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Les Caprices De Marianne Acte 1 Scène 2

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Musset Les Caprices de Marianne, I, 2

 

Coelio est un jeune Napolitain amoureux de la belle Marianne, épouse du juge Claudio. Paralysé à l’idée de déclarer ouvertement son amour à l’objet de ses pensées, il utilise un entremetteuse, Ciuta, comme intermédiaire, puis sollicite l’aide de son ami Octave dans ce même but. A la scène 2 de l’acte I sa mère prépare chez lui un dîner à l’occasion duquel elle voudrait lui faire rencontrer une femme de son choix à elle. Coelio entre, Hermia sa mère lui reproche de garder pour lui des secrets. Dans cet extrait de la scène, la nature et le caractère de la relation de Coelio et Hermia trouve une expression particulière.

Le thème du secret occupe une place intéressante, le secret c’est l’intention cachée, il est l’indice du désir, de l’amour dont l’expression abonde dans tout le passage, enfin le récit en miroir que fait Hermia de sa jeunesse met comme en abîme l’intrigue de toute la pièce.

 

 

1a) Les secrets de Coelio, s’il en a, sont sans doute destinés à protéger son jeune amour de la curiosité d’une mère qui prétend se mêler de son intimité. Il dit pourtant ne pas en avoir en appuyant sa dénégation d’une formule apotropaïque : « et plût à Dieu, si j’en avais, qu’ils fussent de nature à faire de moi une statue. « La formule est intéressante et ne peut renvoyer qu’à la Bible suivant l’invocation de Dieu avec majuscule qui ne peut être, suivant les conventions d’écriture, le singulier et la majuscule, que le dieu des Chrétiens. Une personne est transformée en statue (de sel) dans la Bible, c’est la femme de Loth au sortir de Sodome pour s’être retournée vers la ville en flamme, manifestant ainsi son regret, et ce, contre la défense expresse de Dieu. L’image est complexe car, celle qui se tourne vers le passé c’est Hermia et non pas Coelio. Ainsi l’absence de secret pour Coelio signifierait l’absence de regret du passé.

1b) Mais la formule du fils ne convainc pas la mère persuadée qu’il lui cache ses ennuis. Les secrets deviennent des ennuis, coupant les deux membres épars d’une première coalescence : « votre petite tête blonde tenait par un fil bien délié au cœur de votre mère. « Cette symbiose perdue était l’absence de secret, chaque chose passait du corps filial au corps maternel. Le secret est la manifestation du détachement, la fin de la coalescence symbiotique. Curieusement la mère devient vieille sœur, comme si la réserve du secret revenait davantage à la relation horizontale du frère et de la sœur et moins à celle verticale de la mère et du fils, c’est, bien sûr, qu’Hermia devine en Coelio la peine d’amour, elle sollicite ainsi la confidence tout en reconnaissant son impuissance à soulager son fils, pourtant la rencontre organisée avec la comtesse Pergoli, au tableau précédent, montre bien qu’elle a pensé, en matière d’amour également, aller au devant des désirs de Coelio.

1c) Mais Hermia aussi a son secret, un secret d’amour et de mort que lui rappelle Coelio. Nouvel étonnement, Coelio réveille l’histoire passée, l’histoire cachée d’un : « vous n’avez point aimé « comme s’il s’agissait davantage d’une histoire de non-amour, d’une histoire sans amour. Un homme qui aime une femme qui ne l’aime pas, une femme, peut-être, incapable d’aimer un homme et que son seul amour, celui pour son fils, en fera la meurtrière. Hermia parle, elle parle beaucoup même, le contenu d’une longue tirade pour raconter un secret dont nous savons que c’est aussi celui de son fils, comme si, Coelio, en faisant ressurgir dans la parole de sa mère le secret de sa jeunesse, lui confiait son propre secret, celui de l’amour de Marianne, Marianne qui n’aime pas, incapable peut-être d’amour et que Coelio aime donnant chaque fois sa vie comme gage de cet amour qui n’est pas.

 

 

2a) D’amour il est pourtant question d’un bout à l’autre de notre texte, sinon de la pièce toute entière. L’amour de la mère, subjectif et objectif, celui qu’elle éprouve, celui qu’elle suscite, mais c’est dans une forme d’unité, d’identité commune qui réunit le fils et la mère qui les tient « par un fil bien délié «. Hermia, mère certes comblante  « toutes vos peines, tous vos petits chagrins se rattachaient à moi «, mais mère comblée par ce fils de dix ou douze ans. Il est la pièce qui remplit la place de ce manque à aimer dont elle témoigne au passé. En ce fils elle s’abîme dans son propre reflet, sa propre image «  de la petite tête blonde « au « cœur de la mère « sacrée cœur que celui de cette Diane chasseresse qui vit par procuration les aventures de son fils « mais non pas de […] partager vos ennuis «, comme si elle devait y prendre part, en avoir sa part !.

2b) Coelio nous fait un singulier portrait de sa mère, la rhétorique d’un érotisme douteux équivoque l’image d’Hermia renforçant l’idée de froideur en amour : « port majestueux «, « formes gracieuses « et surtout cette « Diane chasseresse « qui n’a pu manquer de faire sourire le lecteur de l’époque tant elle évoque à la fois la nudité de la déesse chasseresse tout à fait explicite dans la tradition mythologique, et la frigidité, la froideur et l’absence d’amour de la fille de Jupiter et de Latone. La Diane antique aimait les sacrifices humains, le compliment du fils sonne bizarrement, il annonce étrangement le récit de la mère, le sacrifice d’Orsini. Le « vous n’avez point aimer « complète à merveille le tableau de la déesse. L’amour sincère qu’elle évoque à propos du père de Coelio tient de la formule, il y a toute la distance de l’absence au moins de passions, que l’on compare « l’amour sincère « avec « tous vos petits chagrins se rattachaient à moi « et ce « fil bien délié « qui va de la tête du fils au cœur de la mère !

2c) En effet du cœur d’Hermia il est encore question, elle en parle, mais dans sa bouche, comme dans celle de son fils, amour et mort, sinon meurtre sont indissolublement liés « avait tué dans mon cœur le peu d’amour «, et Coelio : « un parent de mon père est mort d’amour pour vous. « Dans la tradition mythologique Diane est la déesse vierge, celle dont le seul plaisir est de chasser bêtes ou hommes, ou des hommes assez bêtes pour se brûler à l’image de sa beauté, tel Actéon qui le paiera de sa vie, lui aussi. L’autre secret d’Hermia c’est qu’elle peut se transformer, changeant l’ordre des lettres de son nom on découvre : Marie (h), Marie hache, presque Marianne (Marie-Anne) en un peu plus tranchant dans le vif du sujet. Eh oui, Hermia c’est au moins la moitié de Marianne dans ce miroitement narcissique où le fils lui-même s’abîme dans l’image de la mère, et à propos de Marie et de sacré cœur c’est pour le coup une vierge encore qui s’affale sur le corps martyrisé de son fils, toujours une histoire d’amour et de mort.

3a) Le récit d’Hermia a longtemps été considéré comme une suspension de la progression dramatique. Aujourd'hui, on considère qu'il introduit un récit dans le récit, qu'il a une fonction de miroir par rapport à l'intrigue principale, qu'il resserre la tension dramatique par une sorte de préfiguration du dénouement. On pourrait ajouter qu'il permet d'introduire sur la scène le personnage féminin d’Hermia, personnage doublant celui de Marianne auquel il donne une épaisseur psychologique, originale dans le théâtre du XIXe siècle (romantique surtout). Dans la suite des doubles, des dédoublements le couple Hermia / Marianne est un des plus mystérieux, il dédouble l’objet du désir comme pour illustrer l’unité du destin de la pulsion, amour et mort comme si le sujet lui-même de ce désir ne pouvait se constituait que dans ce radotage. D’Orsini à Coelio ce sont les mêmes [o], [i] et [s], hormis ce « ni « du déni dont appert que s’il dit que ce n’est pas lui c’est donc que c’est bien lui : (Orsi nie Coelio, or ce n’est ni Coelio, donc si ce n’est l’[i] – [o], c’est l’[i] – [o]), le fil de la tête au cœur s’est mué pour Orsinicoelio en épée.

3b) Le refus d’Orsini, s’appuie sur la tentative du parent et ami de le faire accepter, comme si le père de Coelio par son intervention défaisait ce qu’il voulait nouer : « Votre père, en plaidant pour lui, avait tué dans mon cœur le peu d’amour qu’il m’avait inspiré pendant deux mois d’assiduités constantes. « La leçon qu’Hermia - Marianne semble vouloir donner c’est qu’en amour la recommandation décommande, il faut dire que si le père de Coelio a fait preuve de la même légèreté qu’Octave avec Marianne à l’acte I, on peut ne pas s’étonner de la réaction d’Hermia. Peu importe, ce qui compte c’est l’image que chacun renvoie à l’autre de lui-même, nolens volens, Coelio à sa mère de sa beauté froide, Hermia à Coelio par l’histoire d’Orsini de sa maladresse et de son impuissance amoureuse.

3c) Quid du père ? le voilà responsable indirect de la mort de son parent et ami Orsini. La révolte d’Orsini contre lui, le reproche de sa mort, par le jeu des substitutions figure un conflit occulté constamment dans le propos de Coelio, celui qui l’oppose à son propre père, le même homme qui trahit l’amant malheureux de sa mère Hermia ou Marianne, c’est tout un. L’impasse amoureuse du fils est ainsi figurée, préfigurée, l’amour d’Hermia - Marianne le voue à s’abandonner à qui veut le perdre ou lui barrer la route du chemin qui conduit à la Mère. Octave, dans cette perspective, a Claudio comme meilleur allié. De Claudio à Coelio une nouvelle parenté se tisse. Orsini s’est donné seul la mort, face à ce père qui « chang(e) de rôle « Coelio renvoie le dessein de sa propre mort, Claudio autre figure de ce père qui « change de rôle «, l’accomplira.

 

 

Son secret, Coelio le livrera à sa mère en le lui faisant prononcer par sa propre bouche. Hermia apparaît, ainsi, en Parques tissant et tranchant les destinées, ce qu’elle ignore, l’amour de son fils pour Marianne, il le lui fait dire dans une répétition de sa propre histoire : « O ma mère ! vous avez inspiré l’amour «. Aimant Marianne, Coelio reproduit l’histoire d’Hermia, et c’est l’image de sa mère qu’il retrouve dans la femme de Claudio. La parenté est omniprésente, quoique discrètement, dans l’intrigue de la pièce, Octave est parent de Claudio, et l’ « in-nommé « père de Coelio parent d’Orsini. Ce déplacement en suggère bien d’autres, ceux dont Coelio est à la fois le sujet et l’objet, si l’on exploite le calque de l’histoire d’Orsini : de Coelio à Octave sur le mode du double, chacun étant une partie de l’autre ou chacun condensant en lui-même un archi – personnage OrsiniCoelioOctave, puis de cet archi – personnage OrsiniCoelioOctave à un autre ClaudioLepèredeCoelio sur le mode du conflit oedipien dont l’enjeu serait le troisième archi – personnage : CiutaHermiaMarianne.

 

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