Devoir de Philosophie

Il n'aurait fallu... de Louis ARAGON

Extrait du document

aragon

Poème étudié: Il n'aurait fallu Qu'un moment de plus Pour que la mort vienne Mais une main nue Alors est venue Qui a pris la mienne Qui donc a rendu Leurs couleurs perdues Aux jours aux semaines Sa réalité A l'immensité Des choses humaines Moi qui frémissais Toujours je ne sais De quelle colère Deux bras ont suffi Pour faire à ma vie Un grand collier d'air Rien qu'un mouvement Ce geste en dormant Léger qui me frôle Un souffle posé Moins une rosée Contre mon épaule Un front qui s'appuie A moi dans la nuit Deux grands yeux ouverts Et tout m'a semblé Comme un champ de blé Dans cet univers Un tendre jardin Dans l'herbe où soudain La verveine pousse Et mon coeur défunt Renaît au parfum Qui fait l'ombre douce Louis Aragon, Le Roman Inachevé (1956)

Devant un poème lyrique où s'exprime pleinement le « je « du poète, on est tenté de rechercher un maximum d'informations biographiques susceptibles d'expliquer ou d'éclairer le texte. Mais est-ce essentiel ? Aragon (1897-1982) est un écrivain et poète du XXe siècle. Il a participé au mouvement surréaliste. A partir de 1940, il est revenu à des formes poétiques plus traditionnelles, ainsi qu'à des thèmes d'inspiration classiques : la patrie, l'amour, le culte de la femme Tout ceci permet de situer globalement le poème que nous avons sous les yeux, sans rien nous apprendre de particulier. Aragon est aussi connu pour son engagement politique, au Parti communiste français. Il fera partie du Comité central. Son orientation idéologique est utile à connaître pour ceux qui étudient ses romans : elle est sans intérêt pour la compréhension d'un poème comme celui-ci. Elle est même dangereuse : n'avons-nous pas trouvé dans une copie une interprétation politique de ce texte, selon laquelle, désespéré par l'horreur du stalinisme, le poète aurait subi la tentation du suicide, mais aurait été sauvé in extremis par la « main « de Khrouchtchev entreprenant de déstaliniser l'URSS? !

« légèreté du déroulement des phrases. La seconde, cependant, aura notre préférence : pour mieux saisir l'espèce derelation magique qui se crée entre le « héros » central du poème et l'héroïne dont l'amour transforme, nous allonsexaminer globalement la façon dont chacun des protagonistes nous est présenté. C'est-à-dire :1. La vision de la femme, son idéalisation éventuelle.2. La métamorphose du poète, son caractère radical. LA VISION DE LA FEMME Cette femme n'est pas nommée Le texte n'emploie pas même le mot « femme ». Le pronom « elle » est absent. Lepoète ne prononce pas davantage le mot « amour ». Nous devons donc tout deviner à travers les seulesmanifestations de la personne évoquée. Cela ne veut pas dire que l'expression du texte soit froide, bien au contraire: sa retenue, sa délicatesse ne peuvent que bénéficier à l'image de l'héroïne, et rendre plus émouvante sa présence.Si nous explorons le texte à la recherche des indices de cette femme, nous trouvons successivement : une main,deux bras, le geste, un souffle, un front, deux grands yeux,et peut-être un tendre jardin, si l'on interprète cette expression comme un symbole. Ces manifestations corporellesne signifient pas pour autant que cette femme soit réduite à un corps lourdement physique. Au contraire, chacun deces éléments, incomplet par lui-même, nous force à imaginer la présence globale dont il est l'indice, en même tempsqu'il traduit une discrétion essentielle de cette présence. La partie renvoie au tout, mais le tout ne se manifeste quedans des approches partielles, sélectives, retenues. L'évocation est parfaitement métonymique.Cette présence est enveloppante : la série des aspects étudiés semble faire le tour de la figure bien aimée, maisc'est pour montrer celle-ci enveloppant celui qui la perçoit. A chaque fois, c'est « elle » qui agit, par le biais d'uncontact : prendre la main, entourer de ses bras, frôler d'un geste, poser son souffle (sa joue ?) sur l'épaule, appuyerle front, communier du regard (deux grands yeux ouverts). Et chacun de ces contacts, on le verra, aura un effetextraordinaire. Il y a en outre progression de ce contact global vers une communion de plus en plus précise, qui nese limite pas au sens du toucher (on a aussi la vue et le parfum).Non seulement la manifestation de cette présence se limite à cette série de contacts partiels, mais ceux-ci sonteux-mêmes évoqués avec le plus de retenue possible. La main est une simple main nue: l'absence de possessif, icicomme dans la suite (le texte ne dira pas sa main, ses bras, son souffle, son front, ses yeux), allège l'expression.Les « deux bras » suffisent : aucune insistance sur leur qualité concrète (force, chaleur, tendresse). Le geste estun geste « léger », qui «frôle»; « rien qu' » un mouvement; le souffle posé s'atténue encore en « Une rosée ». Seulle front « s'appuie», c'est peu. Les autres indications, y compris le « tendre jardin», restent dépouillées, discrètes.La phrase elle-même tente de flotter en l'air, comme le montre l'exemple de la strophe 4 : au lieu d'articuler lasyntaxe logiquement, le poète semble procéder par simples appositions de termes qui se succèdent («Rien qu'unmouvement / Le geste [...] Léger »; « Un souffle posé / Moins Une rosée »). De subtils déplacements de l'ordrenormal des mots, en reportant et faisant attendre les fins de propositions, donnent l'impression que là phrase n'enfinit pas de se poser, reste en suspension : «Le geste — en dormant — Léger qui me frôle » On attendrait : « le geste léger qui me frôle en dormant »; en outre, le sujet de « en dormant» demeurevolontairement imprécis (s'agit-il du héros frôlé dans son sommeil ? s'agit-il du geste fait par l'héroïne tandis qu'elledort, le gérondif « en dormant » s'appliquant au « geste » par hypallage ?). De même pour le «souffle posé »:l'apposition qui suit — « Moins Une rosée » — retarde la chute de la phrase, dont la mélodie semble se prolongerindéfiniment. A propos de ces deux vers, soulignons que seule l'intonation peut en éclairer le sens, qu'on pourraitparaphraser ainsi : « Un souffle posé, et même moins : une simple rosée. » De tels effets (voir aussi le début desstrophes 5 et 6), en produisant une sorte d'apesanteur de la lecture du texte, sont immédiatement mis au comptede la légèreté de la femme évoquée, dont les manifestations, quoique physiques, paraissent immatérielles.Pour conclure sur l'effet global que donne au lecteur cette évocation de la femme, il nous faut revenir sur ladéfinition de la métonymie et de la litote. La métonymie, dans son sens général (désigner une réalité non par elle-même mais par une autre réalité liée à la première), comprend la synecdoque, figure de style qui consiste à évoquerle tout par la partie. Ainsi, lorsque le poète écrit « Une main [...] est venue / Qui a pris la mienne», tout le mondecomprend que cette main ne se promène pas toute seule dans les airs (ce serait du fantastique !), mais qu'ellerenvoie à la personne à qui appartient cette main Pourquoi alors désigner cette femme par sa main et non par leterme général ? Ce procédé métonymique a trois effets :— d'une part, il focalise l'attention sur le concret : cette « main nue », nous la sentons et la voyons de près —comme nous recevrons la valeur concrète des bras, du souffle posé ou du front qui s'appuie;— d'autre part, cet effet réaliste est immédiatement ressenti comme symbolique : la main qui saisit est le signe du secours, du lien qui unit pour toujours; le souffle symbolise la vie; les yeux, le regard sur le monde; la mise en reliefde chacune des manifestations de la femme, dépassant aussitôt leur « réalisme » provisoire, nous plonge dans lamagie du symbole : tout est signe de bien plus de choses que cela ne semble en exprimer;— enfin, en raison même de cette disproportion entre ce qui est dit et ce qui est suggéré, la métonymie a unevaleur de litote. La litote, on le sait, consiste à dire le moins pour exprimer le plus : la restriction au niveau dusignifiant ne sert qu'a faire ressortir la force du signifié (quand Chimène dit à Rodrigue : «Va, je ne te hais point »,elle semble ne dire que de l'indifférence, mais elle signifie réellement «Je suis folle d'amour de toi »). Ici, nousn'avons pas de litote au sens précis, formel, de cette figure de rhétorique. Mais l'effet produit par les métonymies,par la réduction apparente de cette femme à des parties de son corps ou à des manifestations minimales de satendresse, donne au contraire à sa présence une intensité, un magnétisme, une totalité enveloppante qui investitl'esprit du lecteur dont l'imagination est stimulée. Cet effet de litote est souvent caractéristique de la métonymie, »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles