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Commentez ce jugement de Renan sur le XIXe siècle et notamment sur la poésie romantique : « On mêlait trop la poésie à la réalité. La poésie est faite pour nous dépayser, pour nous consoler de la vie par le rêve, non pour déteindre sur la vie. » (Feuilles détachées. Réponse au discours de Réception de Jules Claretie, 1889.)

Publié le 12/04/2009

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Il s'agit de juger une Ecole littéraire, ou tout au moins une tendance à une époque donnée: donc ne pas hésiter à faire ici une introduction "historique". — ce qui, en principe, est de méthode assez dangereuse. Au début du XIXe siècle, il y a une crise dans la conception de la littérature. Alors que se prolongeait encore dans certains milieux littéraires la conception classique de la littérature ramenée à une technique et à des règles (cf. ce qu'était le lyrisme pour un poète néo-classique), les philosophes du XVIIIe siècle et, à leur suite, Mme de Staël, estimaient que' la littérature était une arme pour le progrès. Le romantisme, dès lors, comprit très vite qu'il ne pouvait pas être seulement une nouvelle École comme une autre, mais qu'il impliquait un bouleversement profond dans la conception même de la « chose littéraire « : sans reprendre une conception aussi utilitariste que celle de Mme de Staël, la plupart des artistes romantiques tombent à peu près d'accord pour voir dans la littérature une façon de transformer la vie. Sur le plan politique, sur le plan moral, sur le plan sentimental, l'homme de lettres devient celui qui veut imposer ses songes. Tel est exactement le sens de la critique que formule Renan en 1889, dans un Discours académique écrit cent ans après la Révolution française et dont il prit prétexte pour juger le siècle, et notamment le romantisme : « On mêlait trop la poésie à la réalité «, non certes que le romantisme ait introduit trop de réalité dans la poésie, mais plutôt parce qu'il a voulu mettre trop de poésie dans la réalité, parce que l'ambition romantique fut de vivre la vie sur un rythme poétique. Pour Renan au contraire la poésie est un domaine pur: « La poésie est faite pour nous dépayser, pour nous consoler de la vie par le rêve, non pour déteindre sur la vie. « Nous sommes donc appelés moins à discuter de la poésie qu'à juger une certaine attitude littéraire, à voir jusqu'où on peut suivre Renan dans sa critique et, pour finir, à nous demander si cet idéalisme forcené n'amène pas, ne serait-ce que par sa stérilité, à revenir à une conception plus « active « de la littérature.

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« La condamnation de Renan est donc celle d'une espérance! Condamnation assez sombre! Qu'est-ce donc qui a puamener Renan à formuler un pareil jugement? Car, si Renan ne condamne pas expressément les illusions duromantisme politique, on peut au moins dire qu'il pèse et juge une certaine faillite, ou du moins ce qu'il croit être unefaillite, ce qui revient donc bien à une sorte de condamnation (même si, par ailleurs, il prend soin de nous signaler lagrandeur des illusions romantiques). 1 Les journées de juin 1848. Elles ont bouleversé Renan (dont les sympathies étaient alors proches du peuple)comme elles ont plus ou moins marqué tous les écrivains du temps: les journées de juin 1848 « brisèrent le siècle endeux » (Michelet). Ces jours-là, la République politique rêvée par les poètes romantiques refusa d'être la Républiquesociale souhaitée par le peuple, et ainsi fut consacré le divorce entre le peuple et les intellectuels « bourgeois » qui,aux yeux du peuple, parurent être du côté des possédants (Lamartine avait fait acclamer le drapeau tricolore contrele drapeau rouge, cf. XIXe Siècle, p. 119). Par réaction de dégoût, le peuple plébiscita un demi-inconnu, Louis-Napoléon Bonaparte, dont le nom était populaire auprès des paysans et semblait une garantie d'ordre à labourgeoisie conservatrice, — ce que voyant, les écrivains se dirent que le peuple ne valait pas qu'on s'occupât delui, que sans doute il lui fallait des tyrans et non la liberté (cf. les méditations de Renan dans son dramephilosophique Caliban, dont on trouvera des extraits intéressants pour définir l'attitude de Renan à l'égard du peupledans Pages choisies de Renan par Ph. Van Tieghem, coll. Vaubourdolle, p. 53-58). C'est ainsi que les Renan, lesBaudelaire, les Leconte de Lisle ne comprirent pas. ne voulurent pas excuser le peuple. Ils restèrent fidèles à leursrêves, aux rêves romantiques en somme, mais cette fois-ci en refusant de les transposer dans la vie, en sachantqu'ils n'étaient que rêves : « La poésie est faite pour nous dépayser, pour nous consoler de la vie par le rêve »,voilà qui répond très précisément aux vers de Baudelaire: « Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait / D'un mondeoù l'action n'est pas la sœur du rêve: Puissé-je user du glaive et périr par le glaive! / Saint Pierre a renié Jésus., il abien fait! » (Révolte, pièce CXVIII.) (A noter l'avant-dernier vers : ne croyant plus que les idées deviendront réalité,on se tourne vers la force pure comme dernier recours; Renan, du reste, n'est pas parfois sans admettre unecertaine nécessité du glaive pour manier le peuple, - ce qui explique comment le mouvement de l'Action française apu essayer de tirer Renan à elle.) 2 L'esthétique des «Artistes». Ainsi se crée la très curieuse esthétique de cette génération qu'on peut appeler lagénération des « artistes » ou des « dilettantes » et qui comprend aussi bien ceux qu'on divise habituellement en «idéalistes » et en «réalistes » (cf. XIXe Siècle, p. 368-373) : Baudelaire, Flaubert, Goncourt, Renan, les symbolistes.Trait commun à ces « artistes » : un refus de mêler la poésie à la réalité; puisque le peuple exile la poésie et lespoètes, suspects de collusion avec la classe bourgeoise, les poètes se vengent en exilant ce monde (ce « monde oùl'action n'est pas la sœur du rêve ») et en déterminant, chacun pour soi, un unum necessarium (Évangile selon saintLuc, X, 42): pour les uns la Beauté, pour d'autres un monde d'Idées pures, pour Renan la Vérité historique etscientifique. 3 L'idéalisme renanien. Renan, plus particulièrement, place son but dans la Vérité : ce savant, qui faillit être prêtreveut rester un clerc pour qui compte avant tout la vie spirituelle, laquelle, quand il a perdu la foi, devient la vieintellectuelle, la poursuite de la Vérité. Il diffère la publication de L'Avenir de la science (composé en 1848, maispublié seulement en 1890), et s'enferme pour toute sa vie, loin des événements, pour écrire l'Histoire des origines duChristianisme, à laquelle il consacre une vingtaine d'années, puis l'Histoire du peuple d'Israël, à laquelle il consacreplus de dix ans. Il est du reste persuadé que la Vérité, inscrite dans les livres, finira un jour par exercer son action,par changer la conscience religieuse de l'humanité, mais il ne se fixe pas pour cela de date, il ne veut pas, même parses livres, « déteindre sur la vie », c'est-à-dire influencer la réalité contemporaine: par ailleurs, il sait bien qu'il fautà l'homme une poésie, mais sa poésie sera hors du monde, sera « pure » ce sera la poésie d'un homme qui abeaucoup lu les Psaumes, ce qui ne veut pas dire que ce sera une poésie de songes et de réflexions vagues, maisplutôt la poésie d'un Idéaliste qui a lu Hegel et qui, comme Mallarmé, croit à la primauté des Idées. Chez Renan, cetidéalisme prend un aspect plus scientifique que chez les symbolistes, mais n'est pas sans rappeler un peu l'idéalismesymboliste, par exemple l'idéalisme de Villiers de l'Isle-Adam. La poésie d'Axel, de ce héros pour qui seule compte lapoursuite de la vérité « occulte » (par opposition au Commandeur, un « charnel », qui ne croit qu'aux biens de laterre), ce serait assez la poésie chère à Renan, la poésie d'un homme à qui la réalité ne saurait suffire et pour quiseule la poursuite de la Vérité importe. Pour Renan, sa poésie, c'est son effort scientifique vers la Vérité. Voilà legenre d'idéalisme total qui fait parler Renan. III Discussion Discuter le jugement de Renan sur le romantisme, c'est donc d'abord discuter un certain idéalisme, dont il sera assezfacile de montrer la stérilité, même du point de vue littéraire. C'est aussi discuter une certaine déception, unecertaine désillusion de la seconde moitié du XIXe siècle. Et peut-être la meilleure façon de procéder à cettediscussion est-elle de montrer que le meilleur d'eux-mêmes, les écrivains de cette époque le devaient à leursillusions de jeunesse, au fait qu'avant 1848 ils n'avaient pas hésité à mêler le rêve à la réalité. 1 Stérilité de la « consolation de la vie par le rêve ». Sur un plan strictement littéraire, dangers habituels de toutidéalisme. A placer la poésie hors du monde, l'homme risque de ne plus découvrir ensuite dans l'action et la vie leminimum de poésie nécessaire à toute énergie. 2 La foi romantique de Renan. En fait à quoi Renan lui-même devait-il sa grandeur, sinon à cette foi, que lui avaientcommuniquée les historiens romantiques, et notamment Michelet, son maître, que la Science améliorerait le sort del'humanité, et qu'ainsi, suivant le mot d'Anatole France, mis par lui en épigraphe de Vers les temps meilleurs : « »

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