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L’évolution du terme « lecture » (Histoire de la littérature)

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lecture

LECTURE. L’évolution du terme « lecture », les sens de plus en plus nombreux qu'il acquiert au cours des siècles attestent qu’il a subi à la fois l’influence de l’histoire des idées philosophiques et celle des développements techniques et technologiques. « Lire », dérivé du latin legere, inclut les sens de « cueillir », « ramasser », « choisir », et « lecture » vient du latin médiéval lectura. Les études entreprises par François Richaudeau, à la suite d’Émile Javal (1905), sur la physiologie de la lecture confirment la cueillette sélective opérée par les mouvements discontinus de l’œil dont le faisceau perceptif balaie la page écrite. Car la lecture suppose l’écriture. Au premier sens, elle est l’action de lire, de décoder les signes écrits dont l’opération révèle la signification. La transformation des signes écrits en sons et la traduction des sons en pensée qu’implique l’action de lire ne peuvent avoir lieu que s’il y a préexistence, chez l’auteur de l’écrit et chez son lecteur, de la participation à un ensemble de codes communs qui sont les signes, la langue, le langage — pris au sens de style, de langage mathématique ou philosophique — et la culture.

 

Un livre en langue étrangère inconnue — mais dont on connaît l'écriture — permet la transformation de signes écrits en sons, extériorisés ou non, mais il ne permet ni compréhension, ni participation, ni communication entre l’auteur et le lecteur. Le déchiffrage, ou lecture, d’un morceau de musique ne fait intervenir l’ouïe en plus de la vue que si le nom de la note lue sur la portée correspond à un son imaginé, ou joué sur un instrument. La lecture des signes écrits exige donc un apprentissage de ces nombreux codes, et le terme « lecture » signifie l’acquisition progressive des codes et la pédagogie de cette acquisition. La lecture s’enseigne par différentes méthodes, que l’on peut réduire à deux principales : la méthode globale et la méthode alphabétique, dont les différents dosages ont fourni une foule de variantes et de commentaires. Les fonctions psychosen-sorimotrices sont impliquées dans toute lecture, et elles sont mobilisées plus fortement encore au cours de l’apprentissage. L’enfant dont la maturité insuffisante, engendrée par des perturbations affectives, ne permet pas l’organisation du temps et de l’espace, est exposé à souffrir de troubles dyslexiques ou d’alexie qui retarderont ou empêcheront son accès à la lecture et donc au cursus social. Reprenant l’idée de Jean-Jacques Rousseau, le pédagogue américain John Dewey demandait que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture fût repoussé à l’âge de dix ou douze ans. A l’heure actuelle, des pédagogues de l’institut pédagogique national militent pour que l'apprentissage de la lecture devienne complètement indépendant de celui de l’écriture.

 

De l’exercice pédagogique naîtra la lecture au sens de « leçon ». Ce sens, qui prévaut au Moyen Age, que l’on trouve dans la langue française du xvie siècle et jusqu’au xixc siècle, où il prend le sens de « cours public », est maintenant vieilli. Le lecteur était l’enseignant, le régent. Les lecteurs royaux étaient les professeurs du Collège de France. Ce sens persiste dans la fonction du lecteur de langue étrangère, qui exerce, à voix haute et dans sa langue maternelle, ses talents pédagogiques et linguistiques au lycée ou à l’université, et dans lecturer, équivalent anglo-saxon du maître de conférences de nos universités.

 

Tout au long des siècles, lire, c’est lire à haute voix pour des auditeurs. La lecture réelle du document écrit se fait grâce à un relais oral. Dans le vocabulaire de la liturgie, les lectures sont des textes lus ou chantés par une seule personne, à l’exclusion des oraisons. A ce stade, il y a à la fois audition et spectacle. C’est l’« avis à la population » lu par le garde champêtre du village; c’est le conteur des places publiques qui raconte une histoire à partir d’un texte imprimé qu’il exhibe. Ce type de lecture fut longtemps le mode d’instruction et de divertissement des analphabètes. A la veillée, celui qui connaissait l’écriture lisait à haute voix pour ses compagnons. C’est ainsi que se transmettait le contenu des livres de colportage, comme l’attestent les premières lignes des livrets de la Bibliothèque bleue de Troyes.

 

Lire à haute voix implique l’art de lire. Dans VEncyclopédie, Jaucourt dissocie la lecture des yeux, qui « requiert seulement la connaissance des lettres et leur assemblage », de la lecture à haute voix, qui « demande, pour flatter l’oreille des auditeurs, beaucoup plus que de savoir pour soi-même » puisqu’elle exige « une parfaite intelligence des choses qu’on leur lit, un ton harmonieux, une prononciation distincte ». Dans la société aisée, chaque grande dame avait sa lectrice, et Racine, historiographe du roi, lisait — nous dit la légende — d’une voix d’or. Dans le Dictionnaire de la conversation et de la lecture (1856), l’article « lecture », rédigé par Edouard Mennechet, lecteur de Louis XVIII et Charles X, fait l’apologie de la lecture à haute voix : « L’intelligence et l’organe sont deux qualités indispensables à tout bon lecteur, et l’art consiste à mettre d’accord et à faire valoir mutuellement cet organe et cette intelligence ». Dans la lecture à haute voix, Mennechet inclut aussi le geste.

 

Le xixe siècle redécouvre tout le parti que l’on peut tirer des lectures à haute voix, pour l’éducation populaire comme pour la propagation de la morale et de la foi. Le 8 juin 1848, un arrêté d’Hippolyte Carnot institue à Paris les lectures publiques du soir; les départements suivent bientôt l’exemple. A la suite d’une conférence donnée en 1877 par Ernest Legouvé, professeur à l’École normale supérieure, la République se préoccupe de diriger la lecture à voix haute et d’en répandre le goût. En dehors de tout prosélytisme social ou religieux, il est certain que la lecture à voix haute imprime au document un relief nouveau, et la compréhension en est toute différente. C’est à voix haute que l’on apprécie le rythme et la modulation d'un poème; la lecture devient en fait musique.

 

La lecture des yeux retient cependant l’attention de Jaucourt : « L’œil est un censeur plus sévère et un scrutateur bien plus exact que l’oreille ». De nos jours, elle est la plus pratiquée. Écouter lire un texte devient de plus en plus insupportable à beaucoup de gens.

Depuis deux décennies, on appelle aussi lecture une forme de critique littéraire : on propose des lectures psychanalytique, marxiste ou ouvrière d’une œuvre. Avec le progrès technologique, le sens du terme lecture s’est étendu au décryptage des signes, signaux et sons par les machines qui élaborent ou restituent les données. On parle de la lecture opérée par l’ordinateur ou de la lecture de la bande magnétique.

 

L’évolution historique du terme lecture, la description de ses avatars montrent qu’il s’inscrit dans une perspective accrue de communication, selon des modes différents, incluant divers relais humains ou techniques. Mais cette description ne saurait rendre compte des fins et des motivations de l’acte de lecture, ni du rôle que joue la lecture dans la création littéraire, dans la production et la diffusion éditoriales. Si, dans les pays développés, l’apprentissage de la lecture concerne toute la population, beaucoup d’individus, dès la sortie de l’école, s’excluent ou sont exclus des principales formes de pratiques de lecture.

 

Le livre et la lecture

 

La lecture représente l’ultime étape de la communication écrite. L’auteur écrit pour être lu, et le livre n’existe en tant que contenu de pensée qu’à partir du moment où il est lu. S’il nous semble naturel, à l’heure actuelle, de considérer que dans tout processus de communication est impliquée la réponse, il n’en a pas toujours été ainsi : pendant longtemps, la communication écrite fut représentée par un schéma linéaire qui allait de la création à la consommation, médiatisées par l’appareil éditorial. On peut mettre en parallèle l’histoire des publics de lecture et leurs pratiques, et les différents concepts ou discours relatifs à la communication écrite.

 

Créateurs et publics

 

Pendant des siècles, la création, plus précisément la création littéraire, a été glorifiée, mythifiée. D’essence presque divine, l’inspiration personnifiée par la Muse conférait à l’écrivain la mission d’exprimer ce qu’il portait en lui. Fruit d’une longue patience, l’écriture se confondait avec la littérature. Dans l’Antiquité, comme sous l’Ancien Régime, le mécène — auquel se substitue progressivement l’État, dans les périodes de pouvoir centralisé — favorise et entretient la création en distribuant bourses et pensions aux auteurs qui s'appliquent à lui plaire. L’histoire de la création littéraire se double d’une histoire sociale de demandes de subsides, distribuées aux auteurs au gré des caprices du prince ou de son entourage. L’œuvre appartient alors au mécène, et la notion de droit d’auteur, au moins de droit moral, ne prendra consistance qu’avec le déclin de l'Ancien Régime. A cette époque, l’écrivain connaît ses lecteurs, écrit pour une société aisée — dont il est le plus souvent issu, ainsi que le montrent les travaux sur les origines sociales des écrivains. Les études sur les origines géographiques mettent en lumière des foyers culturels, pépinières d’écrivains. Soutenus par une élite culturelle dont l’étendue et les modalités changent avec leur époque, Ronsard, Voltaire ou Vigny écrivaient pour elle. La critique et l’esthétique marxistes, en particulier les études de sociologie de la littérature menées par Georg Lukàcs ou Lucien Goldmann, ont montré comment la littérature était un épiphénomène de la réalité sociale. Dans le Dieu caché (1955), Lucien Goldmann s’attache à démontrer que toute l’œuvre de Racine reflète Port-Royal.

 

L’essor démographique, la montée de la bourgeoisie, par étapes successives, à partir du xve siècle, l'urbanisation croissante, le progrès technique vont entraîner un

« type de lecture fut longtemps le mode d'instruction et de divertissement des analphabètes. A la veillée, celui qui connaissait l'écriture lisait à haute voix pour ses compa­ gnons. C'est ainsi que se transmettait le contenu des livres de colportage, comme J'attestent les premières lignes des livrets de la Bibliothèque bleue de Troyes. Lire à haute voix implique l'art de lire. Dans l'Ency­ clopédie, Jaucourt dissocie la lecture des yeux, qui « requiert seulement la connaissance des lettres et leur assemblage », de la lecture à haute voix, qui »

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