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Le réveil d'Oreste Acte II, scène 3, Livre de poche (Grasset), pp. 85-88

Extrait du document

 

Le jour se lève. Électre attend le réveil d 'Oreste, pour lui apprendre ce qu'elle a vu

en songe. Les Euménides, qui ont maintenant quinze ans, tentent de détourner le

frère de sa soeur, mais Électre s'oppose à toute dérobade d 'Oreste : il faut, comme l'a

rappeli le Mendiant (II, 1), que ce matin «le jour et la vérité prennent leur départ

en même temps«.

ÉLECTRE. Oreste !

ORESTE. Je suis réveillé, soeur.

ÉLECTRE. Réveille-toi de ce réveil. N'écoute pas ces filles!

ORESTE. Ô Électre, es-tu sûre qu'elles n'ont pas raison? Es-tu sûre que ce

5 n'est pas la pire arrogance, pour un humain, à cette heure, de vouloir retrouver

sa propre trace? Pourquoi ne pas prendre la première route, et aller au

hasard? Fie-toi à moi. Je suis dans un de ces moments où je vois si nette la

piste de ce gibier qui s'appelle le bonheur.

ÉLECTRE. Hélas! Ce n'est pas notre chasse d'aujourd'hui.

10 ORESTE. Ne plus nous quitter, cela seul compte! Fuyons ce palais. Allons en

'!'hessalie. Tu verras ma maison, perdue dans les roses et les jasmins.

ELECfRE. Tu m"as sauvée du jardinier, Oreste chéri. Ce n'est pas pour me

donner aux fleurs.

ORESTE. Laisse-toi convaincre. Glissons-nous hors des bras de cette pieuvre

15 qui va nous enserrer tout à l'heure. Réjouissons-nous d'être réveillés avant

elle ! Viens!

PREMIÈRE EUMÉNIDE. Elle est réveillée ! Regarde ses yeux!

TROISIÈME EUMÉNIDE. Tu as raison. C'est merveilleux, le printemps, Oreste.

Quand, par-dessus les haies qui n'ont pas encore poussé, on ne voit que le

20 dos un peu mouvant des animaux qui broutent l'herbe neuve, et que seule

la tête de l'âne les dépasse et vous regarde. Elle te paraîtra drôle, la tête de

l'âne, si tu es l'assassin de ton oncle. C'est drôle, un âne qui vous regarde

quand vous avez les mains rouges du sang de votre oncle.

ORESTE. Que dit-elle?

25 TROISIÈME EUMÉNIDE. Parlons-en, du printemps! Les mottes de beurre qui

flottent au printemps sur les sources avec le cresson, tu verras quelle caresse

elles peuvent être pour le coeur de ceux qui ont tué leur mère. Étends ton

beurre sur ton pain avec un couteau, ce jour-là, même si ce n'est pas le couteau

qui a tué ta mère, et tu verras.

30 ORESTE. Aide-moi, Électre!

ÉLECTRE. Ainsi tu es comme tous les hommes, Oreste ! La moindre flatterie

les relâche, la moindre fraîcheur les soudoie. T'aider? Je le sais, ce que tu

voudrais m'entendre dire.

ORESTE. Alors dis-le-moi.

35 ÉLECTRE. Que les humains sont bons, après tout, que la vie après tout est

bonne!

ORESTE. N'est-ce pas vrai?

LE MYTHE ANTIQUE DANS ÉLECTRE DE GIRAUDOUX

ÉLECTRE. Que ce n'est pas un mauvais sort que d'être jeune, beau et prince.

D'avoir une soeur jeune et princesse. Qu'il suffit de laisser les hommes à leurs

40 petites occupations de bassesse et de vanité, de ne pas presser sur les pustules

humaines, et de vivre des beautés du monde!

ORESTE. Et n'est-ce pas ce que tu me dis?

ÉLECTRE. Non. Je te dis que notre mère a un amant.

ORESTE. Tu mens! C'est impossible!

45 PREMIÈRE EUMÉNIDE. Elle est veuve. Elle a bien raison.

ÉLECTRE. Je te dis que notre père a été tué!

ORESTE. Tué, Agamemnon!

ÉLECTRE. Poignardé par des assassins.

DEUXIÈME EuMÉNIDE. Il y a sept ans. C'est de l'histoire ancienne.

50 ORESTE. Et tu savais cela, et tu m'as laissé dormir toute une nuit!

ÉLECTRE. Je ne le savais pas. C'est là justement le cadeau de la nuit. Elle a

rejeté ces vérités sur son rivage. Je saurai désormais comment font les devineresses.

Elles pressent toute une nuit leur frère endormi contre leur coeur.

ORESTE. Notre père, tué! Qui te l'a dit?

55 ÉLECTRE. Lui-même.

ORESTE. Il t'a parlé, avant de mourir?

ÉLECTRE. Il m'avait parlé mort, le jour même du meurtre, mais cette parole

a mis sept ans à m'atteindre.

ORESTE. Il t'est apparu?

60 ÉLECTRE. Non. Son cadavre cette nuit m'est apparu, tel qu'il était le jour du

meurtre, mais c'était lumineux, il suffisait de lire : il y avait dans son vêtement

un pli qui disait : je ne suis pas le pli de la mort, mais le pli de l'assassinat.

Et il y avait sur le soulier une boucle qui répétait je ne suis pas la boucle

de l'accident, mais la boucle du crime. Et il y avait dans la paupière retom-

65 bée une ride qui disait : je n'ai pas vu la mort, j'ai vu les régicides.

ORESTE. Pour notre mère, qui te l'a dit?

ÉLECTRE. Elle-même.

ORESTE. Elle a avoué?

ÉLECTRE. Non. Je l'ai vue morte. Son cadavre d'avance l'a trahie. Aucun

70 doute. Son sourcil était le sourcil d'une femme morte qui a eu un amant.

ORESTE .. Quel est cet amant? Quel est cet assassin?

ÉLECTRE. C'est pour le trouver que je t'éveille. Espérons que c'est le même.

Tu n'auras qu'un coup à donner.

ORESTE. Je crois qu'il vous faut partir, mes filles. Ma soeur m'offre à mon

75 réveil une reine qui se prostitue et un roi assassiné ... Mes parents.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. Ce n'est déjà pas mal. N'y ajoute rien.

ÉLECTRE. Pardon, Oreste.

DEUXIÈME EuMÉNIDE. Elle s'excuse maintenant.

TROISIÈME EuMÉNIDE.Je te perds ta vie, etje m'excuse.

so LE MENDIANT. Elle a tort de s'excuser. C'est le genre de réveil que nous réservent

habituellement nos femmes et nos soeurs. Il faut croire qu'elles sont

faites pour cela.

ÉLECTRE. Elles ne sont faites que pour cela. Épouses, belles-soeurs, bellesmères,

toutes, quand les hommes au matin ne voient plus, par leurs yeux

85 engourdis, que la pourpre et l'or, c'est elles qui les secouent, qui leur tendent,

avec le café et l'eau chaude, la haine de l'injustice et le mépris du petit

bonheur.

ORESTE. Pardon, Électre!

DEUXIÈME EuMÉNIDE. À son tour de s'excuser. Ils sont polis dans la famille!

90 PREMIÈRE EuMÉNIDE. Ils enlèvent leur tête pour se saluer.

ÉLECTRE. Et elles épient leur réveil. Et les hommes, n'eussent-ils dormi que

cinq minutes, ils ont repris l'armure du bonheur : la satisfaction, l'indifférence,

la générosité, l'appétit. Et une tache de soleil les réconcilie avec toutes

les taches de sang. Et un chant d'oiseau avec tous les mensonges. Mais elles

95 sont là, toutes, sculptées par l'insomnie, avec la jalousie, l'envie, l'amour, la

mémoire: avec la vérité. Tu es réveillé, Oreste?

PREMIÈRE EuMÉNIDE. Et nous allons avoir son âge dans une heure! Que le ciel

nous fasse différentes!

ORESTE. Je pense que je m'éveille.

100 LE MENDIANT. Votre mère vient, mes enfants!

ORESTE. Où est mon épée?

ÉLECTRE. Bravo. Voilà ce que j'appelle un bon réveil. Prends ton épée. Prends

ta haine. Prends ta force.

« LE MYTHE ANTIQUE DANS ÉLECTRE DE GIRAUDOUX ÉLECTRE. Que ce n'est pas un mauvais sort que d'être jeune, beau et prince. D'avoir une sœur jeune et princesse. Qu'il suffit de laisser les hommes à leurs 40 petites occupations de bassesse et de vanité, de ne pas presser sur les pustules humaines, et de vivre des beautés du monde! ORESTE. Et n'est-ce pas ce que tu me dis? ÉLECTRE. Non. Je te dis que notre mère a un amant. ORESTE. Tu mens! C'est impossible! 45 PREMIÈRE EUMÉNIDE. Elle est veuve. Elle a bien raison. ÉLECTRE. Je te dis que notre père a été tué! ORESTE. Tué, Agamemnon! ÉLECTRE. Poignardé par des assassins. DEUXIÈME EuMÉNIDE. Il y a sept ans. C'est de l'histoire ancienne. 50 ORESTE. Et tu savais cela, et tu m'as laissé dormir toute une nuit! ÉLECTRE. Je ne le savais pas. C'est là justement le cadeau de la nuit. Elle a rejeté ces vérités sur son rivage. Je saurai désormais comment font les devi­ neresses. Elles pressent toute une nuit leur frère endormi contre leur cœur. ORESTE. Notre père, tué! Qui te l'a dit? 55 ÉLECTRE. Lui-même. ORESTE. Il t'a parlé, avant de mourir? ÉLECTRE. Il m'avait parlé mort, le jour même du meurtre, mais cette parole a mis sept ans à m'atteindre. ORESTE. Il t'est apparu? 60 ÉLECTRE. Non. Son cadavre cette nuit m'est apparu, tel qu'il était le jour du meurtre, mais c'était lumineux, il suffisait de lire : il y avait dans son vête­ ment un pli qui disait : je ne suis pas le pli de la mort, mais le pli de l'assas­ sinat. Et il y avait sur le soulier une boucle qui répétait je ne suis pas la boucle de l'accident, mais la boucle du crime. Et il y avait dans la paupière retom- 65 bée une ride qui disait : je n'ai pas vu la mort, j'ai vu les régicides. ORESTE. Pour notre mère, qui te l'a dit? ÉLECTRE. Elle-même. ORESTE. Elle a avoué? ÉLECTRE. Non. Je l'ai vue morte. Son cadavre d'avance l'a trahie. Aucun 70 doute. Son sourcil était le sourcil d'une femme morte qui a eu un amant. ORESTE .. Quel est cet amant? Quel est cet assassin? ÉLECTRE. C'est pour le trouver que je t'éveille. Espérons que c'est le même. Tu n'auras qu'un coup à donner. ORESTE. Je crois qu'il vous faut partir, mes filles. Ma sœur m'offre à mon 75 réveil une reine qui se prostitue et un roi assassiné ... Mes parents. PREMIÈRE EUMÉNIDE. Ce n'est déjà pas mal. N'y ajoute rien. ÉLECTRE. Pardon, Oreste. DEUXIÈME EuMÉNIDE. Elle s'excuse maintenant. TROISIÈME EuMÉNIDE.Je te perds ta vie, etje m'excuse. so LE MENDIANT. Elle a tort de s'excuser. C'est le genre de réveil que nous réser­ vent habituellement nos femmes et nos sœurs. Il faut croire qu'elles sont faites pour cela. ÉLECTRE. Elles ne sont faites que pour cela. Épouses, belles-sœurs, belles­ mères, toutes, quand les hommes au matin ne voient plus, par leurs yeux »

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