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LES MAINS D'ELSA - Louis Aragon, Le Fou d'Elsa

Publié le 22/02/2012

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aragon
Donne-moi tes mains pour l'inquiétude Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude Donne-moi tes mains que je sois sauvé Lorsque je les prends à mon pauvre piège De paume et de peur de hâte et d'émoi Lorsque je les prends comme une eau de neige Qui fuit de partout dans mes mains à moi Sauras-tu jamais ce qui me traverse Qui me bouleverse et qui m'envahit Sauras-tu jamais ce qui me transperce Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli Ce que dit ainsi le profond langage Ce parler muet des sens animaux Sans bouche et sans yeux miroir sans image Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent D'une proie entre eux un instant tenue Sauras-tu jamais ce que leur silence Un éclair aura connu d'inconnu Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme S'y taise le monde au moins un moment Donne-moi tes mains que mon âme y dorme Que mon âme y dorme éternellement Louis Aragon, Le Fou d'Elsa, 1964. Vous ferez de ce poème un commentaire composé. Vous pourrez montrer, par exemple, quelle angoisse et quel amour exprime le poète à travers cette prière. Introduction Dans Le Fou d'Elsa, Aragon fait alterner des poèmes sur les dernières années de la domination marine sur Grenade, à la fin du xv' siècle, et des poèmes d'inspiration personnelle, comme celui-ci. Il y chante comme dans nombre de ses poèmes, sa femme, Elsa Triolet, qu'il a rencontrée en 1928, à un moment où il était tenté par le suicide, où il n'était plus, comme il le dit lui-même « que cette heure arrêtée au cadran de la montre » (Le Roman Inachevé, prose du bonheur et d'Elsa). Ce poème est plus particulièrement consacré aux mains d'Elsa : la main est ici le symbole de la confiance, de l'amour accordés. Pourtant, comme souvent chez Aragon, perce en même temps l'idée d'une inquiétude, voire d'une angoisse.
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« Qu'un moment de plusPour que la mort vienneMais une main nueAlors est venuequi a pris la mienne »(« L'Amour qui n'est pas un mot »).où nous retrouvons l'image de la main tendue qui sauve de la mort. II.

La précarité. Si le passé était associé au malheur, le présent lui-même apparaît comme précaire. 1.

Le piège incertain.Aragon « prend au piège » les mains d'Elsa, mais contrairement au chasseur fier de sa réussite, il en sent toutes leslimites.

D'abord ce piège est : ...

[un] « pauvre piègeDe pau/me et de peur// de hâ/te et d'émoi ».On notera ici le zeugma (alliance du concret et de l'abstrait sur le même plan grammatical : paume/peur, hâte,émoi), la régularité du rythme du vers 2/3//2/3 et l'allitération paume peur, déjà présente au vers précédent prends,pauvre, piège.

A la sûreté de la composition de ce vers, s'opposent l'incertitude, le désarroi exprimés par les mots. 2.

L'angoisse de la fuite.Car, s'il faut prendre au piège les mains d'Elsa, c'est qu'elles cherchent à fuir, idée qui se précise aux vers 7 et 8avec la comparaison avec la neige qui fond et qui s'échappe.Aragon reprend l'image du piège aux vers 17-18 avec le mot « proie », et c'est encore la même incertitude, la mêmeprécarité qui s'expriment ici avec «un instant tenue ».Ce thème de la fuite de l'être aimé est souvent repris par Aragon, comme l'expression d'une angoisse ; ainsi dans, LeFou d'Elsa :« Je te parle et tu me fuisJe te suis et du t'envolesTes yeux ailleurs d'où je suisTon coeur pris d'autres paroles »(« Le Futur vu ») car « Rien n'est jamais acquis à l'Homme...

» (La Diane française, «Il n'y a pas d'amour heureux »). III.

L'incommunicabilité. 1.

Une autre cause de l'angoisse : l'impossibilité de communiquer ce que l'on ressent.• Nous retrouvons trois fois la répétition pathétique d'un premier hémistiche : « sauras-tu jamais » (v.

9, 17, 19).• Ce qu'Elsa risque de ne savoir jamais c'est « ce que les doigts pensent », « ce parler muet des sens animaux »,c'est-à-dire un langage par essence incommunicable.

On remarquera la présence insistante des oxymores (alliancesde termes de sens opposés) : parler/muet, sans bouche, sans yeux ; miroir/sans image.• L'ultra-lucidité d'un instant :(v.

19) « Sauras-tu jamais // ce que leur silence(v.

20) Un éclair // aura connu // d'inconnu »Le vers 20 est le seul vers du poème de rythme ternaire : il marque une rupture, la faille qui permet un court instantde « connaître l'inconnu ».• Le thème de l'incommunicabilité est récurrent chez Aragon, et ne s'applique pas seulement à l'être aimé, mais àtous :« Vous ne m'entendez pas et c'est moi qui passe pour sourd.

»(Le Fou d'Elsa)«Et vous passez votre cheminSans savoir ce que dit ma bouche »(Les Poètes, Discours à la première personne) 2.

Ce qui est ressenti et non communicable : signes de la souffrance.Le troisième quatrain contient des verbes marquant une blessure physique : « traverse », «transperce » (placés à larime et avec des jeux de sonorités tr/rs), et une blessure morale : « bouleverse » (en rime interne, avec le mêmejeu de sonorités rs).

Cette blessure est si forte qu'on ne peut le cacher :«Ce que j'ai trahi // quand j'ai tressailli » ;on remarquera le parfait équilibre de sonorités entre les deux hémistiches :que//quand ; j'ai//j'ai ; trahi//tressailli.

Ici encore à la rigueur de la composition s'oppose le plus grand désarroi,comme on l'a vu aux vers 5 et 6.. »

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