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Dans Les grenouilles (405 av. J.-C.), le comique grec Aristophane imagine un dialogue entre Euripide et Eschyle. Le premier reproche au second d'avoir dépeint dans un style emphatique des êtres qui ne sont pas vrais, parce qu'ils sont plus grands que nature. « Euripide. — Mais enfin, oui ou non, est-il inventé ce sujet que j'ai traité, celui de Phèdre 1 ? Eschyle.— Hélas non, il est réel ; mais le poète se doit de laisser dans l'ombre ce qui est mal, de ne pas le mettre en scène, de

Publié le 01/02/2011

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aristophane

De quoi s'agit-il donc? De deux conceptions opposées du théâtre — et de la littérature en général —, l'une réaliste, présentée par Euripide, l'autre moralisatrice et héroïque, mise dans la bouche d'Eschyle...

Il est bon pour comprendre l'opposition des deux auteurs de rappeler leur personnalité et le sens de leur théâtre : Eschyle (525-426), qui fut le premier auteur dramatique de la Grèce, et par suite, de la civilisation occidentale, fut un grand penseur religieux et un réformateur des institutions et des moeurs : à une justice qui n'était que vengeance codifiée, il substitua, selon la philosophie nouvelle, l'idée d'un jugement divin, puis humain, tenant compte de la conscience

et de la responsabilité : le drame fut pour lui le meilleur moyen de faire comprendre des idées abstraites à un public qui n'en avait nulle notion : les problèmes religieux sont au premier plan : les personnages ont valeur symbolique, ,mais déjà se détachent des personnalités volontaires, des héros qui montrent la voie, échappant à la fatalité écrasante des premiers drames.

aristophane

« Au xixe siècle, la distinction des genres a été remise en cause, Victor Hugo voulait mêler le rire et les larmes, mais ilest bien évident que Ruy Blas, Hernani, continuent à mettre au premier plan des personnages qui, bien que différents de ceux de Corneille n'en sont pas moins représentants de grands principes moraux, d'un idéal élevé, etpour tout dire, également exemplaires. Enfin, sans vouloir opérer un classement dans le théâtre moderne, il serait facile de montrer que Paul Claudel, Henryde Montherlant ont mis sur la scène des êtres d'exception dans des sujets grandioses, comme ceux de L'otage, du Soulier de satin, de la Reine morte, ou de Port-Royal tandis que Jean Anouilh, Albert Camus, Jean-Paul Sartre dépouillaient même de grands hommes de leur masque extérieur de noblesse et d'orgueil pour mettre en lumière lestares, les petitesses et les mesquineries, beaucoup plus soucieux d'exposer la vérité des âmes et des cœurs —quelle qu'elle fût — que de faire oeuvre édifiante et exemplaire.

Cela ne veut pas dire, d'ailleurs, que ces écrivains,ainsi que leurs prédécesseurs renoncent à la moralité; mais que pour eux, enseigner le bien, pour reprendre lestermes d'Euripide, c'est avant tout se mettre à « plus humaine école » et dépeindre « des êtres vrais » et non pas «plus grands que nature »...

- Les deux tendances ont toujours eu des représentants, les spectateurs ont toujours pu choisir les oeuvres qui leurconvenaient. 2.

La séparation entre ces deux types d'oeuvres est -elle si tranchée? Ne peut-on pas trouver parfois dans la même pièce des personnages plus grands que l'humanité commune et deshommes tout à fait ordinaires? C'est le cas dans Polyeucte où nous voyons apparaître, à côté des êtres d'exception, Polyeucte, Pauline et même Sévère, le médiocre Félix, fonctionnaire timoré, criminel par veulerie et incompréhension.C'est le cas dans L'otage de Paul Claudel, qui met en scène à côté des rôles sublimes de Sygne de Coufontaine et du pape Pie VII, l'odieux Turelure, préfet d'Empire et défroqué, et dans le Port-Royal de Montherlant, qui donne un rôle, en présence des admirables soeurs Angélique et Agnès, à la triste Flavie, qui trahit la cause... En sens inverse, notons que Molière n'a pas seulement peint le mal, qu'il a donné vie au vertueux Alceste, un peuridicule par quelques exagérations et contradictions, mais, dans l'ensemble, fort estimable; que la maison d 'Orgonhéberge des gens raisonnables et sympathiques comme Elmire, Don, Cléante, que le théâtre pessimiste etdémoralisant de Jean Anouilh fait place à des rôles généreux et rayonnants comme ceux de Becket (dans Becket ou l'honneur de Dieu), de Thérèse (dans La sauvage) et, celui d'Antigone... L'exemple de Racine est à examiner tout particulièrement : n'a-t-il pas su mêler constamment dans sa tragédie lagrandeur sociale des personnages avec les faiblesses et les crimes les plus odieux, créant un théâtre tout à faitconforme aux intentions d'Euripide, qu'il connaissait, d'ailleurs, admirablement, sans abandonner pour autant lagrande tradition de noblesse et de dignité d'Eschyle et de Sophocle? Le théâtre moderne, quant à lui, n'accorde plus d'importance à la distinction des genres, ni aux intentions plus oumoins didactiques du théâtre : peut-être parce que nos religions et nos morales s'efforcent d'être moinsdogmatiques, et parce que nous n'avons plus le culte des héros ou des saints, nous contentant d'admirer les acrobates des romans d'actions ou les aventuriers de cinéma, sans les prendre au sérieux. En fait, d'ailleurs, n'a-t-il pas toujours existé des oeuvres qui, à priori, ne semblent entrer dans aucune catégorie?Le jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, Le mariage de Figaro de Beaumarchais, Les caprices de Marianne ou On ne badine pas avec l'amour de Musset, l'Intermezzo de Giraudoux, le théâtre d'Ionesco et de Samuel Beckett, sans oublier les premières comédies de Corneille, ou l'Amphitryon de Molière qui, en vérité, a traité tous les sujets... Donnons quelques précisions : dans Le jeu de l'amour et du hasard, une intrigue légère, des analyses fines et nuancées, sans aucun rapport avec le sombre réalisme qu'Eschyle reproche à Euripide...

Dans On ne badine pas avec l'amour un mélange subtil d'émotion et de sourire, de fantaisie et de drame, création originale aussi éloignée du réel que de l'héroïsme littéraire. Dans la production moderne, une pièce d'Ionesco par exemple Amédée ou comment s'en débarrasser nous présente une réalité tout à fait déformée et bizarre, dont l'invention ne correspond à aucun modèle antérieur... Point de leçon, point de mot d'ordre : l'auteur s'en défend comme de la peste...

Qu'on ne parle pas d'anti-théâtre,ces pièces sont maintenant plébiscitées par leur succès dans le monde entier; parlons plutôt d'un théâtre de lacondition humaine, nouvelle dimension de notre art dramatique, et sans doute de notre littérature. Conclusion Partis d'un dialogue comique d'Aristophane, sur un thème de satire et de critique littéraire, nous sommes parvenusau théâtre français le plus moderne : c'est que les problèmes qui se posent à l'écrivain sont toujours les mêmes :doit-il vraiment peindre les hommes tels qu'il les a observés, doit-il présenter des héros exceptionnels etexemplaires? Il peut, en définitive, adopter l'un ou l'autre de ces points de vue, ou les délaisser pour une conception plus originale. »

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