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XV Je devenais trop grand pour occuper plus longtemps la chambre de la grand-tante de M.

Publié le 15/12/2013

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XV Je devenais trop grand pour occuper plus longtemps la chambre de la grand-tante de M. Wopsle. Mon éducation, sous la direction de cette absurde femme, se termina, non pas cependant avant que Biddy ne m'eût fait part de tout ce qu'elle avait appris au moyen du petit catalogue des prix, voire même une chanson comique qu'elle avait achetée autrefois pour un sou, et qui commençait ainsi : Quand à Londres nous irons Ron, ron, ron, Ron, ron, ron, Faut voir quelle figure nous ferons Ron, ron, ron. Ron, ron, ron. Mais mon désir de bien faire était si grand, que j'appris par coeur cette oeuvre remarquable, et cela de la meilleure foi du monde. Je ne me souviens pas, du reste, d'avoir jamais mis en doute le mérite de l'oeuvre, si ce n'est que je pensais, comme je le fais encore aujourd'hui, qu'il y avait dans les ron, ron, tant de fois répétés, un excès de poésie. Dans mon avidité de science, je priai M. Wopsle de vouloir bien laisser tomber sur moi quelques miettes intellectuelles, ce à quoi il consentit avec bonté. Cependant, comme il ne m'employait que comme une espèce de figurant qui devait lui donner la réplique, et dans le sein duquel il pouvait pleurer, et qui tour à tour devait être embrassé, malmené, empoigné, frappé, tué selon les besoins de l'action, je déclinai bientôt ce genre d'instruction, mais pas assez tôt cependant pour que M. Wopsle, dans un accès de fureur dramatique, ne m'eût au trois quarts assommé. Quoi qu'il en soit, j'essayais d'inculquer à Joe tout ce que j'apprenais. Cela semblera si beau de ma part, que ma conscience me fait un devoir de l'expliquer. Je voulais rendre Joe moins ignorant et moins commun, pour qu'il fût plus digne de ma société et qu'il méritât moins les reproches d'Estelle. La vieille Batterie des marais était le lieu choisi pour nos études ; nos accessoires consistaient en une ardoise cassée et un petit bout de crayon. Joe y ajoutait toujours une pipe et du tabac. Je n'ai jamais vu Joe se souvenir de quoi que ce soit d'un dimanche à l'autre, ni acquérir sous ma direction la moindre connaissance quelconque. Cependant il fumait sa pipe à la Batterie d'un air plus intelligent, plus savant même, que partout ailleurs. Il était persuadé qu'il faisait d'immenses progrès, le pauvre homme ! Pour moi, j'espère toujours qu'il en faisait. J'éprouvais un grand calme et un grand plaisir à voir passer les voiles sur la rivière et à les regarder s'enfoncer audelà de la jetée, et quand quelquefois la marée était très basse, elles me paraissaient appartenir à des bateaux submergés qui continuaient leur course au fond de l'eau. Lorsque je regardais les vaisseaux au loin en mer, avec leurs voiles blanches déployées, je finissais toujours, d'une manière ou d'une autre, par penser à miss Havisham et à Estelle, et, lorsqu'un rayon de lumière venait au loin tomber obliquement sur un nuage, sur une voile, sur une montagne, ou former une ligne brillante sur l'eau, cela me produisait le même effet. Miss Havisham et Estelle, l'étrange maison et l'étrange vie qu'on y menait, me semblaient avoir je ne sais quel rapport direct ou indirect avec tout ce qui était pittoresque. Un dimanche que j'avais donné congé à Joe, parce qu'il semblait avoir pris le parti d'être plus stupide encore que d'habitude, pendant qu'il savourait sa pipe avec délices, et que moi, j'étais couché sur le tertre d'une des batteries, le menton appuyé sur ma main, voyant partout en perspective l'image de miss Havisham et celle d'Estelle, aussi bien dans le ciel que dans l'eau, je résolus enfin d'émettre à leur propos une pensée qui, depuis longtemps, me trottait dans la tête : « Joe, dis-je, ne penses-tu pas que je doive une visite à miss Havisham ? - Et pourquoi, mon petit Pip ? dit Joe après réflexion. - Pourquoi, Joe ?... Pourquoi rend-on des visites ? - Certainement, mon petit Pip, il y a des visites peut-être qui... dit Joe sans terminer sa phrase. Mais pour ce qui est de rendre visite à miss Havisham, elle pourrait croire que tu as besoin de quelque chose, ou que tu attends quelque chose d'elle. - Mais, ne pourrais-je lui dire que je n'ai besoin de rien... que je n'attends rien d'elle. - Tu le pourrais, mon petit Pip, dit Joe ; mais elle pourrait te croire, ou croire tout le contraire. » Joe sentit comme moi qu'il avait dit quelque chose de fin, et il se mit à aspirer avec ardeur la fumée de sa pipe, pour n'en pas gâter les effets par une répétition. « Tu vois, mon petit Pip, continua Joe aussitôt que ce danger fut passé, miss Havisham t'a fait un joli présent ; eh bien ! après t'avoir fait ce joli présent, elle m'a pris à part pour me dire que c'était tout. - Oui, Joe, j'ai entendu ce qu'elle t'a dit. - Tout ! répéta Joe avec emphase. - Oui, Joe, je t'assure que j'ai entendu. - Ce qui voulait dire, sans doute, mon petit Pip : tout est terminé entre nous... restons chacun chez nous... vous au nord, moi au midi... Rompons tout à fait. » J'avais pensé tout cela, et j'étais très désappointé de voir que Joe avait la même opinion, car cela rendait la chose plus vraisemblable. « Mais, Joe... - Oui, mon pauvre petit Pip. - ... Voilà près d'un an que je suis ton apprenti, et je n'ai pas encore remercié miss Havisham de ce qu'elle a fait pour moi. Je n'ai pas même été prendre de ses nouvelles, ou seulement témoigné que je me souvenais d'elle. - C'est vrai, mon petit Pip, et à moins que tu ne lui offres une garniture complète de fers, ce qui, je le crains bien, ne serait pas un présent très bien choisi, vu l'absence totale de chevaux... - Je ne veux pas parler de souvenirs de ce genre-là ; je ne veux pas lui faire de présents. » Mais Joe avait dans la tête l'idée d'un présent, et il ne voulait pas en démordre. « Voyons, dit-il, si l'on te donnait un coup de main pour forger une chaîne toute neuve pour mettre à la porte de la rue ? Ou bien encore une grosse ou deux de pitons à vis, dont on a toujours besoin dans un ménage ? Ou quelque joli article de fantaisie, tel qu'une fourchette à rôties pour faire griller ses muffins, ou bien un gril, si elle veut manger un hareng saur ou quelque autre chose de semblable. - Mais Joe, je ne parle pas du tout de présent, interrompis-je. - Eh bien ! continua Joe, en tenant bon comme si j'eusse insisté, à ta place, mon petit Pip, je ne ferais rien de tout cela, non en vérité, rien de tout cela ! Car, qu'est-ce qu'elle ferait d'une chaîne de porte, quand elle en a une qui ne lui sert pas ? Et les pitons sont sujets à s'abîmer... Quant à la fourchette à rôties, elle se fait en laiton et ne nous ferait aucun honneur, et l'ouvrier le plus ordinaire se fait un gril, car un gril n'est qu'un gril, dit Joe en appuyant sur ces mots, comme s'il eût voulu m'arracher une illusion invétérée. Tu auras beau faire, mais un gril ne sera jamais qu'un gril, je te le répète, et tu ne pourras rien y changer. - Mon cher Joe, dis-je en l'attrapant par son habit dans un mouvement de désespoir ; je t'en prie, ne continue pas sur ce ton : je n'ai jamais pensé à faire à miss Havisham le moindre cadeau. - Non, mon petit Pip, fit Joe, de l'air d'un homme qui a enfin réussi à en persuader un autre. Tout ce que je puis te dire, c'est que tu as raison, mon petit Pip. - Oui, Joe ; mais ce que j'ai à te dire, moi, c'est que nous n'avons pas trop d'ouvrage en ce moment, et que, si tu pouvais me donner une demi-journée de congé, demain, j'irais jusqu'à la ville pour faire une visite à miss Est... Havisham. - Quel nom as-tu dit là ? dit gravement Joe ; Esthavisham, mon petit Pip, ce n'est pas ainsi qu'elle s'appelle, à moins qu'elle ne se soit fait rebaptiser. - Je le sais... Joe... je le sais..., c'est une erreur ; mais que penses-tu de tout cela ? » En réalité, Joe pensait que c'était très bien, si je le trouvais moi-même ainsi ; mais il stipula positivement que si je n'étais pas reçu avec cordialité ou si je n'étais pas encouragé à renouveler une visite qui n'avait d'autre objet que de prouver ma gratitude pour la faveur que j'avais reçue, cet essai serait le premier et le dernier. Je promis de me conformer à ces conditions. Joe avait pris un ouvrier à la semaine, qu'on appelait Orlick. Cet Orlick prétendait que son nom de baptême était Dolge, chose tout à fait impossible ; mais cet individu était d'un caractère tellement obstiné, que je crois bien qu'il savait parfaitement que ce n'était pas vrai, et qu'il avait voulu imposer ce nom dans le village pour faire affront à notre intelligence. C'était un gaillard aux larges épaules, doué d'une grande force ; jamais pressé et toujours lambinant. Il semblait même ne jamais venir travailler à dessein, mais comme par hasard ; et quand il se rendait aux Trois jolis Bateliers pour prendre ses repas, ou quand il s'en allait le soir, il se traînait comme Caïn ou le Juif errant, sans savoir le lieu où il allait, ni s'il reviendrait jamais. Il demeurait chez l'éclusier, dans les marais, et tous les jours de la semaine, il arrivait de son ermitage, les mains dans les poches, et son dîner soigneusement renfermé dans un paquet suspendu à son cou, ou ballottant sur son dos. Les dimanches, il se tenait toute la journée sur la barrière de l'écluse, et se balançait continuellement, les yeux fixés à terre ; et quand on lui parlait, il les levait, à demi fâché et à demi embarrassé, comme si c'eût été le fait le plus injurieux et le plus bizarre qui eût pu lui arriver. Cet ouvrier morose ne m'aimait pas. Quand j'étais tout petit et encore timide, il me disait que le diable habitait le coin le plus noir de la forge, et qu'il connaissait bien l'esprit malin. Il disait encore qu'il fallait tous les sept ans allumer le feu avec un jeune garçon, et que je pouvais m'attendre à servir incessamment de fagot. Mon entrée chez Joe comme apprenti confirma sans doute le soupçon qu'il avait conçu qu'un jour ou l'autre je le remplacerais, de sorte qu'il m'aima encore moins, non qu'il ait jamais rien dit ou rien fait qui témoignât la moindre hostilité ; je remarquai seulement qu'il avait toujours soin d'envoyer ses étincelles de mon côté, et que toutes les fois que j'entonnais le Vieux Clem, il partait une mesure trop tard. Le lendemain, Dolge Orlick était à son travail, quand je rappelai à Joe le congé qu'il m'avait promis. Orlick ne dit rien sur le moment, car Joe et lui avaient justement entre eux un morceau de fer rouge qu'ils battaient pendant que je faisais aller la forge ; mais bientôt il s'appuya sur son marteau et dit : « Bien sûr, notre maître !... vous n'allez pas accorder des faveurs rien qu'à l'un de nous deux... Si vous donnez au petit Pip un demi-jour de congé, faites-en autant pour le vieux Orlick. » Il avait environ vingt-quatre ans, mais il parlait toujours de lui comme d'un vieillard. « Et que ferez-vous d'un demi-jour de congé si je vous l'accorde ? dit Joe. - Ce que j'en ferai ?... Et lui, qu'est-ce qu'il en fera ?... J'en ferai toujours bien autant que lui, dit Orlick. - Quant à Pip, il va en ville, dit Joe. - Eh bien ! le vieil Orlick ira aussi en ville, repartit le digne homme. On peut y aller deux. Il n'y a peut-être pas que lui qui puisse aller en ville. - Ne vous fâchez pas, dit Joe. - Je me fâcherai si c'est mon plaisir, grommela Orlick. Allons, notre maître, pas de préférences dans cette boutique ; soyez homme ! » Le maître refusa de continuer à discuter sur ce sujet jusqu'à ce que l'ouvrier se fût un peu calmé. Orlick s'élança alors sur la fournaise, en tira une barre de fer rouge, la dirigea sur moi comme s'il allait me la passer au travers du corps, lui fit décrire un cercle autour de ma tête et la posa sur l'enclume, où il se mit à jouer du marteau, il fallait voir, comme si c'eût été sur moi qu'il frappait, et que les étincelles qui jaillissaient de tous côtés eussent été des gouttes de mon sang. Finalement, quand il eut tant frappé qu'il se fut échauffé et que le fer se fut refroidi, il se reposa sur son marteau et dit : « Eh bien ! notre maître ? - Êtes-vous raisonnable maintenant ? demanda Joe. - Ah ! oui, parfaitement, répondit brusquement le vieil Orlick. - Alors, comme en général vous travaillez aussi bien qu'un autre, dit Joe, ce sera congé pour tout le monde. » Ma soeur était restée silencieuse dans la cour, d'où elle entendait tout ce qui se disait. Par habitude, elle écoutait et espionnait sans le moindre scrupule. Elle parut inopinément à l'une des fenêtres. « Comment ! fou que tu es, tu donnes des congés à de grands chiens de paresseux comme ça ! Il faut que tu sois

« « Joe, dis-je, nepenses-tu pasque jedoive unevisite àmiss Havisham ? – Et pourquoi, monpetit Pip ? ditJoe après réflexion. – Pourquoi, Joe ?...Pourquoi rend-ondesvisites ? – Certainement, monpetit Pip,ilya des visites peut-être qui...ditJoe sans terminer saphrase. Maispourcequi est de rendre visiteàmiss Havisham, ellepourrait croirequetuas besoin dequelque chose,ouque tuattends quelque chose d’elle. – Mais, nepourrais-je luidire quejen’ai besoin derien... quejen’attends riend’elle. – Tu lepourrais, monpetit Pip,ditJoe ; mais ellepourrait tecroire, oucroire toutlecontraire. » Joe sentit comme moiqu’il avait ditquelque chosedefin, etilse mit àaspirer avecardeur lafumée desapipe, pour n’enpasgâter leseffets parune répétition. « Tu vois, mon petit Pip,continua Joeaussitôt quecedanger futpassé, missHavisham t’afait unjoli présent ; eh bien ! aprèst’avoir faitcejoli présent, ellem’a prisàpart pour medire quec’était tout. – Oui, Joe,j’aientendu cequ’elle t’adit. – Tout ! répétaJoeavec emphase. – Oui, Joe,jet’assure quej’aientendu. – Ce quivoulait dire,sansdoute, monpetit Pip :toutestterminé entrenous... restons chacuncheznous... vousau nord, moiaumidi... Rompons toutàfait. » J’avais pensétoutcela, etj’étais trèsdésappointé devoir queJoeavait lamême opinion, carcela rendait lachose plus vraisemblable. « Mais, Joe... – Oui, monpauvre petitPip. – ... Voilà prèsd’un anque jesuis tonapprenti, etjen’ai pasencore remercié missHavisham decequ’elle afait pour moi.Jen’ai pasmême étéprendre deses nouvelles, ouseulement témoignéquejeme souvenais d’elle. – C’est vrai,mon petit Pip,etàmoins quetune luioffres unegarniture complète defers, cequi, jelecrains bien, ne serait pasunprésent trèsbien choisi, vul’absence totaledechevaux... – Je neveux pasparler desouvenirs decegenre-là ; jene veux pasluifaire deprésents. » Mais Joeavait danslatête l’idée d’unprésent, etilne voulait pasendémordre. « Voyons, dit-il,sil’on tedonnait uncoup demain pourforger unechaîne touteneuve pourmettre àla porte dela rue ? Oubien encore unegrosse oudeux depitons àvis, dont onatoujours besoindansunménage ? Ouquelque joli article defantaisie, telqu’une fourchette àrôties pourfairegriller sesmuffins, oubien ungril, sielle veut manger un hareng saurouquelque autrechose desemblable. – Mais Joe,jene parle pasdutout deprésent, interrompis-je. – Eh bien ! continua Joe,entenant boncomme sij’eusse insisté, àta place, monpetit Pip,jene ferais riendetout cela, nonenvérité, riendetout cela ! Car,qu’est-ce qu’elleferaitd’une chaîne deporte, quand elleenaune quinelui sert pas ? Etles pitons sontsujets às’abîmer... Quantàla fourchette àrôties, ellesefait enlaiton etne nous ferait aucun honneur, etl’ouvrier leplus ordinaire sefait ungril, carungril n’est qu’un gril,ditJoe enappuyant surces mots, comme s’ileût voulu m’arracher uneillusion invétérée. Tuauras beaufaire, maisungril nesera jamais qu’ungril,jete le répète, ettu ne pourras rienychanger. – Mon cherJoe,dis-je enl’attrapant parson habit dansunmouvement dedésespoir ; jet’en prie, necontinue pas sur ceton : jen’ai jamais penséàfaire àmiss Havisham lemoindre cadeau. – Non, monpetit Pip,fitJoe, del’air d’un homme quiaenfin réussi àen persuader unautre. Toutceque jepuis te dire, c’est quetuas raison, monpetit Pip. – Oui, Joe ;mais ceque j’aiàte dire, moi,c’est quenous n’avons pastrop d’ouvrage encemoment, etque, situ pouvais medonner unedemi-journée decongé, demain, j’iraisjusqu’à laville pour faireunevisite àmiss Est... Havisham. – Quel nomas-tu ditlà ? ditgravement Joe ;Esthavisham, monpetit Pip,cen’est pasainsi qu’elle s’appelle, à moins qu’elle nesesoit faitrebaptiser. »

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