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triangle de mur blanc couvert de lézards endormis et apporte

Publié le 04/11/2013

Extrait du document

triangle de mur blanc couvert de lézards endormis et apporte l'odeur de la route dont le goudron cuit ; parfois, seul, l'appel d'une sirène lointaine, solitaire et comme étouffé, monte de la mer... Vers cinq heures, visiblement las, Klein arrive et se laisse aussitôt tomber d'un coup, les mains sur les genoux, dans un fauteuil dont le rotin grince sous son poids. Il est grand, large d'épaules, et son visage très particulier me surprend : on rencontre parfois ce type en Angleterre, mais rarement en Allemagne. Dans ces yeux clairs surmontés de sourcils touffus, ce nez écrasé et cette barre formidable de la bouche tombante, prolongée par des rides profondes qui, du nez, rejoignent le menton, dans ce large visage plat, dans ce cou massif, il y a du boxeur, du dogue et du boucher. Sa peau, en Europe, était sans doute très rouge, car ses joues portent de petits signes de ouperose ; ici, elle est brune, comme celle de tous les Européens. Il s'exprime d'abord en français, avec un fort accent de l'Allemagne du Nord qui donne à sa voix un peu enrouée un ton chantant, presque belge ; mais, très fatigué, il s'exprime avec beaucoup de peine, et prend bientôt le parti de parler allemand. Meunier, de temps à autre, résume en français leur conversation : La grève générale de Canton, destinée à affermir le pouvoir des chefs de la gauche, à affaiblir la puissance des modérés et, en même temps, à atteindre à Canton même, chez les riches marchands opposés au Kuomintang et qui ont du commerce avec les Anglais, la source principale de la richesse de Hongkong, dure depuis quinze jours déjà : orodine et Garine sont obligés de faire vivre près de cinquante mille hommes sur les fonds de grève, c'est-à-dire ur les impôts levés à Canton et les fonds envoyés par les innombrables Chinois révolutionnaires des « colonies ». 'ordre de grève générale à Hongkong, faisant cesser le travail de plus de cent mille ouvriers, oblige le ouvernement Cantonais à allouer un salaire de grève à un tel nombre de travailleurs que les fonds destinés à ces alaires seront épuisés dans quelques jours ; déjà les allocations ne sont plus données aux manoeuvres. Or, dans ette ville où la police secrète anglaise a été jusqu'ici impuissante à détruire les organisations cantonaises, la police es rues, assurée par les volontaires armés de mitrailleuses, est trop forte pour permettre le triomphe d'une meute. Les mouvements de violence qui ont eu lieu ces jours derniers ont été limités à des bagarres. Les ouvriers evront donc reprendre le travail, -- ce qu'attendent les Anglais. Garine, qui est actuellement chargé de la direction générale de la propagande, n'ignore pas plus que Borodine à uel point le moment est critique, à quel point cette grève colossale, malgré sa puissance qui frappe de tupéfaction tous les Blancs d'Extrême-Orient, est menacée d'écroulement. Tous deux ne peuvent agir qu'à titre de onseillers et ils se trouvent en face de l'opposition formelle du Comité souverain à décréter les mesures sur esquelles ils comptaient. Tcheng-Daï use, dit Klein, de toute son influence pour les empêcher d'agir. D'autre part, le ouvement anarchiste se développe de la façon la plus dangereuse -- ce qu'il était facile de prévoir -- et une série 'attentats terroristes a commencé à Canton même. Enfin, le vieil ennemi du Kuomintang, le général Tchengioung-Ming, (grâce aux subventions des Anglais ?) est en train de lever une nouvelle armée pour marcher sur la ille. Notre bateau est parti. Je ne vois plus maintenant de l'île qu'une silhouette où sont piquées d'innombrables petites lumières, et qui iminue lentement, noire sur le ciel sans force. Les immenses figures de publicité se découpent au-dessus des aisons. Publicité des plus grandes sociétés anglaises, qui, il y a un mois encore, dominaient la ville de tous leurs lobes allumés. L'électricité devenue précieuse ne les anime plus, et les couleurs dont elles sont peintes isparaissent dans le soir. Un brusque tournant les remplace soudain par un pan nu de la côte montagneuse de hine, argileuse et rongée d'une herbe courte dont les taches déjà disparaissent dans la nuit criblée de moustiques, omme il y a trois mille ans. Et l'obscurité remplace cette île rongée par d'intelligents tarets qui lui laissent son spect impérial, mais ne lui permettent plus de dresser sur le ciel, symboles éteints de ses richesses, que de grands ignes noirs... Le silence. Le silence absolu, et les étoiles. Des jonques passent, un peu au-dessous de nous, portées par le ourant que nous remontons, sans un son, sans un visage. Plus rien de terrestre dans ces montagnes confuses qui ous entourent, dans cette eau qui ne bruit ni ne clapote, dans ce fleuve mort qui s'enfonce dans la nuit comme un veugle ; rien d'humain dans ces barques que nous croisons, sinon peut-être des lanternes qui luisent si faiblement l'arrière qu'elles se reflètent à peine... « ... L'odeur n'est pas la même... » La nuit est tout à fait venue. Klein est à côté de moi. Il parle français, presque à voix basse : « Pas la même... As-tu voyagé la nuit, sur des rivières ? En Europe, je veux dire. -- Oui... -- Comme c'est différent, n'est-ce pas, comme c'est différent !... Le silence de la nuit, chez nous, est la paix... Ici, n attend des coups de mitrailleuse, hein ? » C'est vrai. C'est une nuit de trêve ; on devine que ce silence est plein d'armes. Klein me montre des feux remblotants, presque imperceptibles : « Ce sont les nôtres... » Il parle toujours très bas, sur un ton de confidence. « On ne voit rien par ici : on n'allume plus... Regarde. Sur le banc. En étalage. » Derrière nous, sur le pont, une dizaine de jeunes Européens, dont les Compagnies possèdent des succursales à Shameen et qui vont aider les volontaires, assis en demi-cercle autour de deux jeunes femmes envoyées, dit-on, par n journal (ou par la Sûreté ?...) font assaut d'anecdotes : « ... il avait fait demander à Moscou un cercueil de cristal semblable à celui de Lénine, mais les Russes en ont envoyé un de verre... (il s'agit de Sun-Yat-Sen, sans doute). Une autre fois... » Klein hausse les épaules : « Ceux-là sont seulement idiots... » Il pose sa main sur mon bras, et me regarde : « Pendant la Commune de Paris, tu sais, on arrête un gros. Alors, il crie : « Mais, Messieurs, je n'ai jamais fait de politique ! -- Justement ! » lui répond un type de sens. Et il lui casse la tête. -- C'est-à-dire ? -- Pas toujours aux mêmes à souffrir. Je me souviens d'une fête, autrefois, où je regardais des... êtres qui ressemblaient à ceux-ci. Ah ! quelques balles de revolver, pour casser ce... je ne sais pas dire, ce... sourire, quoi ! 'aspect de toutes ces gueules de gens qui n'ont jamais été sans bouffer ! Oui, faire savoir à ces gens-là qu'une hose, qui s'appelle la vie humaine, existe ! C'est rare, ein Mensch... un homme, quoi ! » Je me garde de répondre. Parle-t-il par sympathie ou par besoin ? Sa voix basse est sans timbre, et 'accompagnement fin des moustiques la rend presque rauque. Ses mains tremblent : il n'a pas dormi depuis trois ours. Il est à demi ivre de fatigue. À l'arrière, séparés de nous par une grille que gardent, carabine sous le bras, deux soldats hindous à turbans, les passagers chinois jouent et fument en silence. Klein, qui s'est retourné, regarde les barreaux épais de la grille. Au bagne, sais-tu comment les épreuves les plus... abominables, on les supporte ? ou les plus basses ?... Je pensais constamment que j'empoisonnerais la ville. Ça, je pouvais le faire ; j'aurais pu atteindre les réservoirs, après a libération ; je savais que j'aurais pu avoir de grandes quantités de cyanure... par un ami... électricien... Quand le ouffrais trop, alors je songeais aux moyens à employer, j'imaginais la chose... Ensuite, ça allait mieux. Le condamné, 'épileptique, le syphilitique, le mutilé : pas comme les autres. Ceux qui ne peuvent pas accepter... Une poulie qui vient de tomber sur le pont, et qui résonne encore, l'a fait sursauter. Il reprend sa respiration et ontinue, amèrement : -- Je suis trop nerveux, cette nuit... Tellement esquinté ! « Le souvenir de ces choses-là reste. Au fond de la misère, il y a un homme, souvent... Il faudrait garder cet omme-là après que la misère est vaincue... C'est difficile... « La Révolution, pour eux, tout le monde, qu'est-ce que c'est ? La Stimmung de la Révolution -- tellement mportant ! -- qu'est-ce que c'est ? Je vais te dire : on ne sait pas. Mais c'est d'abord parce qu'il y a trop de la isère, pas seulement manque d'argent, mais... toujours, qu'il y a ces gens riches qui vivent et les autres qui ne ivent pas... » Sa voix s'est affermie : des deux coudes il est solidement appuyé au bastingage encore chaud, et il accompagne la fin de sa phrase d'un mouvement en avant de ses larges épaules, comme d'autres frapperaient du poing : « Ici, c'est changé ! Quand les volontaires marchands ont voulu ramener l'état ancien, leur quartier a brûlé trois jours. Des femmes aux petits pieds couraient comme des pingouins. » Il s'arrête un instant, le regard perdu. Puis il dit : « Et tout ça, c'est toujours aussi bête... Les morts, ceux de Munich, ceux d'Odessa... Beaucoup d'autres... Toujours aussi bête... » Il prononce : bbête, avec dégoût. « Ils sont là comme des lapins, ou comme dans les images. Ce n'est pas tragique, non... C'est bbête... Surtout uand ils ont des moustaches. Il faut se dire que ce sont de vrais hommes tués... On ne croirait pas... » De nouveau, il se tait, tout le corps portant sur le bastingage, écroulé. Les moustiques et les insectes, autour des umières voilées du pont, sont de plus en plus nombreux. On devine, sans les voir, les berges et la rivière d'ombre ù ne scintillent que les reflets de nos ampoules électriques, collés au bateau. Çà et là, maintenant, de hautes ormes tachent confusément le ciel nocturne : des filets dressés de pêcheurs, peut-être... -- Klein ?

« C’est vrai.C’est unenuit detrêve ; ondevine quecesilence estplein d’armes.

Kleinmemontre desfeux tremblotants, presqueimperceptibles : « Ce sont lesnôtres… » Il parle toujours trèsbas, surunton deconfidence. « On nevoit rien parici : onn’allume plus…Regarde.

Surlebanc.

Enétalage. » Derrière nous,surlepont, unedizaine dejeunes Européens, dontlesCompagnies possèdentdessuccursales à Shameen etqui vont aider lesvolontaires, assisendemi-cercle autourdedeux jeunes femmes envoyées, dit-on,par un journal (ouparlaSûreté ?…) fontassaut d’anecdotes : « …ilavait faitdemander àMoscou uncercueil decristal semblable àcelui deLénine, maislesRusses enont envoyé undeverre… (ils’agit deSun-Yat-Sen, sansdoute).

Une autre fois… » Klein hausse lesépaules : « Ceux-là sontseulement idiots… » Il pose samain surmon bras, etme regarde : « Pendant laCommune deParis, tusais, onarrête ungros.

Alors, ilcrie : « Mais, Messieurs, jen’ai jamais faitde politique ! —Justement ! » luirépond untype desens.

Etillui casse latête. — C’est-à-dire ? — Pas toujours auxmêmes àsouffrir.

Jeme souviens d’unefête,autrefois, oùjeregardais des…êtresqui ressemblaient àceux-ci.

Ah !quelques ballesderevolver, pourcasser ce…jene sais pasdire, ce…sourire, quoi ! L’aspect detoutes cesgueules degens quin’ont jamais étésans bouffer ! Oui,faire savoir àces gens-là qu’une chose, quis’appelle lavie humaine, existe !C’estrare, ein Mensch … un homme, quoi ! » Je me garde derépondre.

Parle-t-ilparsympathie oupar besoin ? Savoix basse estsans timbre, et l’accompagnement findes moustiques larend presque rauque.Sesmains tremblent : iln’a pas dormi depuis trois jours.

Ilest àdemi ivredefatigue. À l’arrière, séparésdenous parune grille quegardent, carabine souslebras, deuxsoldats hindous àturbans, les passagers chinoisjouentetfument ensilence.

Klein,quis’est retourné, regardelesbarreaux épaisdelagrille. Au bagne, sais-tucomment lesépreuves lesplus… abominables, onles supporte ? oules plus basses ?… Je pensais constamment quej’empoisonnerais laville.

Ça,jepouvais lefaire ; j’aurais puatteindre lesréservoirs, après ma libération ; jesavais quej’aurais puavoir degrandes quantités decyanure… parunami… électricien… Quandle souffrais trop,alorsjesongeais auxmoyens àemployer, j’imaginais lachose… Ensuite, çaallait mieux.

Lecondamné, l’épileptique, lesyphilitique, lemutilé : pascomme lesautres.

Ceuxquine peuvent pas accepter… Une poulie quivient detomber surlepont, etqui résonne encore,l’afait sursauter.

Ilreprend sarespiration et continue, amèrement : — Je suistrop nerveux, cettenuit… Tellement esquinté ! « Le souvenir deces choses-là reste.Aufond delamisère, ilya un homme, souvent… Ilfaudrait gardercet homme-là aprèsquelamisère estvaincue… C’estdifficile… « La Révolution, poureux,tout lemonde, qu’est-ce quec’est ? La Stimmung de laRévolution —tellement important ! —qu’est-ce quec’est ? Jevais tedire : onnesait pas.

Mais c’estd’abord parcequ’ilya trop dela misère, passeulement manqued’argent, mais…toujours, qu’ilya ces gens riches quivivent etles autres quine vivent pas… » Sa voix s’est affermie : desdeux coudes ilest solidement appuyéaubastingage encorechaud,etilaccompagne la fin desaphrase d’unmouvement enavant deses larges épaules, commed’autres frapperaient dupoing : « Ici, c’est changé ! Quandlesvolontaires marchandsontvoulu ramener l’étatancien, leurquartier abrûlé trois jours.

Desfemmes auxpetits piedscouraient commedespingouins. » Il s’arrête uninstant, leregard perdu.

Puisildit : « Et tout ça,c’est toujours aussibête… Lesmorts, ceuxdeMunich, ceuxd’Odessa… Beaucoupd’autres… Toujours aussibête… » Il prononce : bbête,avecdégot. « Ils sont làcomme deslapins, oucomme danslesimages.

Cen’est pastragique, non…C’estbbête… Surtout quand ilsont des moustaches.

Ilfaut sedire quecesont devrais hommes tués…Onnecroirait pas… » De nouveau, ilse tait, tout lecorps portant surlebastingage, écroulé.Lesmoustiques etles insectes, autourdes lumières voiléesdupont, sontdeplus enplus nombreux.

Ondevine, sanslesvoir, lesberges etlarivière d’ombre où nescintillent quelesreflets denos ampoules électriques, collésaubateau.

Çàetlà, maintenant, dehautes formes tachent confusément leciel nocturne : desfilets dressés depêcheurs, peut-être… — Klein ?. »

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