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Les Mains Sales, Jean-Paul Sartre Tableau V, scène 3

Publié le 05/12/2010

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sartre

 Les deux héros qui s'affrontent dans Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, Hoederer et Hugo, incarnent la dichotomie entre la théorie et la pratique de la révolution. 

 Il s’agit du premier véritable dialogue politique entre Hoederer et Hugo. Ce dialogue prend ainsi la forme d’une confrontation idéologique. 

 Une scène d’anticipation au service d’une double idée: exposer les idéologies et les projections du Parti, et remettre en question des fondements qu’Hugo, l’homme d’action, tenait pour acquis. L’introduction du doute. 

 La confrontation de deux manières de penser: qu’est-ce que cela peut apporter aux projets d’Hugo; remise en cause de certains sentiments? 

 Au début de la scène, 3 personnages sont présents: Hoederer, Hugo et Jessica; dans notre passage, la discussion devient un dialogue entre les deux « représentants « des deux camps qui sont censés s’affronter (même si Hoederer ignore tout cela). Jessica est « hors-jeu «. 

 Axe général d’étude du passage: comment, dans un premier temps, le débat sur les idées politiques s’engage et tourne à l’avantage d’Hoederer; puis dans un second temps, comment est traitée la question du pouvoir par les deux protagonistes, à travers l’entrevue des conséquences possibles? 

 Premier fondement exposé dans la réplique d’Hoederer: « les partis révolutionnaires sont faits pour prendre le pouvoir « 

 un homme convaincu de ses positions, engagé dans sa lutte personnelle et à la fois au service du Parti. En contraste avec Hugo qui n’est pas encore assuré de ses positions. Hugo en face de lui est encore dans la perspective suivante à ce moment-là de la pièce: il a été engagé pour prouver ce qu’il vaut (afin d’éliminer Hoederer) au service du Parti (communiste). 

 La différence consiste en ceci que 

 Hugo pense trouver son identité en agissant pour le Parti et en étant (il l’espère!) reconnu pour ses actes engagés 

 Hoederer met son identité au service du communisme, il semble savoir d’emblée les positions qu’il adoptera. 

 Hugo, malgré son manque d’engouement à passer à l’acte, reprend l’argument d’Hoederer pour le réfuter; ainsi s’engage le débat entre eux deux. « Pour s’emparer [du pouvoir] par les armes. Pas pour l’acheter comme un maquignonnage. « 

 [Maquignonnage:  

   Métier de maquignon  personne qui use en affaires de moyens frauduleux, de procédés indélicats 

      Manœuvres frauduleuses employées dans les affaires et les négociations; marchandage sordide.] 

     Hugo semble ici dénoncer l’action contradictoire du Parti: cette extrême-gauche. Le communisme à la base se veut un parti au service d’une société sans classes sociales. Ici la lutte s’effectue de façon illégitime, pourrait-on dire, car c’est la force qui prend le dessus sur la raison. On observe ici un contraste avec ce que vient de dire Jessica dans la scène 2 du tableau V: « comment sais-tu que tes idées sont justes si tu ne peux pas le démontrer? « et « Pourquoi n’essaierais-tu pas de convaincre Hoederer? « 

 Le Parti n’est pas dans le dialogue, il est dans l’action. Lorsque quelqu’un gêne, on l’élimine. Hugo tente de se convaincre lui-même de la valeur de son acte. S’il n’élimine pas Hoederer par la force, les manigances de Jessica pour agir elle-même avec plus de tact mais d’une manière déviante ne pourront pas, semble-t-il, témoigner de l’engagement quelque peu « œil pour œil, dent pour dent « qu’il faut avoir dans le Parti. 

 Hugo reproche à Hoederer de n’être pas engagé « comme il le faudrait « (d’une certaine manière) car ce dernier n’est pas dans l’action pure, il est dans une espèce de détournement des principes. On peut d’ailleurs ici noter que la figure de Sartre ressort à travers Hoederer, parce que le personnage partage le pouvoir avec un parti, mais sans accepter pour autant les idées du Parti. Hoederer reste « en marge «, tout comme Sartre n’avait pas adhéré directement au parti communiste en son temps. 

 La réplique qui suit d’Hoederer introduit le doute dans l’esprit d’Hugo et celui du spectateur: « c’est le sang que tu regrettes? J’en suis fâché mais tu devrais savoir que nous ne pouvons pas nous imposer par la force. « 

 La dimension de la réflexion et de la maturité d’Hoederer apparaît dans le contraste entre les deux personnages (un Hugo impulsif, prêt à foncer tête baissée dans une mission de confiance, en opposition avec un Hoederer qui sait ce qu’il représente dans le Parti et comment il doit agir; prise de recul). 

 Hoederer est en fait celui des deux qui est le plus proche de l’idée de base d’un communisme qui se voudrait au service d’une égale relation des classes entre elles, et donc de dirigeants « légitimes « et acceptés par le peuple. 

 Il semble d’autre part avoir le sentiment qu’il n’y a qu’une branche dans le communisme, puisqu’il emploie le « nous « qui peut s’opposer à toutes les séparations et oppositions internes du Parti. 

 Lorsqu’il demande à Hugo si « c’est le sang qu’[il] regrette «, on peut trouver une référence au titre, « les mains sales «. C’est comme un reproche adressé à Hugo de ne pas prendre la bonne voie pour s’engager au service de l’idéologie. C’est Hugo qui aura les mains sales par la suite, pas Hoederer; mais symboliquement, on pourrait se dire qu’Hugo aura les mains sales non seulement évidemment parce qu’il sera passé par le crime pour cela, mais il aura aussi les mains sales pour n’avoir pas su agir en toute franchise avec lui-même. 

 D’autre part Hoederer se projette; il incarne le révolutionnaire pragmatique. 

 Il rappelle aussi que le communisme a des structures, et n’est pas l’affaire d’un seul homme ou d’une seule personnalité, ainsi que semble le penser Hugo. Hoederer soulève la question de l’influence des hommes politiques face au poids de l’Armée Rouge. 

 On peut noter le doute d’Hugo sur les idées d’Hoederer et sur ses intentions lorsque, dans sa réfutation, il tente de le rallier à sa cause personnelle et d’en faire un bras droit dans son engagement au sein du Parti. 

 On pourrait se dire qu’Hoederer perçoit un idéalisme bourgeois et immature chez Hugo. Hugo en effet se cantonne à des idées simplistes, pensant que le travail de l’armée rouge suffira à procurer le pouvoir au Parti. 

 Dans Les Mains Sales, le Régent, le Pentagone et le Parti ont chacun leur conception et cherchent à les appliquer. Pour Hugo Barine, une urgence se fait voir : sauver et protéger en toute circonstance les intérêts du Parti, seulement le Parti et rien que le Parti. Hugo, de ce fait, est en opposition avec la réalité et fait montre de son individualisme bourgeois qu'il avait avant d'entrer au Parti. Aussi son individualisme voire son égocentrisme se montre aussi dans certains aspects de son discours : « Quand l'armée rouge chassera le régent, nous aurons le pouvoir pour nous seuls « Nous constatons que Hugo Barine évoque simultanément les pronoms « je « et « nous «. Cette remarque montre combien de fois Hugo ramène tout à lui. Ces nombreuses énumérations contrarient du coup la position sinon le désir de Hugo quand il entrait dans le Parti. Son aspiration en principe était d'œuvrer pour l'avènement d'une société sans injustice sociale où chacun serait récompensé en fonction de son mérite. 

 Face à lui , Hoederer se projette et s’oppose à la vision d’Hugo qu’on peut tout-à-fait estimer dénuée de tout sens. C’est le discours de l’homme d’expérience qui se fait entendre; ce que l’on peut comprendre avec la didascalie « (un temps) «; Hoederer entrevoit le futur en se remémorant de quelle façon les choses ont pu se passer antérieurement (par exemple en 1917). 

 Hugo ne comprend pas le concept d’ « armée rouge « comme peut nous le montrer la réplique qui suit, qui marque son air pensif et qui se clôt sur des points de suspension. 

 Suite à cela, Hoederer tente de penser à la façon d’Hugo, tout en partageant son sentiment pour lui montrer qu’on peut ressentir les choses d’une façon sans pour autant les tenir pour arrêtées. Ceci nous est montré lorsqu’il déclare: « oui, oui, je sais. Moi aussi, je l’attends. Et avec impatience. « Jusqu’à maintenant, Hoederer était apparu en position supérieure par rapport à Hugo parce qu’il se définissait en « maître à penser «, si l’on peut parler en ces termes. Hoederer tente de convaincre Hugo que tout se vaut en matière de conséquences, et ce soit parce que le Parti aura agi, soit parce que l’Armée Rouge sera intervenue. C’est sur l’avenir du peuple qu’Hoederer se projette, non sur l’action du Parti, et en ce sens Hoederer nous apparaît finalement comme un homme de bon sens. 

 Comme cela nous sera montré par la suite, le contraste entre Hugo et Hoederer résidera dans l’idée qu’Hugo est un intellectuel qui se fixe sur des concepts, des idées, des moyens d’action abstraits sans vraiment se rendre compte de la réalité des choses; tandis qu’Hoederer se projette sur les caractères humains et les réactions encourues. 

 Il met clairement en exergue l’idée que tout n’est pas acquis pour le Parti, puisqu’il reste à celui-ci de démontrer sa valeur au peuple, afin de ne pas être appelé « le parti de l’étranger « et de ne pas rentrer « dans la clandestinité «. 

 Remarque formelle: le débat tourne très vite à l’avantage d’Hoederer qui est capable d’exposer ses idées de façon claire et concise; on remarquera ici qu’au début du passage, il y a une très forte prégnance des répliques d’Hoederer, face à un Hugo qui ne répond souvent qu’avec des phrases nominales essentiellement… 

 Hoederer expose un point de vue qui se veut généraliste sur les actions du Parti auquel il n’adhère pas; à plusieurs reprises il emploie les termes « nous «, « on «, « nous seront balayés par une insurrection «; le Parti ne fait pas le poids face aux réactions et l’insurrection venant du peuple sera issue du manque de collaborations entre différentes « branches « du Parti (qui, à l’origine, reste divisé). 

 Le ton cynique d’Hoederer vient confirmer l’idée qu’Hugo est un petit bourgeois qui ne connaît pas le peuple; moquerie dans la réplique qui suit: « un ordre de fer! Avec un parti bourgeois qui fera du sabotage et une population paysanne qui brûlera ses récoltes pour nous affamer? « 

 Le réalisme de Hoederer, le fait que la vérité soit plus « dense « chez lui que dans le monde autour de lui, semble être vue de Hugo comme une menace. Il est conscient du fait que les leaders sans scrupules des gouvernements totalitaires peuvent tout à fait monopoliser la « vérité « de manière à ce que ce soit exclusivement eux qui pourraient définir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. En fait, ce qu’on pourrait tirer comme idée de ceci, c’est qu’il veut démontrer que c’est le contraire de l’idée d’un communisme qui se veut au service du peuple, car le peuple se soulèvera si le Parti n’a pas conscience du concept d’humanisme. 

 Hugo incarne l’intellectuel qui ne prend pas de recul par rapport à la situation. Il établit un concept de liberté à sens unique, la liberté d’action du Parti (et tout le reste gravite autour), ainsi que nous le témoigne l’expression: « nous établirons un ordre de fer «. Ce « nous « désigne les gens adhérant au parti ou à son idéologie; l’ordre de fer constitue une répression contre toute déviance. 

 Les réponses courtes et « piquantes « qu’Hugo adresse à Hoederer témoignent de son implication aveugle au sein du Parti, il laisse transparaître l’idée qu’il est borné, embrigadé dans une seule façon de penser, et que le dialogue ne constitue pas un réel apport pour lui; et pourtant il s’agit là de l’amener à ouvrir son esprit à d’autres manières de penser les suites des actions du Parti. 

 La référence historique à la révolution bolchévique d’octobre 1917, Hugo la prend comme un argument d’autorité pour tenter de prouver à Hoederer qu’il a raison. Hoederer le reprend juste après pour introduire le concept d’union au sein des communistes; on pourrait comprendre qu’il s’est fixé dans l’idée d’une révolution « pacifiste «, avec la phrase nominale qui suit: « pas d’histoires, pas de casse. : l’Union nationale. «, et c’est justement ce que lui reproche le Parti, de mener une politique trop diplomatique et trop compromettante. 

 Sa conception pourrait se résumer de la façon qui suit: mener une lutte intestine, de façon à œuvrer pour une implosion du gouvernement en place à cette date. Le slogan de l’action pourrait ainsi être: « la plus petite action pour la plus grande cause «, ce qui amènerait Hoederer à « ne pas laisser de traces « en quelque sorte; de cette manière, Hoederer s’inscrit à l’encontre de l’idée du titre de l’œuvre de Sartre: agir, oui, mais agir de façon « propre «, en opposition avec Les Mains Sales… 

 On notera aussi qu’Hoederer expose son point de vue sur l’attachement au peuple dans la réplique: « une minorité qui laissera aux autres partis la responsabilité des mesures impopulaires et qui gagnera la population en faisant de l’opposition à l’intérieur du gouvernement. « 

  ici il y a un jeu entre « l’impopularité « et « la population «; d’un côté le Parti perd la considération du peuple; de l’autre le mouvement d’Hoederer gagne le peuple autant que sa considération. 

 Hoederer présente sa position stratégique qui lui permet de voir les délais qui lui seront nécessaires (deux ans, comme il le précise); son pragmatisme est ainsi mis en valeur. Hoederer se moque de l’idéologie, mais au contraire il vit pour la réalité. 

 On remarque au passage une tension entre le matérialisme (Hoederer) et l’idéalisme (Hugo), qui laisse transparaître la position ambiguë et partagée de Sartre à l’égard du parti communiste. 

 L’idéalisme d’Hugo est exprimé dans sa prise de position au milieu de la scène: « le Parti a un programme: la réalisation d’une économie socialiste, et un moyen: l’utilisation de la lutte de classes. « 

 Hugo tente de rallier Hoederer à sa cause; à ce moment-là, la scène prend un tournant car c’est le seul instant où Hugo affirme clairement ses positions; et déjà on note l’attachement qu’il découvre pour l’homme qui se tient en face de lui et qu’il est chargé de tuer. Toute l’argumentation est ainsi mise au service de la petite part d’amitié que Hugo paraît porter à Hoederer. 

 L’interjection « Hoederer! Ce Parti, c’est le vôtre, vous ne pouvez pas avoir oublié la peine que vous avez prise pour le forger, les sacrifices qu’il a fallu demander, la discipline qu’il a fallu imposer. « 

 On retrouve ici un reproche implicite de Sartre au personnage d’Hoederer: le manque de rigueur dans l’action, une sorte de trop grande liberté qu’il concède aux idées du communisme. Par ce manque de rigueur, Hugo tente de convaincre Hoederer que l’action des communistes ne pourra jamais aboutir comme ils le souhaitent, ainsi que le qualifient les adjectifs « contaminés, amollis, désorientés « 

 La parole d’Hugo qui suit est symbolique: « Je vous en supplie: ne le sacrifiez pas de vos propres mains « 

  Belle référence au titre, bien sûr, qui nous permet de nous rendre compte qu’Hoederer est encore loin d’être le modèle de Sartre, puisque durant toute la pièce on s’attache plus à Hugo. Néanmoins, on peut percevoir que Sartre s’identifie aussi en partie à Hoederer, et, selon un point de vue général sur la pièce, Hugo et Hoederer ont autant « les mains sales « l’un que l’autre, mais en ce sens ils se complètent pour former leur façon de penser. 

 Puis deux définitions du risque sont données dans la bouche des deux protagonistes: 

  d’une part, Hoederer parle des risques pris dans la lutte pour une idée. 

  d’autre part, Hugo parle des risques matériels qui sont le gage de sa reconnaissance au sein du Parti. 

 C’est donc une dichotomie qui nous est présentée à travers le regard de ces deux personnages. 

 Hoederer est un homme qui cherche à trouver les moyens de parvenir à ses fins, comme nous le prouve l’image du couteau que l’on fourbit tous les jours, et qui devrait servir à trancher lorsqu’on en fait usage. 

 Peu lui importent la façon dont il s’engage, qu’il soit engagé au sein du Parti, qu’il agisse seul, ou qu’il forme son propre mouvement, tout ne doit lui permettre qu’à tendre à son but ultime, ainsi qu’il le précise: le pouvoir. 

 L’insistance sur l’unicité des concepts marque la forte volonté qui l’anime de maîtriser ses actions: il utilise l’expression: « un parti, ce n’est jamais qu’un moyen. Il n’y a qu’un seul but: le pouvoir «. Le déterminant « un « de « un parti « est abstrait, il ne témoigne que d’un stade intermédiaire qui permet de se hisser à la cause supérieure, cause concrète pour laquelle tous se battent: « le « pouvoir. Et c’est ainsi que le combat d’Hoederer n’est pas mené au profit du prestige du Parti pour les temps à venir, mais au profit d’une cause « humaine «, d’une certaine manière, qui concerne directement tous les sujets, autant ceux du pouvoir, que ceux des partis et ceux du peuple. 

 Ce à quoi Hugo finit par répondre: « il n’y a qu’un seul but: c’est de faire triompher nos idées, toutes nos idées, et rien qu’elles. « Son idéalisme met en avant le fait qu’Hugo n’est pas fait pour l’action des partis, et que son engagement apparaît en partie comme une erreur. L’identité qu’il cherche à se forger en étant tout d’abord entré dans le Parti, puis en s’engageant à assassiner Hoederer, il la trouvera par la suite en s’étant habitué aux idées d’Hoederer qui, somme toute, l’auront fait avancer (malgré les positions que le Parti avait exigées de lui). Lorsque Hugo Barine mourra à la fin, ce sera pour témoigner de l’hommage qu’il veut finalement rendre à Hoederer qu’il aura assassiné. 

 Conclusion: cette scène marque une véritable confrontation d’Hugo à ses propres idées et positions qui sont remises en cause par la rencontre d’Hoederer. L’opposition entre idéalisme et matérialisme est aussi bien représentée. Ici on retrouve la figure de Sartre, dans ses hésitations.

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