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Le juste peut-il être dit ?

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"Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement " Georges Courteline, in La philosophie de Georges Courteline Lorsque Robert Badinter parlait de l'horizon moral de nos sociétés, peut-être ne pensait il pas au juste, et pourtant il semble bel et bien que le juste soit devenu cet horizon. Alors tel l'horizon, est-on condamné à ne jamais approcher le juste, à ne jamais le dire ? Pourtant il semble que de nos jours, chacun des acteurs de nos sociétés se réclament des principes de justice pour asseoir des revendications plus ou moins fondées : on n'aura jamais autant brandit l'arme "du juste" sans la questionner. Car qui peut se targuer de dire le juste ? Qui peut prétendre " bien [le] concevoir", pour pouvoir l'énoncer clairement, pour reprendre la citation de Georges Courteline? D'ailleurs, pour pouvoir dire le juste, s'agit-il simplement de "bien [le] concevoir" et de le connaître? Le juste peut-il être dit ? L'action de dire ne peut se limiter à une simple parole, fruit du langage. Derrière ce "dire", il y a bien plus, il y a la manifestation, peut-être même l'acte, si l'on ose se référer à la parole performative d'Austin. Dès lors, dire le juste semble conduire à deux acceptions : énoncer les règles a priori qui encadre le jugement (l'acte de juger), mais également l'acte même de juger et de rendre la justice. Le sujet invite donc à interroger à la fois les conditions et les possibilités ainsi que les obstacles qui intéressent ces deux acceptions. La difficulté de la question réside dans la relation à questionner entre la nature du juste (elle même imprécise), et l'acte même de dire, d'énoncer, mais aussi de transcrire. En effet, à postuler une connaissance, une idée, ou une simple intuition du juste, n'existe-t-il pas des obstacles au moment de traduire cette idée formellement ? L'enjeu, semble ici de ne pas dénaturer cette idée du juste, au profit d'un formalisme qui privilégierait le légalisme, ou le déontologique, sur la dimension téléologique du juste. En ce sens, sans doute faut-il se demander, si le passage à un formalisme institutionnalisé, par la double institution du langage et du droit positif, ne conduit pas à réduire la portée du juste à sa dimension légaliste, en éludant la question de son fondement?

« fondements à nos droits positifs modernes. Les religions monothéistes ont donc encadré et dirigé le premier passaged'une conception téléologique de la justice à une conception déontologique qui dorénavant. Comme le droit romainqui s'appuyait lui aussi sur une puissant administration, la définition de ce code déontologique a vu naîtrel'établissement d'une institution, l'Eglise, qui peu à peu s'est octroyée la prérogative de dire le juste, qui dès lorss'est tourné vers le légal.Depuis l'Antiquité, le juste, idée imprécise, s'est exprimé largement à travers des actes, des hommes justes, maissurtout à travers des symboles et des représentations. Les paraboles dans la Bibles semblent en effet le continuumdes célèbres épisodes de la mythologie grecque qui par le truchement de l'allégorie ont tenté d'approcher etd'exprimer l'idée du juste. Mais dire le juste a priori, c'est-à-dire définir les critères qui encadrent le jugement,nécessite la création d'un formalisme qui jouxte de fait la naissance de l'institution. Mais dès lors quel est le rôle decelle-ci dans l'acte de dire le juste ? Se veut-elle garante de celui-ci, ou du formalisme qui l'accompagne ?L'institution est-elle nécessairement condamnée au légalisme, en éludant la conception téléologique du juste ? L'institution accompagne nécessairement la définition d'un formalisme déontologique. En effet, si ce dernier dit lejuste, l'institution assure la diffusion et la pérennité de cette parole. Mais l'institution est-elle réellement le vecteurdu juste? De fait derrière ce juste, n'est-ce pas la dimension légale qui triomphe? L'enjeu pour l'institution résidedans sa capacité à faire oublier la dimension téléologique du juste, pour asseoir une parole claire, apodictique, sanscompromis. Les fondements téléologiques étant éludés, la justice institutionnelle a déployé des trésors d'imaginationpour asseoir son autorité, et sa légitimité nécessairement imparfaite, en faisant de nouveau appel à une fortedimension symbolique qui prend forme à travers un cérémonial. Antoine Garapon présentait la justice comme unescène, où le rituel, référence à l'origine et à l'immémorial, tient un rôle prépondérant (in les fonctions rituelles de lajustice). Il semble que ce soit à ce prix que le juste puisse être dit et entendu; d'ailleurs Aristophane, (in lesGuêpes), ne nous montre-t-il pas, à travers un Philocléon désireux de reproduire un tribunal chez lui, toutes cesfrasques rituelles ? Le langage, seconde institution, semble souffrir les mêmes frasques: le langage juridique possèdesa propre terminologie, qui relève d'une certaine complexion. Kafka, (in le Procès), nous offre à penser toute lacomplexion du droit positif, où la machine administrative (à l'instar de l'administration autrichienne du 19ème siècle),véritable Léviathan, s'avère l'apanage de spécialistes, qui semblent seuls autorisés à dire le juste. Si l'instaurationd'une scène, qui voit se déployer une pléthore de spécialistes, semble nécessaire, cette scène ne participe-t-ellepas à réduire le juste à sa dimension légale? Le juste pour exister, doit-il nécessairement s'exprimer dans l'espaceclos et scénique du tribunal, à l'instar de l'art qui semble rester prisonnier du musée ?L'institution semble nécessaire, dans le fonctionnement de nos systèmes démocratiques, pour assurer à la fois cet apriori fondamental, incarné par le droit positif qui régit le cadre dans lequel nous exerçons notre liberté, et pour jugera posteriori dans un cadre clos, qui instaurant un média, nous délivre des passions et de la violence. En ce sens, ladouble institution du langage et du droit positif (qui inclut l'appareil judiciaire), semble condition à l'exercice de direle juste. Mais cette condition si elle s'avère nécessaire, est-elle pour autant suffisante? Dire le juste est aucroisement des conceptions téléologiques et déontologiques de la justice, et en ce sens, le formalisme du droitpositif achoppe sur la question du fondement, et de l'essence même du juste. C'est le problème que soulève PaulRicœur (in Le juste entre le légal et le bon), lorsqu'il étudie la conjonction de l'approche déontologique avec latradition contractualiste. Le premier constat qui s'impose est celui de la difficulté à utiliser des principes aussigénéraux que l'impératif catégorique kantien et sa maxime universelle, comme fondement d'où dériverait l'ensembledes principes constituant le droit positif. Les premières formes de contrat, aussi différentes soient-elles chezRousseau ou chez Hobbes, éludent largement la question du fondement, en recourant à la fiction. Comme nous le ditRicœur ces fictions du contrat ont pour but et fonction de séparer le juste du bon en substituant la procédure d'unedélibération imaginaire à tout engagement préalable concernant un prétendu bien commun. Cette substitution tend àdénaturer le juste, l'éloignant de fait de sa dimension téléologique. Si la fiction fondatrice que Rawls propose (inThéorie de la Justice), à travers le voile d'ignorance, semble plus satisfaisante, car elle entend justifier lesmécanismes de répartition conduisant dès lors à des principes plus précis, elle n'en reste pas moins une fiction quine tire son universalité "que du caractère irréel de la situation originelle sur le seuil de laquelle les contractants sedépouillent non seulement de leurs particularités, de leurs intérêts, mais aussi de leurs convictions concernant lebiens ou les biens."Dès lors dire le juste de manière figé, à travers un formalisme certes fondateur, forme suprême d'a priori, c'est sansdoute faire l'économie d'une réflexion sur nos valeurs. Cet acte même du dire semble figer le juste en le gravantdans le marbre, tel que le fait le droit positif. Or l'enseignement de la conférence de Paul Ricœur était justementcette exhortation à conquérir un droit à la critique vis-à-vis des procédures formalisantes, tout en accompagnantaussi loin que possible le processus de formalisation de l'idée de justice, nécessaire au fonctionnement de nosdémocraties, sous peine de s'en remettre à une puissance législatrice pour donner un contenu à ce vide duformalisme. Dire le juste, dans sa double acception de définir les normes a priori, et dans l'acte de juger, semble dèslors, trouver le juste équilibre entre un nécessaire formalisme, qui possède sa double contrainte institutionnelle(langage et droit positif), et une interrogation sur les fins, les valeurs. Le juste peut sans doute dès lorss'appréhender comme une chose à conquérir, un horizon, à l'instar de la vérité.Il semble clair que l'acte de jugement, c'est-à-dire de trancher le conflit qui oppose deux parties en présence, nepeut relever que d'une structure institutionnelle qui repose sur le droit positif. Tel est le garde fou qui protège del'arbitraire, de la violence. Fritz Lang, nous offre à la fin de son film M le maudit, réalisé en 1931, la comparaisonentre un procès biaisé où l'assassin est livré à la vindicte populaire et dont l'issu ne laisse nul doute, et un procèsencadré par le droit positif et la voie institutionnelle, qui garantit les conditions d'expression du juste et de lajustice. Cependant dans le processus démocratique, si l'acte de juger, de rendre la justice, est confier à l'institution,la définition du bien commun, de ce télos, appartient au politique au sens large du terme : il relève d'un dialogue »

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