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Peut-on vouloir ce qu'on ne désire pas ?

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PEUT-ON VOULOIR

CE QU'ON NE DESIRE PAS ?

Dissertation de philosophie

 

 

 

Introduction

 

            Chaque jour, des fumeurs affirment: « je veux arrêter de fumer », mais il semble que quelque chose les en empêche: une dépendance ressentie comme une pulsion que nous appellerons désir. Le désir est un manque (ou plus exactement la sensation de manque), qui provoque une excitation physique, puis une souffrance tant que ce manque n'est pas comblé. Dans notre exemple, bien que la décision d'arrêter de fumer soit prise, le désir n'a pas disparu: dans la pratique, il peut même supplanter la volonté (le résultat en est qu'on continue de fumer sans que cela soit conforme à notre volonté). La volonté est une démarche intellectuelle consciente, qui consiste à comparer les choix possibles, porter un jugement, puis choisir et agir en fonction de ce choix. Peut-il y avoir volonté sans désir ? La volonté est-elle libre dans le sens ou elle serait indépendante du corps ? Pouvons-nous désirer le désir ? Si oui, pouvons-nous le vouloir ? Peut-on vouloir ce que l'on craint ? Puis-je ne pas vouloir ce que je désire inconsciemment ? Peut-on vouloir ce qu'on ne désire pas ? Et est-ce toujours mieux ?

            Nous verrons en premier lieu comment sont associés les faits de désirer et de vouloir, puis dans quelle mesure on peut vouloir ce qu'on ne désire pas, et enfin l'enjeu du choix entre l'objet du désir et celui de la volonté lorsque ceux-ci sont différents.

 

 

I – Volonté peu probable sans désir

 

            1) Vouloir ce que je crains ?

 

             Tout d'abord, nous pouvons considérer que « désirer » est l'opposé de « craindre » ou « être repoussé par ». Par exemple, je peux craindre l'arrivée d'un certain homme politique au pouvoir, alors que d'autres la désirent, parfois pour les mêmes raisons qui font que je ne la désire pas. Puis-je vouloir ce que je crains ? Je ne peux pas vouloir et donc agir librement en faveur de la chose que je crains. Il n'est pas cohérent de vouloir l'arrivée d'un d'homme politique et la craindre en même temps. Dans ce cas pratique, le résultat est je ne veux pas voter en sa faveur. En ce sens, on ne peut pas vouloir ce qu'on ne désire pas.

 

            2) Une volonté pure ?

 

            Peut-on envisager une volonté sans désir ? À partir du moment où nous voulons quelque chose, nous décidons qu'il nous le faut, car nous considérons qu'il nous manque. Ainsi, nous nous mettons à le désirer. Par exemple, si je veux obtenir un diplôme, je considère qu'il me le faut (du latin « fallere » = « manquer »), car ce qui devrait être selon moi n'est pas encore (je ne possède pas le diplôme que je veux). La volonté, ici, provoque un manque. Dans ce cas, si la volonté est toujours suivie du désir, pouvons nous du moins envisager qu'elle ne soit pas précédée d'un désir qui serait sa cause ? Prenons pour hypothèse un homme sans désir. Il aurait naturellement tendance à ne rien faire, puisque rien ne lui manquerait, il n'aurait rien à obtenir. Comment pourrait-il alors vouloir mieux que ce qui est ? En admettant par exemple qu'il se mette à vouloir le bien d'un de ses semblables qui, lui, aurait des désirs, il se mettrait alors en situation de manque du bien de l'autre. L'homme qui ne désirerait rien ne voudrait rien. Par conséquent, en ce sens, la volonté est toujours accompagnée de désir (qu'il la suive ou la précède).

 

            Ainsi, il semble difficile d'affirmer qu'on peut vouloir ce qu'on ne désire pas. Cependant, cela est possible dans certains cas.

 

 

II – Quand je veux ce que je ne désire pas

 

 

            1) Le désir inconscient

 

            Nous pouvons tout d'abord remarquer que le désir peut-être inconscient. Selon le psychanaliste Sigmund Freud, il existe un inconscient psychique, capable de contenir certains affects douloureux ou immoraux refoulés par le « sur-moi ». Ces affects, qu'ils s'agisse de désir, de sentiments ou de pulsions, n'atteignent alors pas le « moi » ou la conscience. Dans ce cas, il est possible que je ne sois même pas conscient de certains désirs[1]. Etant donné que la volonté est consciente, je peux alore très bien vouloir quelque chose que je ne désire pas, ou ne pas vouloir quelque chose que je désire inconsciemment. Le désir ou ma crainte étant refoulé, ma volonté peut s'exprimer sans nécessairement d'entrave au niveau mental. Ainsi, on peut vouloir ce qu'on ne désire pas.

 

            2) Désirer le désir

 

            D'autre part, nous pouvons mentionner un degré de plaisir qui consiste à désirer le désir des autres. En effet, désirer un objet désiré par les autres, c'est désirer que les autres nous désirent. En effet, si les autres désirent le même objet, alors ils désireront être les possesseurs de cet objet; par conséquent, si je possède moi-même cet objet, les autres désireront être moi. Par exemple, je désire l'or parce que tout le monde le désire (c'est ce qui fait sa valeur), je désire donc être le possesseur de ce que tout le monde désire. Ce qui me manque, c'est le manque des autres. Or, puis-je vouloir le manque des autres ? Il s'agirait non seulement de vouloir du vide, mais en plus de vouloir la souffrance que ce manque provoquerait chez l'autre. Comme le dit Socrate, « nul n'est méchant volontairement ». Je ne peux pas vouloir le mal, puisque la volonté implique le jugement de ce qui est le mieux parmi des choix. Même si je désire le désir d'autrui, je ne peux pas le vouloir. Je veux toujours le bien, alors que mon désir ici a pour objet une souffrance. En ce sens, nous pouvons ne pas vouloir ce que nous désirons.

 

            3) Contradictions consciente entre le désir et la volonté

 

            Enfin, nous pouvons considérer que la volonté va à l'encontre de certains désirs (même conscients). Consciemment et librement, nous pouvons effectuer la démarche de la volonté afin d'agir sans être trop influencés par les désirs. Le désir venant du corps, il a une cause naturelle non-libre, sans jugement. Nous pouvons alors vouloir ce que nous ne désirons pas, ou ne pas vouloir ce que nous désirons. Par exemple, je peux vouloir la bonne santé, même si je désire fortement boire ou fumer. Je peux vouloir perdre du poids et agir en fonction de cette volonté (ne pas manger certaines choses), alors que je désire manger des produits qui me feront grossir. Nous pouvons vouloir sans tenir compte de nos désirs, et c'est peut-être même parfois la meilleure façon de bénéficier de notre liberté de choisir. Il faut cependant noter que la volonté s'accompagne tout de même d'un certain désir. Si je veux mincir, on peut dire que la minceur me manque, comme nous l'avons déjà vu. Cette liberté a donc ses limites. Mais si plusieurs désirs sont contradictoires entre eux (je désire mincir et manger), alors la volonté consistera à choisir consciemment et le plus librement possible ce que je jugerai le mieux. Ainsi, elle pourra très bien être opposée à certains désirs. En ce sens, je peux vouloir ce que je ne désire pas.

 

            Aussi il m'est possible de vouloir ce que je ne désire pas, sachant que volonté pure n'est pas cependant réaliste. J'ai donc parfois un choix à faire: nous allons tenter de déterminer si la volonté a toujours raison.

 

 

III – Faut-il vouloir ce qu'on ne désire pas ?

 

            Il nous faut maintenant apporter une expansion à la présente réflexion en abordant en fait son enjeu principal. En tant qu'humains, nous possédons la volonté comme faculté outrepassant éventuellement le désir spontané. Mais qu'en faire ? Serait-ce toujours souhaitable de choisir l'orientation que l'on se propose par le volonté plutôt que celle vers laquelle nous entraîne le désir ? Le problème est que même si l'on considère la volonté plus libre que le désir, rien ne peut garantir avec une certitude immédiate que l'objet de la volonté est le meilleur (par exemple sur le plan moral). Je peux désirer plus de liberté individuelle, et vouloir le bien de la collectivité qui implique une restriction ma liberté. Si j'opte systématiquement pour le bien de la communauté au détriment de mon désir, je vais voter pour le régime qui restreindra d'autant plus ma liberté et celle des autres individus.

            Or une telle pratique risque de ne pas s'avérer bénéfique car le désir n'accepte pas d'être absolument et définitivement réprimé. La souffrance qui peut résulter du désir, et qui n'est pas forcément réductible par la simple volonté, ne doit pas être augmentée par l'augmentation irréfléchie du manque qui la cause, si on ne veut pas qu'elle prenne le dessus sur nous. À cause de cela, mon bien n'est pas toujours une évidence et ne sera pas nécessairement reconnu par ma volonté, quelque liberté que je reconnaisse à cette dernière par rapport à mes désirs ou mes pulsions. Aussi, pour éviter de se tromper, le mieux que l'on puisse faire semble de tenir compte du désir bien que celui-ci ne doive pas prendre le dessus sur la volonté. En ce cens, la volonté posée comme libre et le désir comme guide vers un certain bien-être individuel ne doivent pas rigoureusement s'exclure, mais participer en interaction à la liberté.

 

 

Conclusion

 

            En conclusion, nous pouvons dire que la volonté s'accompagne toujours d'un certain désir, ne serait-ce que celui qu'elle engendre. Cependant, il est tout à fait possible de vouloir ce qu'on ne désire pas, car la volonté est consciente, et le désir peut ne pas l'être, ou ne pas tenir compte d'un quelconque choix au jugement. Enfin, la résultante morale de cette possible indépendance entre volonté et désir n'implique pas strictement que la faculté de volonté doive systématiquement ignorer le désir pour choisir son objet. Peut-être faut-il en effet accepter que le bien ne saurait se réaliser dans le refus systématique de toute satisfaction du désir.


[1]    cf. par ex. Sigmund FREUD, Introduction à la psychanalyse, Payot, 1922

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