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Le roman, œuvre de composition desserrée

Publié le 15/01/2018

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Le roman, œuvre

de composition desserrée

La controverse de Bourget et de Thibaudet, entre 1 9 10 et 1 922, sur le problème de la composition dans le roman a réussi à fixer quelques idées essentielles. Elle prenait appui sur l'opposition du roman français et du roman étranger, qui constituait un des lieux communs de la critique depuis 1886. Le roman français est composé, le roman russe ou anglais ne l'est pas : telle était la position de départ de Paul Bourget (Pages de critique et de doctrine). Au contraire, les Français ne sont guère romanciers, car ils ont la manie d'une composition scolaire étroitement comprise, voilà l'intuition essentielle de Thibaudet.

Si l'œuvre composée, équilibrée, à la française, que M. Bourget oppose aux romans désordonnés de Tolstoï, était en effet la perfection du roman, comment expliquer que notre époque classique, lorsqu'elle a cultivé le roman, ait tourné si délibérément le dos à cette perfection ? M. Bourget cite le mot de Melchior de Vogüé sur Guerre et Paix:<< Guerre et Paix n'est pas un roman, c'est une Somme, la somme des observations de l'auteur sur tout le spec¬tacle humain. ,> Une somme, le mot est profond, mais précisément n'est-ce pas pour cela qu'elle est un roman ?

Nos deux siècles classiques ont, au fond, eux aussi, considéré le roman non comme une œuvre harmonieuse, équilibrée, composée et compensée, mais comme une somme. On connaît les lendemains du Cid. Quels sont ceux de La Princesse de Clèves ? Le Grand Cyrus et la Clélie sont des sommes comme le roman de Rabelais, des sommes de la vie précieuse et de l'analyse sentimentale. Et lorsqu'au xvn1e siècle survient une renaissance du roman, que sont toutes ses œuvres, sinon des sommes ? C'est une somme d'événe¬ments que le roman de Lesage ; où est la composition serrée dans Gil Blas et Le Diable boiteux, sinon à l'intérieur de chaque épisode ? C'est une somme que les romans de Voltaire, malgré leur courte étendue : Candide et Zadig ne consistent qu'en une succession d'épisodes. Ce sont des sommes que les romans minutieux et patients de Marivaux, La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu. C'est une somme que La Nouvelle Héloïse, composée à peu près, avec sa franchise de forme épistolaire, comme Anna Karénine ; Manon Lescaut est à peine une exception, et Paul et Virginie compte ici vraiment peu.

« On pouvait écrire , à quelques occasions, des coméd ies à tir oirs comme Les Fâcheux ou Le Mercure galant; les tiroirs n'en étaient pas moins le co ntraire même du vrai théâtre.

Au contraire les romans de Lesage , de Voltaire , de Rousseau, sont presq ue des roma ns à tiroirs , Le Dia ble boiteux et Zad ig en sont tout à fait.

Rien de plus commod e que ces tiroirs , en effet, pour faire une somme, pour y vider des poches pleines.

Tragé die, com édie, pam­ phlet, politi que , musique , hist oire, agriculture, larmes, rire s, tout cela peut et doit se succéder dans un roman : le mélan ge de la prose et des vers eût, part out ailleu rs, scanda lisé Boileau ; mais du mome nt que la Psych é de La Fontaine était un roman ...

Dire pourquoi ce genre inférieur l'a emp orté au xrxe siècle sur les genres classi ques, pou rquoi le roman a débordé sur toute la prose ainsi que le lyr isme sur la poésie , ce sera it s'en gager dans des pages et des pages d'histoire lit­ téraire.

Mais en somme le principe des classiques était juste .

Tout roman implique un mini mum de compos ition (flottement n'est pas inco hérence) ; ma is aucun roman ne peut réa liser le maximum de compos ition : « Le Mé nag e de gar çon, Tartuffe , Hamlet, dit M.

Bou rget , son t com posés .

Ils représentent des types d'art très différents .

Un caractère leur est commun ...

Rappe lez-vous par contraste Gtterre et Paix et An na Karén ine.

>>Sur trois exemples de com ­ posit ion, M.

Bou rget , qui dit citer au hasard, est obligé d'en nommer deux qui sont du théâ tre, et cela me paraît assez typique.

Une texture de roma n est toujours plus souple, plus indéterm inée, que celle d'une œuvre drama­ ti que .

Un roman a le temps .

Le théâ tre, à qui les classiques concédaient ving t-qua tre heures, n'a pas le temps.

Un roman a l'espace, et il décrit .

La disp ariti on dans l'espace est interd ite à la tragé die.

L' esthéti que prop re du roman est bien, comme les classi ques l'avaient vu, une esthéti que de compo­ sition desserr ée, de tem ps, d'e space .

La Prin cesse de Clèves et L'Échéance ne me paraissent pas mo ins des chef s-d'œu vre, mais des chefs- d'œuvre d'es­ thétique dramatique , co mme la Sainte-Famille peinte par Michel-Ange est un chef- d'œuvre d'esthéti que sculpturale .

Ils font, eux aussi, en se déversant du côté dra matique, la preu ve de cette plasticit é, de cette fusion ou de cette confusion des genres qu'implique le roman.

C' est là sa vraie nature , et il est fort possible qu'il y retou rne de plus en plus .

Ce roman -somme à la Tolst oï, que le goût populaire frança is appréc ia dans Les Mystères du peu ple et Les Miséra bles, et dont Balzac voulut après cou p que La Comédie humaine donnât au moins l'étiquette , ] ea n -Christophe nou s l'a rendu à une échelle un peu rédui te.

On demande, il est vrai , pour l'i nstant au roman des qualités de discipline et de con structi on ; peut- être s'a perc evra-t- on que l'on atteint à ces qualités dans la mesure où l'on sort du roman, qu'elles appartiennen t au théâtre et au discou rs dire ct.

Et si l'on persiste à leu r ma inte nir le prem ier rang, ce qui serait assez mon avis, la consé quence e n pou rrait être pour le roman , po ur le genre triom­ phateur du xrx e sièc le, quelque mésestime du xxe.

Réflexions sur le roman, N.R.F., 1er août 1912 , pp.

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