau de Rosen gisait en trois morceaux dans les orties et les gravats. «Tu vois, dit Védrine, ou du moins non, tu ne peux pas voir....» et il lui décrivait le monument. Pas commode à contenter, cette petite princesse, en ses caprices tumulaires; il avait fallu des essais divers, des conceptions de sépultures égyptiennes, assyriennes, ninivites, avant d'arriver au projet de Védrine qui ferait crier les architectes mais ne manquerait pas de grandeur. Un tombeau militaire, une tente ouverte aux toiles relevées, laissant voir à l'intérieur, devant un autel, le sarcophage large, bas, taillé en lit de camp, où reposait le bon chevalier, croisé, mort pour son roi et sa foi; à côté de lui, l'épée brisée, et, à ses pieds, un grand lévrier étendu. À cause de la difficulté du travail, de la dureté de ce granit dalmate auquel la princesse tenait expressément, Védrine avait dû prendre la masse et le ciseau, travailler sous la bâche au Père-Lachaise comme un manoeuvre; enfin, après beaucoup de temps et de peine, le morceau était debout: «Et cette jeune fripouille de Paul Astier en tirera beaucoup d'honneur....» ajouta le sculpteur en souriant sans la moindre amertume. Puis il souleva un vieux tapis fermant sur la muraille un trou qui avait été une porte, et fit passer Freydet dans l'énorme vestibule au plafond de planches, garni de nattes, de tentures sur les ruines, qui lui servait d'atelier. L'aspect et le fouillis d'un hangar ou plutôt d'une cour qu'on aurait couverte, car un figuier superbe montait dans une encoignure ensoleillée, tordait ses branches aux feuilles décoratives, et tout près, la carcasse d'un calorifère éclaté simulait un vieux puits enguirlandé de lierre et de chèvrefeuille. C'est là qu'il travaillait depuis deux ans, été comme hiver, dans les brumes du fleuve tout proche, les bises glacées et meurtrières, «sans même éternuer une fois,» affirmait-il, paisible et robuste comme un de ces grands artistes de la Renaissance dont il montrait le masque large et l'imaginative fécondité. Maintenant, par exemple, il en avait de la sculpture et de l'architecture, comme s'il venait d'écrire une tragédie! Sitôt sa figure livrée, payée, ce qu'il allait partir, remonter le Nil en dabbich avec sa smala, et peindre, peindre du matin au soir.... Tout en parlant, il écartait un escabeau, une sellette, amenait son ami devant un énorme bloc ébauché: «Le voilà, mon paladin ... dis franchement, comment la trouves-tu?» Freydet était un peu effaré et gêné par les dimensions colossales du guerrier couché, plus grand que nature pour le proportionner à la hauteur de la tente et exagérant dans ce buste du plâtre la musculature violente qui donne aux oeuvres de Védrine, en horreur du léché, l'aspect incomplet, limoneux, préhistorique d'une belle oeuvre encore dans sa gangue; pourtant, à mesure qu'il regardait et comprenait mieux, l'immense statue dégageait pour lui cette force irradiante et attractive qui est le beau dans l'art. «Superbe!» dit-il, l'accent convaincu. Et l'autre clignant ses yeux d'un bon rire: IV 25 L'Immortel «Pas à première vue, hein? Il faut s'y faire, à ma sculpture, et j'ai bien peur que la princesse, quand elle va voir cet affreux bonhomme....» Paul Astier devait la lui amener dans quelques jours, une fois tout raboté, poli, prêt à partir pour la fonte; et cette visite l'inquiétait, car il connaissait le goût des femmes du monde, il entendait au salon, les jours à cent sous, ce jabotage en clichés qui court le long des Halles et s'ébat à la sculpture. Ce qu'elles mentent, ce qu'elles se forcent! il n'y a de sincère que leurs toilettes de printemps étrennées pour ce Salon qui leur donne l'occasion de les montrer. «D'ailleurs, mon gros, continuait Védrine en entraînant son ami hors de l'atelier, de toutes les grimaces parisiennes, de tous les mensonges de société, il n'y en a pas de plus effronté, de plus comique que l'engouement pour les choses d'art. Une momerie à crever de rire, tous pratiquent et personne ne croit. C'est comme pour la musique ... si tu les voyais, le dimanche....» Ils enfilaient un long couloir en arcades, envahi lui aussi de cette végétation curieuse dont les germes apportés là des quatre coins du ciel, gonflaient, verdissaient le sol battu, jaillissaient d'entre les peintures des murailles crevées et noircies par la flamme; puis ils se trouvèrent dans la cour d'honneur, autrefois sablée, formant aujourd'hui un champ mêlé d'avoine, de plantin, mélilo et séneçon aux mille hampes et thyrses minuscules, au milieu duquel des planches limitaient un potager fleuri de tournesols, où mûrissaient des fraises, des potirons, un jardinet de squatter à la lisière de quelque forêt vierge, et, pour compléter l'illusion, une petite construction en briques y attenait. «Le jardin du relieur et sa boutique,» dit Védrine désignant au-dessus de la porte entr'ouverte cette enseigne en lettres d'un pied: ALBIN FAGE Reliure en tous genres. Ce Fage, relieur de la Cour des Comptes et du Conseil d'État, ayant obtenu de garder son logement échappé à l'incendie, était, avec la concierge, le seul locataire du palais. «Entrons chez lui un moment, dit Védrine ... tu vas voir un bon type....» En approchant de la maison, il appela: «Hé! père Fage!...» Mais le modeste atelier de reliure était désert, l'établi devant la fenêtre, chargé de rognures, de grandes cisailles à carton, de registres verts cornés de cuivre sous une presse. La singularité de cet intérieur, c'est que le cousoir, la table en tréteaux, la chaise vide devant elle, les étagères sur lesquelles s'entassaient les livres et jusqu'au miroir à barbe pendu à l'espagnolette, tout était de petite dimension, à hauteur et à portée d'un enfant de douze ans; on aurait cru l'habitation d'un nain, d'un relieur de Lilliput. «C'est un bossu, chuchotait Védrine à Freydet, et un bossu à femmes, qui se parfume et se pommade....» Une horrible odeur de salon de coiffure, essences de roses et de Lubin, se mêlait au relent de colle-forte qui prend à la gorge. Védrine appela encore une fois vers le fond où était la chambre; puis ils sortirent, Freydet s'amusant de cette idée d'un bossu Lovelace: «Il est peut-être en bonne fortune.... --Tu ris.... Eh bien! mon cher, ce bossu se paye les plus jolies femmes de Paris, s'il faut en croire les murs de sa chambre tapissés de photographies signées, dédicacées: À mon Albin ... à mon cher petit Fage.... Et pas de souillons: des filles de théâtre, la haute bicherie. Il n'en amène jamais ici; mais de temps en temps, après une bordée de deux, trois jours, il vient, tout frétillant, me raconter à l'atelier, avec son hideux rictus, qu'il s'est offert un in-octavo superbe ou un joli petit in-douze, car c'est ainsi qu'il appelle ses conquêtes, selon le grand ou le moyen format. --Et il est laid, tu dis? IV 26

« «Pas à première vue, hein? Il faut s'y faire, à ma sculpture, et j'ai bien peur que la princesse, quand elle va voir cet affreux bonhomme....» Paul Astier devait la lui amener dans quelques jours, une fois tout raboté, poli, prêt à partir pour la fonte; et cette visite l'inquiétait, car il connaissait le goût des femmes du monde, il entendait au salon, les jours à cent sous, ce jabotage en clichés qui court le long des Halles et s'ébat à la sculpture.

Ce qu'elles mentent, ce qu'elles se forcent! il n'y a de sincère que leurs toilettes de printemps étrennées pour ce Salon qui leur donne l'occasion de les montrer. «D'ailleurs, mon gros, continuait Védrine en entraînant son ami hors de l'atelier, de toutes les grimaces parisiennes, de tous les mensonges de société, il n'y en a pas de plus effronté, de plus comique que l'engouement pour les choses d'art.

Une momerie à crever de rire, tous pratiquent et personne ne croit.

C'est comme pour la musique ...

si tu les voyais, le dimanche....» Ils enfilaient un long couloir en arcades, envahi lui aussi de cette végétation curieuse dont les germes apportés là des quatre coins du ciel, gonflaient, verdissaient le sol battu, jaillissaient d'entre les peintures des murailles crevées et noircies par la flamme; puis ils se trouvèrent dans la cour d'honneur, autrefois sablée, formant aujourd'hui un champ mêlé d'avoine, de plantin, mélilo et séneçon aux mille hampes et thyrses minuscules, au milieu duquel des planches limitaient un potager fleuri de tournesols, où mûrissaient des fraises, des potirons, un jardinet de squatter à la lisière de quelque forêt vierge, et, pour compléter l'illusion, une petite construction en briques y attenait. «Le jardin du relieur et sa boutique,» dit Védrine désignant au-dessus de la porte entr'ouverte cette enseigne en lettres d'un pied: ALBIN FAGE Reliure en tous genres. Ce Fage, relieur de la Cour des Comptes et du Conseil d'État, ayant obtenu de garder son logement échappé à l'incendie, était, avec la concierge, le seul locataire du palais.

«Entrons chez lui un moment, dit Védrine ...

tu vas voir un bon type....» En approchant de la maison, il appela: «Hé! père Fage!...» Mais le modeste atelier de reliure était désert, l'établi devant la fenêtre, chargé de rognures, de grandes cisailles à carton, de registres verts cornés de cuivre sous une presse.

La singularité de cet intérieur, c'est que le cousoir, la table en tréteaux, la chaise vide devant elle, les étagères sur lesquelles s'entassaient les livres et jusqu'au miroir à barbe pendu à l'espagnolette, tout était de petite dimension, à hauteur et à portée d'un enfant de douze ans; on aurait cru l'habitation d'un nain, d'un relieur de Lilliput. «C'est un bossu, chuchotait Védrine à Freydet, et un bossu à femmes, qui se parfume et se pommade....» Une horrible odeur de salon de coiffure, essences de roses et de Lubin, se mêlait au relent de colle-forte qui prend à la gorge.

Védrine appela encore une fois vers le fond où était la chambre; puis ils sortirent, Freydet s'amusant de cette idée d'un bossu Lovelace: «Il est peut-être en bonne fortune.... —Tu ris....

Eh bien! mon cher, ce bossu se paye les plus jolies femmes de Paris, s'il faut en croire les murs de sa chambre tapissés de photographies signées, dédicacées: À mon Albin ...

à mon cher petit Fage....

Et pas de souillons: des filles de théâtre, la haute bicherie.

Il n'en amène jamais ici; mais de temps en temps, après une bordée de deux, trois jours, il vient, tout frétillant, me raconter à l'atelier, avec son hideux rictus, qu'il s'est offert un in-octavo superbe ou un joli petit in-douze, car c'est ainsi qu'il appelle ses conquêtes, selon le grand ou le moyen format. —Et il est laid, tu dis? L'Immortel IV 26. »

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