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L'Espoir, Ire partie, « L'illusion lyrique», II, «Exercice de l'apocalypse»: Malraux

Publié le 27/03/2015

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illusion

Tage était plus apparent que toute la ville, et que l'Alcazar même, qui conti‑

40      fluait à tirer ; ses pointeurs étaient des officiers de l'école d'artillerie. Mais l'adversaire réel de l'équipage était la chasse ennemie.

Tolède, oblique, devenait peu à peu horizontale. Elle avait toujours le même caractère décoratif, si étrange à ce moment; et, une fois de plus, la rayaient de longues fumées transversales d'incendies. L'avion commença de tourner, 45 l'alcazar à la tangente.

Les circonférences d'épervier étaient nécessaires à un bombardement précis — les assiégeants étaient tout près, — mais chaque circonférence donnait à la chasse ennemie plus de temps. L'avion était à trois cents mètres. En bas, devant l'alcazar, des fourmis en chapeaux ronds tout blancs.

50 Marcelino entrouvrit la trappe, prit sa visée, passa, ne lâcha aucune bombe, contrôla: au calcul, la visée était bonne. Comme l'alcazar était petit et que Marcelino craignait l'éparpillement des bombes légères, il voulait lancer seu­lement les lourdes ; il n'avait donné aucun signal, et tout l'équipage atten­dait. Pour la seconde fois l'indicateur d'ordres dit au pilote de tourner. Les

55 petits nuages des obus approchaient.

«Contact! « cria Marcelino.

Debout dans la carlingue, avec sa combinaison toujours sans ceinture, il sem‑

blait extraordinairement godiche. Mais il ne quittait pas l'alcazar de                  Il tira cette fois la trappe toute grande, s'accroupit : à l'air frais qui envahit 60 l'avion, tous comprirent que le combat commençait.

 

C'était le premier froid de la guerre d'Espagne.

Tenu par les fascistes opposés à la république espagnole, l'Alcazar de Tolède est sous le feu des combattants républicains. Commandant de l'escadrille internationale, Magnin envoie l'un de ses avions pour bombarder ce siège de la résistance ennemie.

Au-dessus des nuages, le ciel était extraordinairement pur. Là-haut, aucun avion ennemi ne patrouillait vers la ville ; une paix cosmique régnait sur la perspective blanche. Au calcul, l'avion approchait de Tolède : il prit sa plus grande vitesse. Jaime chantait; les autres regardaient de toute leur force, le

5 regard fixe comme celui des distraits. Quelques montagnes dépassaient au loin la plaine de neige ; de temps à autre, dans un trou de nuages, apparais­sait un morceau des blés.

L'avion devait être au-dessus de la ville. Mais aucun appareil n'indiquait la dérive qu'impose un vent perpendiculaire à la marche d'un avion. S'il des‑

to  cendait à travers les nuages, il serait presque à coup sûr en vue de Tolède ; mais s'il en était trop éloigné, les appareils de chasse ennemis auraient le temps d'arriver avant le bombardement.

L'avion piqua.

Attendant à la fois la terre, les canons de l'alcazar et la chasse ennemie, le

15 pilote et Marcelino regardaient l'altimètre avec plus de passion qu'ils ne regarderaient jamais aucun visage humain. 800-600-400... toujours les nuages. Il fallait remonter, et attendre qu'un trou passât au-dessous d'eux. Ils retrouvèrent le ciel, immobile au-dessus des nuages qui semblaient suivre le mouvement de la terre. Le vent les poussait d'est en ouest; les trous y

20  étaient relativement nombreux. Ils commencèrent à tourner, seuls dans l'im­mensité, avec une rigueur d'étoile.

Jaime, mitrailleur avant, fit un signe à Marcelino : pour la première fois, tous deux prenaient conscience dans leur corps du mouvement de la terre. L'avion qui tournait, comme une minuscule planète, perdu dans l'indiffé‑

25 rente gravitation des mondes, attendait que passât sous lui Tolède, son alca­zar rebelle et ses assiégeants, entraînés dans le rythme absurde des choses terrestres.

Dès le premier trou — trop petit, — l'instinct de l'oiseau de chasse passa de nouveau en tous. Avec le cercle des éperviers, l'avion tournait dans l'attente

30 d'un trou plus grand, les yeux de tous les hommes d'équipage baissés, à l'af­fût de la terre. Il semblait que le paysage entier des nuages tournât avec une lenteur planétaire autour de l'appareil immobile.

De la terre, soudain réapparue à la lisière d'un trou de nuages, arriva, à deux cents mètres de l'avion, un tout petit cumulus : l'alcazar tirait.

35 L'avion piqua de nouveau.

L'espace se contracta: plus de ciel, l'avion était maintenant sous les nuages ; plus d'immensité, l'alcazar.

 

Tolède était à gauche et, sous l'angle de la descente, le ravin qui domine le

L'enjeu du texte: récit d'un combat

 

Exploitant tous les effets dramatiques et esthétiques de la restriction de champ, ce récit d'un combat vu d'avion s'organise à partir de la perspec­tive de l'équipage. Le texte oppose deux paysages: celui du ciel et celui de la terre, la « plaine « de nuages jouant le rôle d'une frontière entre ces deux univers antithétiques.

illusion

« LES ROMANS DE MALRAUX Tage était plus apparent que toute la ville, et que !'Alcazar même, qui conti- 40 nuait à tirer; ses pointeurs étaient des officiers de l'école d'artillerie.

Mais l'adversaire réel de l'équipage était la chasse ennemie.

Tolède, oblique, devenait peu à peu horizontale.

Elle avait toujours le même caractère décoratif, si étrange à ce moment; et, une fois de plus, la rayaient de longues fumées transversales d'incendies.

L'avion commença de tourner, 45 l'alcazar à la tangente.

Les circonférences d'épervier étaient nécessaires à un bombardement précis - les assiégeants étaient tout près, -mais chaque circonférence donnait à la chasse ennemie plus de temps.

L'avion était à trois cents mètres.

En bas, devant l'alcazar, des fourmis en chapeaux ronds tout blancs.

50 Marcelino entrouvrit la trappe, prit sa visée, passa, ne lâcha aucune bombe, contrôla: au calcul, la visée était bonne.

Comme l'alcazar était petit et que Marcelino craignait l'éparpillement des bombes légères, il voulait lancer seu­ lement les lourdes; il n'avait donné aucun signal, et tout l'équipage atten­ dait.

Pour la seconde fois l'indicateur d'ordres dit au pilote de tourner.

Les 55 petits nuages des obus approchaient.

«Contact!,, cria Marcelino.

Debout dans la carlingue, avec sa combinaison toujours sans ceinture, il sem­ blait extraordinairement godiche.

Mais il ne quittait pas l'alcazar de l'œil.

Il tira cette fois la trappe toute grande, s'accroupit: à l'air frais qui envahit 60 l'avion, tous comprirent que le combat commençait.

C'était le premier froid de la guerre d'Espagne.

(COMMENTAIRE) ~·~l'lieu du text~~ récit d'un combél! Exploitant tous les effets dramatiques et esthétiques de la restriction de champ, ce récit d'un combat vu d'avion s'organise à partir de la perspec­ tive de l'équipage.

Le texte oppose deux paysages: celui du ciel et celui de la terre, la "plaine,, de nuages jouant le rôle d'une frontière entre ces deux univers antithétiques.

L' avic>n, p_ersonna,ge roman_~~que Ce récit d'une opération de bombardement aérien s'ordonne autour des déplacements de l'avion de combat, qui acquiert ici le statut d'un personnage.

Un appareil autonome.

Placé en position de sujet grammatical de verbes de mouvement, l'appareil semble se mouvoir de façon autonome, les membres del' équipage, le pilote lui-même, étant réduits à une position de spectateurs sidérés, « le regard fixe comme celui des distraits»: « le pilote et 255. »

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