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Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (Notre destin et les lettres)

Publié le 23/04/2011

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« Comment donc ont vécu jusqu'ici poètes, philosophes, artistes, tous nos petits fabricants de ce qui fait l'orgueil de la race humaine? Ils ont vécu, ils ont vécu comme ils ont pu. Ils ont vécu grâce à l'imprécision du mécanisme économique, et l'un fort mal, l'autre assez bien : Verlaine d'expédients et d'aumônes ; mais Victor Hugo laisse des millions... (...)    « Mais, fortunés ou non, l'allure générale des choses humaines ne leur promet rien de riant. Partout, la rigueur des économies dirigées les menace. Le mécanisme devient beaucoup trop précis pour eux ; et, d'autre part, la rude main des pouvoirs, si elle daigne, çà et là, ne pas broyer dans l'œuf la pensée à l'état naissant, ne laisse éclore que des œuvres qui chantent, ou proclament, ou démontrent que tout va de mieux en mieux dans le meilleur des régimes possibles.    « D'autre part, la littérature, qui n'est en soi qu'une exploitation des ressources du langage, dépend des vicissitudes très diverses qu'un langage peut subir et des conditions de transmission que lui procurent les moyens matériels dont une époque dispose.    « Le temps me fait défaut pour développer la quantité d'observations que cet aspect du sujet demanderait qu'on exposât. Je me tiendrai à quelques remarques sur la diffusion radiophonique, d'une part, sur l'enregistrement par disques, de l'autre.    « On peut déjà se demander si une littérature purement orale et auditive ne remplacera pas, dans un délai assez bref, la littérature écrite. Ce serait là un retour aux âges les plus primitifs et les conséquences techniques en seraient immenses. L'écriture supprimée, qu'en résulterait-il? D'abord — et ceci serait heureux — le rôle de la voix, les exigences de l'oreille reprendraient, dans la forme, l'importance capitale que ces conditions sensibles ont eue et qu'elles avaient encore, il y a quelques siècles. Du coup, la structure des œuvres, leurs dimensions, seraient fortement affectées ; mais, d'autre part, le travail de l'auteur deviendrait bien moins facile à reprendre. Certains poètes ne pourraient pas se faire aussi compliqués qu'on prétend qu'ils le sont, et les lecteurs, transformés en auditeurs, ne pourraient guère plus revenir sur un passage, le relire, l'approfondir en jouissance ou en critique, comme ils le font sur un texte qu'ils tiennent entre leurs mains.    « Il y a autre chose. Supposez que la vision à distance se développe (et je vous avoue que je ne le souhaite guère) ; du coup, toute la partie descriptive des œuvres pourra être remplacée par une représentation visuelle : paysages, portraits, ne seraient plus du ressort des Lettres, ils échapperaient aux moyens du langage. On peut encore aller plus loin : la partie sentimentale pourrait également être réduite, sinon tout à fait abolie, moyennant une intervention d'images tendres et de musique bien choisie, déclenchée au moment pathétique...    « Et voici, enfin, une conséquence possible, la plus grave, peut-être, de la mise en train de tous ces progrès : que deviendrait la littérature abstraite? Tant qu'il s'agit d'amuser, d'émouvoir, de séduire lés esprits, on peut consentir, à la rigueur, que l'émission y suffise. Mais la science ou la philosophie demandent à la pensée un rythme tout autre, que la lecture permettait jadis ; ou, plutôt, elles imposent une absence de rythme. La réflexion arrête ou brise, à chaque instant, l'impulsion, introduit des temps inégaux, des retours et des détours qui exigent la présence d'un texte et la possibilité de le manœuvrer à loisir. Tout cela est exclu par l'audition. «    Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (Notre destin et les lettres, 1937).    Vous ferez d'abord soit un résumé soit une analyse de ce passage. Puis vous choisirez dans le texte une question à laquelle vous attachez un intérêt particulier, vous en préciserez les données et vous exposerez vos propres vues sur le problème que vous avez retenu.

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