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Est-il souhaitaible de réaliser tout ce qui est techniquement possible?

Publié le 03/03/2011

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Sophocle, dès l'Antiquité, a eu le pressentiment que la technique peut \"conduire au bien comme au mal\", ainsi qu'il le fait dire au chœur de l'une des plus célèbres de ses tragédies, Antigone. L'homme est aujourd'hui devenu capable de reproduire un être qui serait en tout point identique à son modèle. La technique utilisée pour aboutir à ce résultat est appelée le clonage et soulève de vives polémiques. Le débat porte sur les dangers qui peuvent résulter de l'utilisation de cette technique.

Il est donc temps de nous demander s'il est souhaitable de réaliser tout ce qui est techniquement possible.

Après avoir défini les termes importants de la question et en avoir cerné les présupposés et l'enjeu, nous pourrons nous poser la question de savoir si l'homme doit avoir recours à la technique sans discernement ou si, au contraire, il doit s'imposer certaines restrictions qui pourraient s'avérer être plus bénéfiques que son utilisation.

 

 

La question de sa voir s'il est souhaitable de réaliser tout ce qui est techniquement possible porte sur l'usage de la technique et demande s'il doit connaître des limites. Il s'agit au fond de savoir s'il n'y aurait pas lieu de proscrire la mise en œuvre de certains moyens que cette activité met à notre disposition.

Pour répondre à cette question, il faut admettre que la technique est aujourd'hui plus que jamais un facteur essentiel dans l'activité de production par laquelle les hommes s'efforcent de subvenir à leurs besoins et qu'elle tend à leur imposer sa loi de productivité. Quand un moyen s'offre à nous, comment ne serions-nous pas tentés d'y recourir, sans être immédiatement attentifs aux conséquences que cela peut avoir sur nous et sur notre environnement ? On comprend dès lors que se pose la question de savoir s'il ne serait pas sage de nous demander si nous ne ferions pas mieux de nous abstenir d'en faire usage.

L'enjeu de la question, qui se pose à nous en pleine ère de progrès technologique, est de définir, afin de le contrôler, l'impact de la technique sur la condition humaine. L'homme est en effet de plus en plus soumis aux inventions techniques qui prennent une ampleur considérable. En réalisant tout ce qui est techniquement possible, que va devenir l'homme ? Il y va de la valeur de la technique en fonction de ses dangers pour l'homme.

La question de savoir s'il est souhaitable de réaliser tout ce qui est techniquement possible conduit à se demander dans quelle mesure et jusqu'à quel point il est bénéfique pour l'homme de laisser la technique réaliser ce qu'il est en son pouvoir de faire. Dans la mesure où la réalisation de tout ce qui est techniquement possible ne s'avèrerait pas bénéfique, il conviendrait de se demander comment et pourquoi elle peut nuire à l'homme et quelle attitude conséquence elle appelle de sa part.

 

La réalisation de tout ce qui est techniquement possible est fonction des possibilités que la technique offre au moment où l'on en parle. Originairement la technique s'attache à combler les déficiences naturelles de l'homme. L'homme est en effet dépourvu de moyens efficaces de se défendre : à la différence de nombreux animaux, l'homme est peu protégé et très mal équipé en armes défensives, et il ne possède aucun savoir faire inné. Bref, du point de vue physique, l'homme est inférieur à l'animal. Cependant il possède un esprit doué d'imagination. Platon exprime cela dans le Protagoras en reprenant à son compte le mythe de Prométhée. Prométhée dérobe aux dieux l'habileté et le feu et offre ainsi aux hommes les arts utiles à la vie. C'est en réalisant, grâce à ces atouts qui l'élèvent au-dessus de la condition animale, tout ce qui lui est techniquement possible que l'homme a pu survivre : il a dû exploiter cette ressource technologique primaire pour trouver les moyens de survivre, en fabriquant des outils et des armes en éloignant les animaux qui mettaient sa vie en péril.

Aristote, en définissant la technè - tout ensemble art et technique - comme ce qui a pour caractéristique \"de faire naître une oeuvre\", soulignait la dette de l'homme à l'égard de la technique. C'est grâce à elle que l'homme peut exercer et développer sa créativité. L'homme commence par fabriquer des outils, solidaires de son corps dont ils démultiplient la force et l'habileté. Les machines prendront ensuite le relais de son propre corps, sans en épuiser l'énergie tout en étant placées sous son commandement. Viendront enfin les systèmes à régulation automatique qui pourront le dispenser des tâches laborieuses. On peut dire en ce sens que la technique prend le relais de la nature et a pour fonction de combler les déficiences originaires de l'homme, tout en le libérant progressivement des tâches les plus serviles. Globalement son développement a sensiblement amélioré le niveau de vie de l'humanité et a permis, pour une grande part, non seulement la disparition de l'esclavage mais l'accroissement du temps que l'homme peut consacrer aux loisirs.

En ce qui concerne donc non seulement la survie de l'homme et la satisfaction de ses besoins vitaux, mais aussi la conquête d'une plus grande autonomie à l'égard de la nature, la réalisation de tout ce qui est techniquement possible semble tout à fait souhaitable.

 

Tout en aidant l'homme à survivre et à mieux vivre, l'exercice d'une activité technique lui permet également de se développer. Ce développement résulte du goût qu'a l'homme re repousser ses limites. C'est en reculant les limites du possible que l'homme avance lui-même.

L'homme s'est tout d'abord développé sur le plan physique. Notre corps actuel est la résultante d'une embryogenèse. Nous pouvons citer le redressement du dos, le grossissement du cerveau et nous remarquons aujourd'hui l'allongement du corps au fil des générations.

Sur le plan intellectuel, il est certain que l'homme a considérablement amélioré ses capacités. Ceci grâce à l'esprit d'invention et au surcroît de rationalité que suscite et développe la mise au point et l'exploitation de moyens techniques. Au fur et à mesure que les techniques se développent, elles demandent un savoir faire de plus en plus important.

Enfin sur le plan culturel et social, la technique a permis de grands progrès. Imaginait-on il y a un siècle encore la possibilité de se déplacer à la vitesse du son ou la possibilité de communiquer à l'échelle de la planète en temps réel ? Les techniques de production elles-mêmes ont été considérablement améliorées, laissant place à la prise en compte d'impératifs ergonomiques grâce à laquelle les conditions de travail peuvent être grandement améliorées, les postes de travail pouvant être adaptés à ceux qui les occupent et non l'inverse.

Descartes en parlant des sciences appliquées dit qu'elles permettent de nous \"rendre comme maîtres et possesseurs de la nature\". L'homme naît dominé par la nature. Aujourd'hui, grâce au développement des techniques, c'est lui qui parvient à la dominer.

 

Ainsi la réalisation de tout ce qui est techniquement possible a permis à l'homme de survivre et lui permet constamment de se développer. Mais n'est-ce pas au détriment d'une capacité pour tous les hommes de vivre au moyen du travail et au détriment d'une rupture à l'égard de la nature qui pourrait s'avérer désastreuse? Le spectre du chômage et d'un environnement dévasté n'oblige-t-il pas à être pour le moins circonspects ?

 

 

L'activité technique se définit par l'obtention d'un résultat. En effet, sans ce résultat, la technique perd toute valeur. Pour parvenir au but qu'elle poursuit, la technique ne se soucie pas des moyens qu'elle utilise du moment que ceux-ci sont efficaces. Que l'on songe aux essais nucléaires et à leur effets à long terme sur l'environnement. La bombe atomique a été fabriquée au service de la paix par le moyen de la dissuasion. Elle n'a malheureusement pas servi qu'à cela !

Se pose donc le problème des conséquences des réalisations techniques. Les hommes sont capables de réalisations multiples dans le domaine scientifique, mais est-ce que cela va toujours dans le sens de l'homme ? Les biologistes, par exemple, sont capables de modifier le patrimoine génétique déficient d'un individu. Cela peut être tout à fait bénéfique. Mais est-il admissible qu'ils utilisent leur savoir et leur pouvoir pour cloner des individus, en allant à contre sens de la nature qui assure l'avenir de la vie par la diversification optimale des individualités singulières ? Les ingénieurs sont capables de mettre au point de systèmes informatiques qui libèrent les ouvriers des tâches répétitives. Mais que deviennent ceux d'entre eux dont les postes de travail se trouvent ainsi supprimés ?

 

 

Nous venons de soulever un point essentiel du problème de savoir s'il est souhaitable de réaliser tout ce qui est techniquement possible : la technique doit être soumise à un contrôle éthique. Il est vrai que les hommes ne peuvent pas deviner les conséquences de ce qu'ils ont créé. Aussi doivent-ils être particulièrement prudents. Il est donc nécessaire de soumettre la technique à un contrôle éthique. On ne peut nier le fait que dans certains cas la réalisation de tout ce qui est techniquement possible peut aller dans le sens de l'homme. C'est le cas par exemple lorsque des scientifiques mettent tout en œuvre pour guérir une population d'une épidémie. Dans son Discours sur les sciences et les arts Rousseau émet une critique virulente envers les arts, entendus au sens de techniques. On peut lui reprocher d'avoir méconnu les apports positifs de la technique, mais il est vrai que la technique ne saurait valoir qu'en vertu de ce qu'elle permet à l'homme de devenir, devenir dont se soucie prioritairement la morale. A la fin d'un siècle de barbarie fasciste, nous en avons aujourd'hui la preuve tragique. Ainsi dans les cas où le produit de la technique est susceptible de nuire à l'homme, en pouvant aller jusqu'à le détruire, il n'est pas souhaitable de réaliser tout ce qui est techniquement possible. Selon Bergson, la technique, uniquement soucieuse d'efficacité, a besoin d'un \"supplément d'âme\". L'homme doit absolument éviter de se nuire à lui-même en renonçant aux possibilités que lui offre la technique lorsqu'elle vont trop loin.

 

En réalisant tout ce qui est techniquement possible l'homme n'a pour but que de repousser les limites du possible. Et on comprend qu'il soit tenté de le faire, étant donné qu'il est dans sa nature d'être toujours insatisfait. Mais lL'homme en perd peu à peu toute aspiration spirituelle : il ne pense qu'à l'amélioration de ses conditions de vie et donc du monde qui l'entoure sans penser à l'amélioration de son être. Pour preuve il suffit d'évoquer le progrès de l'indifférence religieuse, concomitance de la montée en puissance des techniques.

Il est dans la nature de l'homme de vouloir être heureux. Néanmoins, en ayant réalisé une grande partie de ce qui était en son pouvoir de réaliser, l'homme n'est pas devenu plus heureux. Certes il vit mieux sur le plan matériel, mais spirituellement bien souvent il ne cherche plus de réponse aux questions existentielles. L'homme réalise tout ce qui est techniquement possible et cela lui fait oublier de réaliser son désir de savoir le pourquoi de son existence. En poussant la réalisation de la technique au-delà de ce dont il aurait réellement besoin, l'homme perd le spirituel au profit d'une recherche obsessionnelle des biens matériels.

 

 

Nous en arrivons ainsi à la conclusion que tout ce qui est techniquement possible est souhaitable lorsque la technique va dans le sens de l'homme, c'est-à-dire lorsqu'elle permet sa survie ou son développement. Aussi la réalisation technique doit-elle absolument être soumise à un contrôle éthique, afin qu'elle ne nuise pas à l'homme, particulièrement sur le plan spirituel.

Nous savons que Faust a vendu son âme au diable en échange de la connaissance illimitée et du pouvoir technique qu'elle confère. Ne pourrait-on pas rêver d'un anti-Faust qui se sacrifierait la technique à Dieu en échange de la redécouverte de son âme ?

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