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Dans Le Barbier de Séville (1775), Beaumarchais fait dire au personnage de Figaro : «Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer.» En 1988, le comique Pierre Desproges meurt d'un cancer, mal qu'il a longtemps caricaturé dans ses sketches doux-amers. Pourquoi rit-on de situations graves, voire tragiques ? N'y a-t-il pas là une contradiction ? Comment l'expliquez-vous ? Vous répondrez dans un développement composé, illustré d'exemples précis tirés de vos lectures ma

Publié le 17/01/2022

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Buffon dans son Histoire Naturelle écrit : «Le rire et les pleurs sont des signes particuliers à l'espèce humaine pour exprimer le plaisir ou la douleur de l'âme.» Et Voltaire observe plaisamment dans l'article Rire du Dictionnaire philosophique : «On dit que quelques personnes sont mortes de rire ; j'ai pensé à le croire, et sûrement il en est davantage qui sont mortes de chagrin». On rit des bons moments de la vie, quand on ale coeur léger. On pleure, parfois sans le montrer, quand on ne peut contenir sa tristesse. Il y aurait donc quelque chose d'absurde, de fou, à rire quand on est triste. C'est pourtant la ligne de vie qu'a adoptée Figaro, valet de comédie plein d'esprit. C'est aussi l'attitude que choisit le comique Pierre Desproges, bravant une maladie terrible.
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« bien qu'ils le dilapideront «aux tavernes et aux filles».

Et puis, un jour, ils se balanceront au bout d'une corde «plus pecquetés d'oiseaux que dés à coudre» (Épitaphe de Villon en forme de Ballade).

D'autres poètes maudits, hommes de mauvaise vie, tourmentés néanmoins par leur aspiration à l'idéal, choisiront les paradis artificiels ou le suicide.Lui, il choisit l'humour noir et le sarcasme.

Ne peut-on imaginer une démarche analogue derrière lesaccoutrements ou les coiffures cocasses et macabres qu'arborent des groupes de jeunes dans les couloirs dumétro ? D'autres se lamentent, font la queue à l'ANPE, ou des casses dans les pharmacies, terrorisent les bourgeois.

Eux, pareils à des clowns tristes, se composent un masque, accentuant la pâleur de leur teint,ébouriffant de manière comique leurs cheveux rouges ou verts.

On peut en effet préférer faire sourire plutôt quefaire pitié.

Et pourtant ceux qui ont poussé, comme la mauvaise herbe de Brassens, surie pavé des villesmodernes, auraient sans doute aimé eux aussi qu'on les «moissonne et qu'on les mette en gerbe, être pris en considération et servir à quelque chose». II.

Ainsi, à toutes les époques, les hommes de tous âges réagissent comme Figaro ou Desproges.

Certes, il est d'autres façons et d'autres raisons de rire.

Mais on ne peut, devant la multitude des exemples, considérer celle-cicomme exceptionnelle ou paradoxale. On est du reste frappé par toutes les expressions qui, dans la langue, enregistrent le fait que le rire et les larmesne sont pas si éloignés l'un de l'autre.

On peut «passer du rire aux larmes», «rire aux larmes» ou «au milieu de ses larmes».

On peut aussi «verser des larmes de joie».

L'humour est parfois «noir» (comme le désespoir), le «clown triste» fait rire autant que l'autre.

Et l'adage dit qu' «il vaut mieux en rire qu'en pleurer».

Toutes ces expressions évoquent des cas où l'être est en proie à une émotion intense.

Mais la manifestation de celle-ci n'est pastotalement libre.

Sauf à certaines époques, en effet, il est impossible, au moins pour un homme adulte, de pleureren public.

En revanche, le rire est chez nous socialement bien accepté.

lisera donc la seule expression pour uncoeur qui déborde, pour des nerfs trop tendus. C'est très artificiellement que l'Académie française proscrivit, au début du XVII e siècle, tout mélange de genres,au théâtre en particulier.

Le Cid, en 1636, fut la dernière tragi-comédie.

Ensuite, plus question pour les artistes officiels de produire de tels «monstres».

Pourtant, quand Hugo et Vigny réinventent le drame, ils renouent avec une tradition ancienne et féconde.

Le théâtre grec fait commenter la tragédie que vivent princes et princesses parle Chœur, personnage «décalé» par rapport à l'action tragique et dont les interventions font souvent sourire.

On trouve cette alternance de tension et de détente chez Shakespeare au XVI e siècle.

Ses fous se gaussent de leur courte taille ou de leur misère, ses fossoyeurs ricanent.

Hamlet lui-même, modèle du héros tragique, est unhumoriste.

Il contemple sa propre folie et s'en moque.

Ulcéré par la trahison de sa mère, il raconte à son amiHoratio surie mode de la plaisanterie, le remariage rapide de celle-ci avec le frère du roi défunt: «Économie, économie, Horatio.

Les restes du banquet des funérailles ont servi, réchauffés, pour le festin des noces.» Mais peut-on plaisanter ainsi de tout ? Rien n'est-il suffisamment grave pour qu'il soit odieux d'en rire ?Les cas quenous venons d'analyser seraient-ils ceux de cyniques insensibles, d'amateurs de la provocation et du scandale ? Lecomique est parfois utilisé à de telles fins.

Donnons-en un exemple.

Valmont, dans Les Liaisons dangereuses, trouve fort divertissant d'écrire à la noble Mme de Tourvel, appuyé surie dos d'une maîtresse occasionnelle, unelettre toute à double sens qui provoque l'hilarité de cette dernière et doit faire les délices de sa complice, Mme deMerteuil, chargée par lui de l'adresser à la destinataire.

Quel chef-d'œuvre de perversité I La différence radicaleavec tous les cas que nous avons examinés jusqu'ici réside dans le fait que celui qui rit, rit de sa propre laideur, desa propre naïveté et de ses propres échecs.

Ou encore d'injustices qu'il prend à coeur, même s'il n'en souffre paspersonnellement.

Ou enfin de maux communs à tous les êtres humains.

Il ne s'exclut pas de ce qui provoque sonsourire et éventuellement le nôtre. III.

Mais pourquoi s'efforcer de rire de sujets tristes quand, de plus, on est concerné ?Et comment y parvenirquand il n'y ajustement, comme on dit, rien de drôle ? Revenons à Figaro.

S'il s'empresse de rire de tout, c'est «de peur d'être obligé d'en pleurer».

Quel pessimisme radical sous cette apparence désinvolte ! Rien dans l'existence ne semble lui promettre satisfaction ou bonheur. Rien qui soit susceptible de le faire rire «de bon cœur», par gaîté ou par plaisir.

Le rire est défini négativement : «Il sert à ne pas s'attrister, à ne pas se laisser aller, à ne pas perdre le goût à la vie.» Mais un rire qui n'épargne rien est excessif, il y a tout lieu de penser qu'il naît d'un malaise.

Si ce malaise est inéluctable, sua fatalité s'acharnesur vous, l'humour est la seule issue, ou du moins la seule parade. Pierre Desproges, se sachant condamné, se gausse : «chimiothérapie, radiothérapie, Schwartzenberg, Villejuif, espoir, cherchez l'intrus !».

L'écrivain tchèque Milan Kundera commente ainsi la dérive d'un des personnages (Livre du rire et de l'oubli, 1978) dont la carrière, la liberté, la raison même de vivre ont été ruinées par le totalitarisme du rêve communiste : «Mais comme l'idylle est, par essence, un monde pour tous, ceux qui voulaient émigrer se révélaient négateurs de l'idylle et au lieu d'aller à l'étranger, ils allaient sous les verrous.» Quand l'angoisse ou le désespoir vous tiennent, le seul soulagement est peut-être dans la relation que l'on peutnouer ou sauvegarder avec autrui.

Or, soyons lucides, les jérémiades lassent vite.

Si l'on fait rire son interlocuteurou son auditoire, ils seront fidèles.

C'est donc un sage calcul de préférer le rire aux larmes.

Et puis, à quoi boncommuniquer aux autres sa propre panique, si l'on souhaite sincèrement y échapper ?Souci d'efficacité donc, etréalisme psychologique.. »

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