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Septième partie, chapitre II / 2 - Germinal de ZOLA

Publié le 10/09/2006

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germinal

Dès ce moment, une rage l'emporta. Les haleines de l'invisible le grisaient, l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait à une fureur de destruction. Il s'acharna au hasard contre le cuvelage, tapant où il pouvait, à coups de vilebrequin, à coups de scie, pris du besoin de l'éventrer tout de suite sur sa tête. Et il y mettait une férocité, comme s'il eût joué du couteau dans la peau d'un être vivant, qu'il exécrait. Il la tuerait à la fin, cette bête mauvaise du Voreux, à la gueule toujours ouverte, qui avait englouti tant de chair humaine ! On entendait la morsure de ses outils, son échine s'allongeait, il rampait, descendait, remontait, se tenant encore par miracle, dans un branle continu, un vol d'oiseau nocturne au travers des charpentes d'un clocher, Mais il se calma, mécontent de lui. Est-ce qu'on ne pouvait faire les choses froidement ? Sans hâte, il souffla, il rentra dans le goyot des échelles, dont il boucha le trou, en replaçant le panneau qu'il avait scié. C'était assez, il ne voulait pas donner l'éveil par un dégât trop grand, qu'on aurait tenté de réparer tout de suite. La bête avait sa blessure au ventre, on verrait si elle vivait encore le soir ; et il avait signé, le monde épouvanté saurait qu'elle n'était pas morte de sa belle mort. Il prit le temps de rouler méthodiquement les outils dans sa veste, il remonta les échelles avec lenteur. Puis, quand il fut sorti de la fosse sans être vu, l'idée d'aller changer de vêtements ne lui vint même pas. Trois heures sonnaient. Il resta planté sur la route, il attendit.

Le monstre du Voreux n'est pas seulement une masse étalée à la superficie de la fosse : son corps se ramifie dans les profondeurs des galeries les plus éloignées du sol. Aussi le puits, par lequel le monstre s'implante dans les profondeurs souterraines du terrain houiller, doit-il être protégé par la Compagnie contre la constante effervescence du Torrent, cette mer souterraine qui, par ses tempêtes et ses naufrages, paraît être une réplique des mers qui couvrent la surface du globe.

L'existence tumultueuse de cet univers demeure énigmatique et inquiétante. Il faut parer à la menace d'éboulement et d'inondation en construisant des cuvelages :

Seule, la construction des cuvelages, ces pièces de charpente jointes entre elles comme les douves d'un tonneau, parvenait à contenir les sources affluentes, à isoler les puits au milieu des lacs dont les vagues profondes et obscures en battaient les parois. «

C'est dans le deuxième cuvelage, du niveau inférieur, que la pression du Torrent est la plus dangereuse :

et c'était là que se trouvait le Torrent, cette mer souterraine, la terreur des houillères du Nord, une mer avec ses tempêtes et ses naufrages, une mer ignorée, insondable, roulant ses flots noirs, à plus de trois cents mètres du soleil. D'ordinaire, les cuvelages tenaient bon, sous la pression énorme. « Septième partie, chapitre II.

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« Les armes de Souvarine sont des outils apparemment dérisoires : un vilebrequin, une scie et, précise-t-on dansle paragraphe précédent, un marteau et un ciseau. Souvarine choisit de s'en prendre à l'endroit de la bête le plus vulnérable (le ventre mou), qui avait déjà étéréparé (mal) par des charpentiers.

Le cuvelage est identifié à la « peau » de la bête vivante où s'enfoncera le « couteau ». C'est que Souvarine se trouve directement au contact du corps du monstre, qui semble réunir, dans le mêmeespace obscur, invisible, de la nuit, les poumons (Souvarine ressent le souffle du monstre : « les haleines de l'invisible le grisaient »), le ventre (« la bête avait sa blessure au ventre », conclura Souvarine, avant de quitter les lieux.

C'est, du reste, le narrateur qui utilise le discours indirect libre pour exprimer cette pensée deson personnage) et la tête, car il faut faire subir au Voreux la « morsure » des outils, en guise de représailles aux morsures que la « gueule » vorace inflige aux mineurs, ses proies. Souvarine fait donc usage de toutes ses armes : contondantes (le marteau) et tranchantes (la scie et levilebrequin) ; une fureur sans mesure le possède. Le champ lexical de la violence La violence qui anime le bras vengeur de Souvarine donne lieu à la constitution d'un champ lexical, dont voici leséléments : « une rage l'emporta » ; « une fureur de destruction » ; « il s'acharna » ; « tapant » ; « à coups de vilebrequin, « à coups de scie » ; « l' éventrer » ; « une férocité » ; « exécrait » ; « il la tuerait » ; « la morsurede ses outils ».

Il est notable que les organes du monstre (ventre et gueule) visés par l'agression sont précisément ceux qui caractérisent la fonction alimentaire. La colère extrême de Souvarine se manifeste par l'opiniâtreté de ses attaques (« i/ s' acharna », « à coups redoublés »); sa « fureur de destruction est aveugle et désordonnée (il frappe « au hasard » et « où il pouvait »). L'emploi des conditionnels (futurs par rapport au passé) projette dans l'avenir la réalisation du désir de « tuer » la bête (« il la tuerait à la fin » ; « on verrait si elle vivait encore le soir » ; « le monde épouvanté saurait »). Le discours indirect libre : les réflexions de Souvarine Le deuxième paragraphe est la suite temporelle et logique du premier : la succession des passés simples atteste quele récit se poursuit chronologiquement (il souffla, il rentra, il boucha, il prit le temps, il remonta). Souvarine a repris son sang-froid, sa réflexion le persuade que, pour être, efficace, l'acte terroriste doit êtrecirconscrit et « signé », sans pour autant donner l'éveil. C'est donc au sein de la lutte entre le capital et le travail que prend place l'agression.

A cet égard, le discoursindirect libre permet au narrateur de nous transmettre une sorte de monologue intérieur constitué par les réflexionsde ce personnage, dont il devient l'interprète.

Voici les indices de cette voix intérieure : — « l'éventrer tout de suite » : référence est faite au vécu de Souvarine, comme s'il s'agissait d'un aveu du narrateur ; en fait, le personnage impose ainsi sa présence dans le feu de l'action.— toutes les autres mentions du discours indirect libre se rapportent au même effet : « il la tuerait à la fin » ; «cette bête mauvaise » ; « tant de chair humaine » ; « Est-ce qu' on ne pouvait...

» ; « c' était assez » ; « le soir ». Souvarine, homme des ténèbresUne métaphore retiendra notre attention.

Le narrateur dépeint Souvarine en pleine action : s'attaquant à un animal(« une bête mauvaise »), il se métamorphose en animal à son tour (« son échine s'allongeait, il rampait »).Le mouvement de cet homme-animal s'effectue dans tous les sens (« dans un branle continu »), ce qui amène lamétaphore de l'oiseau nocturne : le « vol d' oiseau nocturne au travers des charpentes d' un clocher ».Pourtant, Souvarine, loin d'être monté, est descendu dans le puits et a dû s'arcbouter et s'agripper aux pièces decharpente, tout en restant suspendu dans le vide, exposé au risque constant de tomber.

Plutôt que de prendre unvol ascensionnel, comme l'oiseau nocturne, Souvarine ne peut vaincre la pesanteur et sait qu'il s'écraserait 180 mplus bas, à la moindre erreur.

C'est dire combien la métaphore paraît incongrue, au premier abord.L'image insolite est néanmoins dotée d'une singulière force expressive.

Oiseau nocturne, Souvarine l'est, dans lamesure où il demeure environné d'obscurité, suspendu dans le vide (ses allumettes se mouillent, il ne voit rien) etanimé d'une agitation sans relâche ; c'est sa stupéfiante habileté à virevolter sans perdre l'équilibre qui l'apparente àun oiseau défiant la pesanteur ; et le puits rappelle la forme d'un clocher.Souvarine est l'homme des ténèbres.

C'est à minuit, apprend-on plus haut, qu'il se dirige vers le Voreux pourcommettre son attentat, identifié à « une ombre mouvante de la nuit » ; on le voit, dans ce passage, stimulé par «l' horreur noire de ce trou ».

Il quittera le Voreux, plus tard, confondu avec l'ombre et avec l'inconnu : « Au loin, son ombre diminua, se fondit avec l'ombre.

C'était là-bas qu'il allait, à l'inconnu.

». »

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