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Maurice Maeterlinck et l’analogie

Publié le 24/02/2020

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Maurice Maeterlinck et l’analogie COMMUNICATION DE PAUL GORCEIX A LA SEANCE MENSUELLE DU 12 FEVRIER 2000 n peu plus de cinquante ans après la mort de Maeterlinck, l’histoire littéraire est encore loin d’avoir pris la juste mesure du rôle que l’écrivain a joué dans le changement d’épistémè au tournant du siècle. En poésie, ses Serres chaudes ont ouvert la voie à une esthétique novatrice où les anomalies s’abolissent dans les images délivrées des contraintes de la vraisemblance. Dramaturge, Maeterlinck a inauguré un théâtre construit sur la suggestion du mystère, situé en deçà et au-delà de la parole, qu’il juge incapable de fabriquer de la vérité. Penseur, dans ses essais qui marquèrent l’esprit de plus d’une génération, il développa une réflexion sur l’Inconnaissable dans la forme du fragment, parce que l’inachevé lui est apparu la seule forme d’expression convenable pour un texte dont l’énoncé total est impossible. Entomologiste, il a poursuivi dans des ouvrages qui furent de vrais best-sellers, sa quête de l’Inconnu à travers la vie de l’infiniment petit. U On s’est souvent trompé sur la vraie personnalité de l’écrivain, secret, difficilement accessible, atypique. Maeterlinck n’est pas un esthète dilettante, ni le plagiateur, 1 2 tel que Maurice Lecat l’a présenté . Il n’est pas non plus un « dandy spirituel », qui aurait fini par se tourner vers un occultisme à la mode. C’est un homme de connaissance, un lecteur curieux, passionné dès ses débuts par les cultures anciennes et, comme il l’avoue, par des « œuvres qui passent pour fort abstruses », Maurice Lecat, Le maeterlinckisme, Bruxelles, Castaigne, 1939. Jean Biès, Littérature française et pensée hindoue. Des origines à 1950, thèse présentée devant l’Université de Toulouse-Le Mirail (1973), Service de reproduction des thèses à l’Université de Lille, 1974, p. 398. 1 2 1 « Novalis, Coleridge, Platon, Plotin, saint Denys l’Aréopagite, Böhme3 », etc. Il faut prendre au sérieux l’inquiétude métaphysique qui, très tôt, a porté le futur auteur de La Princesse Maleine vers des lectures qui concernent des questions que l’intellect n’est pas en mesure de résoudre. La vérité, c’est que, sa vie durant, il n’a cessé d’être préoccupé jusqu’à l’obsession par la situation paradoxale de l’homme dans l’univers et par le constat de l’inanité de l’existence humaine. Face à la vérité suprême du néant et de la mort, son œuvre d’un bout à l’autre, des Serres chaudes à L’autre monde ou le cadran stellaire (1942), porte cependant le témoignage qu’il existe des relations entre les êtres et les choses, des correspondances qui rapprochent le fini de l’infini, qui lient le visible et l’invisible. Pour ce prospecteur d’inconnu qu’il est, l’œuvre ne peut être bâtie que sur la foi en la possibilité d’une synthèse au sein de « l’âme universelle ». Quant à son écriture, tissée d’images, de métaphores et d’analogies, elle s’alimente à cette source cachée où elle puise son unité. C’est ce que nous voudrions essayer de montrer. « Au fond, j’ai de l’art une idée si grande qu’elle se confond avec cette mer de 4 mystères que nous portons en nous . » Maeterlinck a vingt-neuf ans, en 1890, au moment où il fait cette déclaration en réponse à l’enquête d’Edmond Picard parue sous le titre « Confession de poète ». Il y formule un projet esthétique en rupture avec un art de la signification et de la transparence, focalisé sur l’indéfini, sur l’inintelligible, sur l’énigme de l’existence. Cette position, qui implique le bouleversement des valeurs traditionnelles et des critères de l’écriture, va déterminer sa carrière : « Nous ne sommes qu’un mystère, et ce que nous savons 5 n’est pas intéressant », lui souffle Novalis en 1895. Trente-cinq ans plus tard, se penchant sur l’énigme de la vie à travers l’observation des insectes, il émet cette hypothèse : « L’Inconnaissable qui nous mène, ne sachant au juste où il allait, a-til voulu faire trois essais, sur les termites, les fourmis et les abeilles, avant de lancer dans le temps ou l’éternité l’homme, sa dernière pensée et le dernier venu des Maurice Maeterlinck, Le trésor des humbles (1896), Paris, Mercure de France, 1912, « Ruysbroeck l’Admirable », p. 95. 4 Maurice Maeterlinck, Confession de poète, Réponse à l’Enquête d’Edmond Picard, parue dans L’Art moderne, février 1890. 5 Trésor des humbles, op. cit., « Novalis », p. 145. 3 2 animaux6 ? » Quelque dix ans auparavant, il avait conclu son essai sur l’histoire de l’occultisme par cette phrase en forme de boutade : « Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret7. » Le questionnement sur l’Inconnu nous apparaît comme une sorte d’invariant de sa réflexion. C’est un fait que, dès les années 1860, les ouvrages qui traitent des sciences 8 occultes représentent un contrepoids du scientisme . L’affirmation de l’inconnu ou même le simple sentiment du mystère ambiant traduit la réaction des contemporains de Maeterlinck contre le positivisme envahissant et les excès du naturalisme. Symptomatique, la réflexion de Remy de Gourmont à Jules Huret en 1891 : « M. Maeterlinck vient de traduire Ruysbroeck ; d’autres travaux préparatoires vont émerger Nous en avons assez de vivre sans espoir au Pays du Mufle ! Un peu d’encens, un peu de prière, un peu de latin liturgique, de la prose de saint Bernard, des vers de saint Bonaventure, — et des secrets pour exorciser M. Zola9 ! » La préface d’Anatole France au traité publié par Papus (docteur G. Encausse) en 1888 atteste la dimension croissante faite au mystère dans la littérature de l’époque : « La Magie occupe une large place dans l’imagination de nos poètes et de nos romanciers, y lit-on. Le vertige de l’invisible les saisit, l’idée de l’inconnu les hante10… » Villiers, auquel Maeterlinck reconnaît beaucoup devoir, se passionne pour le Rituel de haute magie d’Eliphas Lévi11. 1889, l’année des Serres chaudes, paraît la Préface des Grands Initiés d’Édouard Schuré ; Bergson publie les Données immédiates de la conscience et Charles Morice La littérature de tout à l’heure. Quant à Charles Morice, comme l’a constaté Paul Delsemme, il a rattaché l’évolution de la nouvelle génération vers l’irrationnel à l’influence de 12 Thomas Carlyle, qui voyait dans l’intuition la seule méthode de la philosophie . De fait, Maeterlinck place Carlyle à côté de Platon, d’Emerson et de Shakespeare 6 Maurice Maeterlinck, La vie des fourmis (1930). On se référera à M. Maeterlinck, La vie de la nature, La vie des abeilles, L’intelligence des fleurs, La vie des termites, La vie des fourmis, préface de Jacques Lacarrière, Postface de Paul Gorceix, Bruxelles, Éditions Complexe, 1997, p. 483. 7 Maurice Maeterlinck, Le grand secret, Paris, Fasquelle, 1921, p. 319. 8 Se reporter à ce sujet à l’ouvrage remarquable d’Yves Vadé qui traite de l’histoire des rapports entre les écrivains et la magie : L’enchantement littéraire. Écriture et magie de Chateaubriand à Rimbaud, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1990. 9 Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire (1891), Vanves, Éditions Thot, 1982, p. 141. 10 Cité par Guy Michaud, Message poétique du Symbolisme, Paris, Nizet, 1966, p. 372. 11 Ibid., p. 224. 12 D’après Paul Delsemme, Un théoricien du symbolisme : Charles Morice, Paris, Nizet, 1958, p. 139. 3 parmi ceux qui ont exercé « la plus grande influence » sur son esprit13. De manière plus générale, la place qu’occupent les res occultae dans le renouveau de la sensibilité à la fin du siècle, est loin d’être un phénomène négligeable pour comprendre la création littéraire du symbolisme. Dès 1886, chez Maeterlinck, l’occulte a joué un rôle majeur de stimulant dans l’élaboration de son esthétique symboliste. Dix années plus tard, en 1896, encore sous le coup des révélations de la pensée mystique, celui-ci confie à Adolphe Brisson : « Nous voudrions déchiffrer l’irritante énigme. L’inconnu nous environne, l’acte le moins important que nous accomplissons est soumis à des influences que la raison est impuissante à expliquer… Il y a là un champ d’étude autrement intéressant que l’analyse de quelques cas passionnels ; la vraie psychologie est la psychologie élémentaire, dont 14 le règne, Dieu merci ! est près de finir . » Hostile à la psychologie traditionnelle, Maeterlinck voit dans les sciences occultes une pensée primitive, synthétique, dotée du pouvoir de jeter un pont de symboles et d’analogies entre le moi et les choses. C’est d’ailleurs en ce sens-là qu’il faut comprendre son mysticisme. Chez lui, la foi dans le cosmos où s’insèrent des créatures vivantes s’associe aux spéculations mystiques de Ruysbroeck et de Böhme. Compte tenu de la crise intérieure de courte durée qu’il traversa vers 1888, il faut cependant se garder d’attribuer à Maeterlinck des aspirations religieuses au sens traditionnel du terme. Pas question d’ascèse, ni d’adhésion à un dogme révélé. L’homme de pensée qu’il a été, le poète, le dramaturge, cherche ses garants spirituels dans des philosophies qui impliquent la possibilité pour l’homme de se dépasser, de faire éclater le carcan de sa finitude. Les notes du Cahier bleu écrites à bâtons rompus à la charnière des années 15 1888-1889 nous apportent des informations précieuses sur ce temps d’initiation à l’esthétique symboliste. On constate que la qualité de « sympathie » y ressort comme une des idées maîtresses autour de laquelle se cristallise la réflexion du Réponse à l’enquête de la Revue des revues (mai 1891). Se reporter à l’&e...

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« 2 « Novalis, Coleridge, Platon, Plotin, saint Denys l’Aréopagite, Böhme 3 », etc. Il faut prendre au sérieux l’inquiétude métaphysique qui, très tôt, a porté le futur auteur de La Princesse Maleine vers des lectures qui concernent des questions que l’intellect n’est pas en mesure de résoudre. La vérité, c’est que, sa vie durant, il n’a cessé d’être préoccupé jusqu’à l’obsession par la situation paradoxale de l’homme dans l’univers et par le constat de l’inanité de l’existence humaine. Face à la vérité suprême du néant et de la mort, son œuvre d’un bout à l’autre, des Serres chaudes à L’autre monde ou le cadran stellaire (1942), porte cependant le témoignage qu’il existe des relations entre les êtres et les choses, des correspondances qui rapprochent le fini de l’infini, qui lient le visible et l’invisible. Pour ce prospecteur d’inconnu qu’il est, l’œuvre ne peut être bâtie que sur la foi en la possibilité d’une synthèse au sein de « l’âme universelle ». Quant à son écriture, tissée d’images, de métaphores et d’analogies, elle s’alimente à cette source cachée où elle puise son unité. C’est ce que nous voudrions essayer de montrer. « Au fond, j’ai de l’art une idée si grande qu’elle se confond avec cette mer de mystères que nous portons en nous 4. » Maeterlinck a vingt-neuf ans, en 1890, au moment où il fait cette déclaration en réponse à l’enquête d’Edmond Picard parue sous le titre « Confession de poète ». Il y formule un projet esthétique en rupture avec un art de la signification et de la transparence, focalisé sur l’indéfini, sur l’inintelligible, sur l’énigme de l’existence. Cette position, qui implique le bouleversement des valeurs traditionnelles et des critères de l’écriture, va déterminer sa carrière : « Nous ne sommes qu’un mystère, et ce que nous savons n’est pas intéressant », lui souffle Novalis 5 en 1895. Trente-cinq ans plus tard, se penchant sur l’énigme de la vie à travers l’observation des insectes, il émet cette hypothèse : « L’Inconnaissable qui nous mène, ne sachant au juste où il allait, a-t- il voulu faire trois essais, sur les termites, les fourmis et les abeilles, avant de lancer dans le temps ou l’éternité l’homme, sa dernière pensée et le dernier venu des 3 Maurice Maeterlinck, Le trésor des humbles (1896), Paris, Mercure de France, 1912, « Ruysbroeck l’Admirable », p. 95. 4 Maurice Maeterlinck, Confession de poète, Réponse à l ’Enquête d ’Edmond Picard, parue dans L’Art moderne, février 1890. 5 Trésor des humbles, op. cit., « Novalis », p. 145. »

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