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PHEDRE DE RACINE - ACTE II SCÈNE 5, vers 671 à 711 - COMMENTAIRE

Publié le 20/09/2010

Extrait du document

racine

 

Présentation Phèdre

 

Phèdre, la seconde femme de Thésée brûle d’amour pour son beau fils Hippolyte, enfant d’un premier mariage du volage Thésée avec Ariane. (la sœur de Phèdre, fille du roi de Crète Minos et de Pasiphaé, cf la pelote de laine et le Minotaure). La princesse a honte de cette « fureur « qui l’accable jusque dans sa santé, elle est même décidée à mourir. Toutefois, on annonce la mort de Thésée et Oenone, la confidente de Phèdre la presse à avouer son amour pour Hippolyte.

Dans l’acte II scène 5, elle a du plaisir à lui parler ; elle ressent un véritable vertige des sens, et glisse malgré elle vers l’aveu. Elle éprouve un bonheur intense durant quelques minutes et se met à espérer mais la répulsion d’Hippolyte la rend à sa solitude et elle a en horreur sa propre personne.

 

   A- ANALYSE (acte II scène 5, vers 671 à 711)

 

EXLICA LINEAIRE PHEDRE

 

SITUATION DU PASSAGE

La scène 5 de l’acte II est une scène décisive dans la pièce de Racine, Phèdre. Phèdre, seconde femme de Thésée, amant volage qui a délaissé Ariane, se décide ici à avouer son amour pour Hippolyte. L’extrait proposé succède à une longue tirade de Phèdre dans laquelle elle avouait son amour pour Thésée, sa fierté, son courage. Aussitôt après, dans un premier renversement elle confie qu’elle aurait aimé être le guide de son fils, comme Ariane le fut de son père. Cet aveu à peine voilé de ses sentiments indigne le jeune homme dont la réaction brutale surprend la princesse qui revient sur ses propos au nom de l’honneur, motif bien léger comparativement à la force de sa passion. Femme passionnée, sa longue tirade conjugue amour, colère, et imploration.

 

PLAN

On tentera d’appréhender cet extrait à travers trois mouvements :

- vers 671 à 683 : la fureur de l’amour comme commandité par les dieux, amour fatal, irrésistible.

- vers 684 à 692 : le drame intérieur, lutte inutile

- vers 693 à 711 : expiation, pénitence, demande à être punie. Mort pour la délivrer de cet amour interdit, car ne peut refouler ses sentiments.

 

PROBLEMATIQUE

Ce passage de l’aveu de Phèdre condense quantité d’émotions : elle y exprime une passion dévorante, et qui sera, on le sait bien, dévastatrice. On verra alors combien le couple dolor/furor règne en maître absolu dans les pièces raciniennes, surtout dans Phèdre, où il s’accompagne d’une douloureuse prise de conscience : la jeune femme sent combien son amour est criminel et elle a honte de sa faute. L’influence janséniste est ici incontestable.

 

1er mouvement : un amour fatal (vers 671 à 683)

L’ouverture de ce mouvement a une tonalité douloureuse suggérée par l’injonctif « ah «, la ponctuation est émotive comme l’illustre les exclamations ainsi que le vocabulaire à modalisation emphatique : « cruel «, « trop entendue «,…

Dès les premiers vers, on ressent son insistance qui fait échos à la tirade précédente où clamait son amour pour Thésée : « oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée/ Je l’aime, non point tel que l’on vu les Enfers / volage adorateur de mille objets divers «. Mais à la fin, aveu à peine voilé de l’amour qu’elle porte à son beau-fils. Aimerait être une Ariane pour lui, guide, amante fidèle. Le fils de Thésée, après avoir éprouvé de la colère pour ses propos, s’excuse d’avoir osé avoir eu de telles pensées, infamantes envers Phèdre. Cette honte qu’il éprouve, loin de profiter à l’honneur de la jeune femme en la disculpant la plonge au contraire dans le désarroi : elle soupçonne combien H a su lire en elle en dépit de ses protestations ce qui excite ses sentiments Cf vocabulaire : « cruel «,…

Phèdre tient un discours lucide : elle sait combien son amour est coupable, mais elle l’assume, tient même à l’expliciter : « je t’en ai assez dit pour te tirer d’erreur / Hé bien ! connais donc Phèdre et sa fureur « : le rythme est bref, rapide, le ton incisif, accentué par la ponctuation expressive : « ! «. On relève la présence du tutoiement mais il est loin d’être complice, il reflète plutôt une sorte de dédain.

Après de tels propos, on attend une chute terrible, un effet de suspens pour lecteur/spectateur. Mais la chute est plutôt inattendue surtout qu’elle est en position de rejet : « j’aime « : la séquence est courte, brève et son impact est d’autant plus grand surtout qu’est associé au terme de « fureur «. On note une étrange alliance entre amour et fureur qui illustre une perception négative de l’amour, des passions, chez un Racine qui, ne l’oublions pas, a reçu une éducation janséniste. Les passions sont donc perçues comme dévastatrices et déshonorantes comme elle se l’avoue : « ne pense pas qu’au moment que je t’aime / Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même « ; autoanalyse sans pitié, très critique vis-à-vis d’elle-même. A conscience de son amour impossible.

Toutefois, comme le souligne la séquence suivante, l’amour est comme irrésistible : cf vocabulaire de la religion, la fatalité est associée à l’évocation de l’amour. : « vengeance «, « céleste «, « dieux «. Un amour « fatal « car il est comme ordonné par une force supérieure. Phèdre avait même demandé à Vénus de l’épargner, en vain, la lutte est surhumaine.

La femme se sent lâche, soumise à ses sentiments qui anesthésient sa volonté, paralysent sa raison : « lâche complaisance «, « fol amour «, « trouble ma raison « : c’est le champ lexical du désordre. Elle est l’objet du destin : « lâche «, « objets infortunés des vengeances célestes « : le champ lexical de la destinée est confondu avec celui de la fatalité ; elle est soumise aux décisions arbitraires divines. Elle est comme réifiée, c’est un objet des dieux, elle est marquée par le sceau du destin comme tous les héros raciniens : Iphigénie, Andromaque,…

Innocente, elle abhorre sa propre personne pourtant : « je m’abhorre encore plus que tu me détestes « : honte, amour = souillure, vocabulaire du péché frappant ici, hyperbole, exagéré, sans complaisance / à elle. On relève aussi le vocabulaire du dégoût : elle se dégoûte mais en réalité elle fait preuve d’une extrême sensibilité en fait, d’une extrême clairvoyance, elle a une conscience exacerbée de ses devoirs et de ses fautes. Ses propos sont dans la lignée de la bienséance classique du théâtre du XVIIe.

La séquence illustre une conception janséniste des passions : elles sont condamnables, malsaines. Elle sait tout cela mais ne peut lutter par l’usage de la volonté ou de la raison, en fait, amour fatal. Crise intérieure, cf vocabulaire dur : Racine associe les concepts de terreur et pitié afin de plaire et toucher public. L’excès de passion est condamnable et pourtant ceci suscite la pitié par les sentiments de culpabilité éprouvés par Phèdre.

Les séquences ont une progression logique : la réflexion d’une héroïne passionnée certes mais lucide dans son jugement sur elle-même. Le vocabulaire du tribunal est aussi présent :  « les dieux m’en sont témoins «. Il y a une multiplication des occurrences sur les dieux : les anaphores ont un effet d’insistance et cherchent à prouver qu’elle n’est pas l’unique coupable. La fatalité rend cet amour irrésistible et la lutte inutile. Cf vocabulaire de la fatalité : « dieux «, « feu fatal «, « séduire «. Séduire = vient du latin « seducere « c’est-à-dire tirer hors du droit chemin. Au milieu de ce premier mouvement, on relève des tournures passives : elle subit le sort, sans pouvoir changer le cours des événements.

 

Le discours embrasse les fluctuations des émotions, et son interprétation est difficile : elle s’innocente en accusant les dieux, donc la passion serait une force extérieure (faiblesse de l’homme cf symétrie contrastive : dieux omnipotents ; leur gloire est cruelle… et elle n’est qu’un « objet infortuné «), mais elle se condamne aussi, et elle fait pénitence. La tonalité disjonctive règne ici. La lutte intérieure annonce le second mouvement.

 

 Le second mouvement : le déchirement intérieur vers 684 à 692

Phèdre est déchirée entre devoir et amour, Phèdre est le personnage tragique par excellence. Elle incarne le dilemme. Des fluctuations qu’elle exprime dans un discours stylistique parfaitement maîtrisé dans lequel antithèses, chiasme et gradation se conjuguent pour illustrer la passion qui la dévore et la tourmente. « C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé «. Son tourment est perceptible quand elle avoue s’être abaissée pour Hyppolite, elle a recherché sa haine pour mieux lui prouver sa passion en réfrénant ses désirs par l’exil. Le comportement paradoxal est illustré par un style disjonctif et des tournures antithétiques « j’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine « : gradation, vocabulaire de la monstruosité, veut se rende repoussante, cpt presque paroxystique qui exprime tourment.

Plus loin, on lit une symétrie contrastive « pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine «, cette structure insiste sur un conflit existentiel. Quelles en sont les conséquences ?  La bipolarisation du discours qui prouve combien Phèdre est l’emblème de la contradiction avec ces mouvements conflictuels qui ponctuent le texte et témoignent d’une pensée mouvante et torturée. Son comportement est paradoxal : elle repousse quand elle aime, se fait détester quand adore. Il y a un effet de radicalisation : ses tourments s’affichent comme continuellement. Désordre et flou s’expriment dans formules brèves, qui suggèrent des états d’âme dysphorique. Etre et paraître sont en conflit : « pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine «. Le chiasme sémantique a la même fonction : « Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins « : effet de clôture, comme si situation ne pouvait se débloquer, pas d’issue positive envisageable. Ce croisement sémantique crée un rythme particulier.

Les tourments ont des conséquences physiques : « j’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes « : la gradation se double d’une exagération qui illustre la profondeur des tourments. La gradation accroît l’impact du discours et crée une tension narrative qui conduit progressivement à susciter la pitié chez le public face à cette femme torturée qui implore Hyppolite d’observer en elle ces manifestations de sa passion : « Il te suffit de tes yeux pour t’en persuader / Si tes yeux un moment pouvaient me regarder « : elle se prosterne en quelque sorte pour prouver à quel point l’amour la rend faible, touchante, humaine, elle qui est la fille de Minos, souverain légendaire de Crète, et de Pasiphaé, d’ascendance solaire. (Pasiphaé, dans la mythologie grecque, mère du minotaure. Fille du soleil Hélios et d’une océanide, Perséis, Pasiphaé devient l’épouse du roi de Thèbes, Minos. Ce dernier, en refusant d’accomplir le sacrifice d’un taureau sorti des mers, réveille le courroux de Poséidon qui le châtie en inspirant à Pasiphaé un amour passionnel pour l’animal. Afin d’assouvir cette passion, Pasiphaé s’introduit dans une génisse de bois que Dédale lui a construite. De cette union naît le Minotaure, mi-homme, mi-taureau).

 

Le troisième mouvement : l’aveu d’une pénitente (vers 693 à 711)

Ce mouvement s’ouvre sur une interrogation : « Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire, / Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ? « : l’anaphore de « aveu « conduit à une amplification accentuée par la présence de l’adverbe de surdétermination « si « qui accroît la force de l’adjectif « honteux « qui lui est annexé.

Elle considère cet aveu comme contraint, et réclame pénitence, pour expiation : « venge-toi, punis-moi d’un odieux amour « : l’amour est rattaché à une modalisation négative soulignée par l’adjectif dépréciatif « odieux «.

Le champ lexical de la pénitence est perceptible : « aveu, prier, punis, venge « : il appartient à la terminologue religieuse : Racine fait cohabiter monde païen antique et univers chrétien, influence janséniste qui condamne les passions. Elle est prête à se sacrifier pour cet amour coupable « La veuve de Thésée ose aimer Hyppolite ! «. Le jugement est excessif : « ce monstre affreux « : La vision est exécrable. Le contraste entre Hyppolite et elle est saisissant : « digne fils de héros « / « monstre qui t’irrite «, « monstre affreux « : c’est presque une symétrie contrastive. Si Hyppolite refuse de se souiller à son contact, elle est prête à se tuer elle-même avec son épée. Le symbolisme de l’épée est net, c’est emblème de l’honneur.

 

Conclusion :

Scène extrêmement touchante et poignante, cet extrait illustre le couple infernal antique du dolor et furor. Aristote voulait terrifier les lecteurs, susciter leur pitié aussi, c’est chose faite chez Racine qui rend cette héroïne mythique à la fois humaine et monstrueuse. Phèdre, à la passion exacerbée, aux sentiments torturés ne laisse personne indifférent. Le mythe prend ici toute sa grandeur.

 

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