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MATHURIN RÉGNIER, Satire IX - CONTRE MALHERBE

Publié le 18/02/2011

Extrait du document

malherbe

Et, voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase,  70 Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,  Affectent leur discours tout si relevé d'art,  Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.  Aussi je les compare à ces femmes jolies  Qui par les affiquets se rendent embellies,  75 Qui, gentes en habits et sades en façons,  Parmi leur point coupé tendent leurs hameçons;  Dont l'oeil rit mollement avec afféterie,  Et de qui le parler n'est rien que flatterie;  De rubans piolés s'agencent proprement,  80 Et toute leur beauté ne gît qu'en l'ornement;  Leur visage reluit de céruse et de peautre;  Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre.  Où ces divins esprits, hautains et relevés,  Qui des eaux d'Hélicon ont les sens abreuvés,  85 De verve et de fureur leur ouvrage étincelle;  De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,  Et sont, comme l'on voit, la parfaite beauté,  Qui, contente de soi, laisse la nouveauté  Que l'art trouve au Palais ou dans le blanc d'Espagne.  90 Rien que le naturel sa grâce n'accompagne;  Son front, lavé d'eau claire, éclate d'un beau teint;  De roses et de lis, la nature l'a peint,  Et, laissant là Mercure et toutes ses malices,  Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

Malherbe, venant de Provence, était arrivé à Paris en 1605 et n'avait composé jusque-là que très peu de poèmes. Desportes au contraire publiait depuis plus de trente ans des recueils de vers. Malherbe ayant un jour dit à Desportes que « son potage valait mieux que ses Psaume «, le neveu de ce dernier, Mathurin Régnier, écrivit contre Malherbe la Satire IX. Longue de 252 vers, cette satire débute par un éloge de Rapin, magistrat lettré, ami de Desportes, suivi d'une critique des prétentions de Malherbe : ses disciples critiquent non seulement Desportes, mais la Pléiade et même les Anciens. Sont-ils donc mieux inspirés que ces maîtres? Point du tout! Ils manquent d'imagination (vers à 68).

malherbe

« : rubans bigarrés, céruse (blanc de plomb), peautre (blanc d'étain).

Tout en elles est propre, c'est-à-dire soigné,élégant.

Les cheveux sont tous bien arrangés : l'expression un poil ne passe l'autre fait penser à certaines petitescorrections, à certaines exigences de Malherbe. II.

- PORTRAIT DES VRAIS POÈTES (Où ces divins esprits...

artifices) a) La beauté naturelle.Au contraire, les 'vrais poètes, comme Ronsard, Du Bellay, sont inspirés par des dieux; leur esprit est supérieur, pleinde noblesse.

Leur génie s'abreuve directement à la source des Muses (sur l'Hélicon); la substance poétique ne leurmanque pas : ils ont la verve, c'est-à-dire la chaleur d'imagination, l'abondance du style, et la fureur qui estl'enthousiasme, la passion poétique que Montaigne louait chez les Anciens.

Pour Régnier la nature est source detoute beauté.

Comme Montaigne il hait la nouveauté. b) Comparaison avec une lemme vraiment belle.Elle refuse tous les artifices des femmes peintes dans la première partie.

Ces objets de toilette se vendaient sousles galeries du palais de Justice.Sa grâce n'est accompagnée que par le naturel.

Régnier nous expose sa conception de la beauté en deux verssuggestifs, imagés, pleins de poésie qui semblent sortis d'une ode de Ronsard (91-92).

Le rythme, la couleur, lesallitérations de ces deux vers montrent ce que peut un tempérament vraiment poétique.

Les détails : lavé d'eau...roses et lis s'opposent aux teintes chimiques des beautés trompeuses.

La nature n'a point besoin de Mercure, dieudu commerce et de la ruse.

Le dernier vers, par sa simplicité, son rythme, le relief de l'expression, exprimepleinement l'idée essentielle : la vraie beauté, la vraie poésie n'emploie pas d'artifices.

Elle est naturelle, nonchalanteet cet abandon à la nature constitue son seul artifice. III.

— PORTÉE DE LA THÉORIE DE RÉGNIER a) L'héritage de Ronsard.Régnier a bien vu que Malherbe manquait de souffle; Boileau en conviendra aussi.

Comme Ronsard, Régnier distinguele versificateur du poète et exige avant tout de l'invention, des pensées élevées.

Comme lui, il prône la liberté dupoète qui s'abandonne à l'enthousiasme sans souci des mesquines règles de détail (cf.

Ronsard : Réponse auxinjures...

vers 795 à 83o).

Montaigne exprime la même idée dans son chapitre De la Vanité (II ,9). b) Le sophisme de Régnier.Mais Ronsard recommandait le travail.

Régnier érige en doctrine sa nonchalance, sa paresse, sa facilité à composerdes vers merveilleusement rythmés; ce qu'il appelle le naturel, c'est la négligence.

Il ne voit pas en Malherbe l'artisterecherchant la perfection du style.

En confondant l'art et l'artifice, en condamnant le travail du style, il niel'essentiel de ce qui sera la doctrine classique.Les critiques de ce passage pourront s'appliquer aux mauvais poètes du xvne siècle, aux beaux esprits précieuxcomme Trissotin et Oronte que Molière et Boileau condamneront aussi.

Le but de l'art classique était d'allier lenaturel et l'art en corrigeant par le travail tout ce qui n'est pas simple, clair, logique, harmonieux, etc., tout enobtenant dans l'expression la plus grande spontanéité : c'est La Fontaine qui réussira le mieux cette synthèse. CONCLUSION Les vers 96 à 252 de cette satire sont comme une mise en pratique des théories énoncées.

Régnier y montre lafacilité et la richesse de son inspiration en peignant les caractères, les faiblesses et les folies humaines.

Il refaitmême un portrait de vieille coquette dont la beauté est artificielle, et, à la fin, il retrouve son sujet : Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des asnes,Allons comme eux aux champs, et mangeons des chardons.. »

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