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L'utopie a-t-elle un lien avec la pratique ?

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D'ordinaire, lorsque l'on parle par exemple d'un projet utopique, on entend par là un projet qui ne tient aucun compte de la réalité, en d'autres termes un projet chimérique. Ainsi, à première vue et eu s'en tenant au langage courant, l'utopie s'apparenterait aux rêves irréalisables. Elle ne serait rien d'autre que le produit d'une imagination s'enfonçant ou plutôt s'abîmant toujours plus avant dans les songes stériles. L'utopie constituerait alors la terre d'élection de ceux que le bon sens triomphant qualifie dédaigneusement de songes-creux. Aberration au sens strict du terme, abstraction oiseuse, pure vision de la chimère qui, comme chacun le sait, n'existe pas, l'utopie n'entretiendrait dans ce cas aucun lien avec la réalité, aucun lien avec ce que l'on peut pratiquement, c'est-à-dire en fait, voir, toucher ou sentir. Devons-nous cependant nous contenter de ces considérations immédiates ? Peut-on, sans autre forme de procès, se débarrasser ainsi de l'utopie en la reléguant dans le domaine des irréalités ? Il semble bien que non. Nous sentons en effet confusément qu'il existe d'autres significations de l'utopie que celles qui viennent d'être rappelées. Mais, précisément, qu'est-ce donc que l'utopie ? Pour savoir si l'utopie entretient ou non des liens avec la pratique, il nous apparaît désormais nécessaire de clarifier ce concept d'utopie. Faut-il toutefois, dans la question qui nous est posée, se laisser sinon fasciner, du moins attirer dès le premier abord par le mot utopie ? Certes c'est par ce mot que s'ouvre la phrase du sujet, mais c'est par le mot « pratique « qu'elle se termine. Entre ce premier et ce dernier mot, nous trouvons le mot « lien «. Relisant la question à partir de la fin, nous allons nous interroger en premier lieu sur le concept de pratique. L'analyse de ce concept nous permettra d'esquisser dans de meilleures conditions la réponse à la question posée. Nous étudierons d'abord les rapports possibles entre diverses utopies et la pratique. Afin de ne pas nous égarer, nous prendrons essentiellement comme fil conducteur l'Utopie de Thomas More. Puis à la lumière des conclusions que nous aura livrées cette étape, nous nous demanderons en quel sens on peut dire aujourd'hui qu'il existe des liens entre l'utopie et la pratique. Nous constaterons que ces liens se situent à présent au sein d'une véritable pratique utopique. Nous nous interrogerons pour conclure sur les présupposés d'une telle pratique utopique.

« aucune oeuvre distincte de l'agent. Autrement dit, la praxis n'a pas sa fin (son but) en autre chose qu'elle-même.Sa fin est son activité. On connaît l'opposition ou plutôt la distinction de la théorie et de la pratique. Elle provient de la pensée grecque eten particulier d'Aristote qui établissait comme nous l'avons vu une triple distinction à propos du savoir (épistèmè :science au sens de savoir). Cette distinction, rappelons-le, est celle du théorétique (ou théorique), du pratique etdu poétique (ou poïétique). Puisque nous avons appris ce qui différencie la pratique on praxis de la production-création ou poïétique, tâchons à présent: de voir ce qui distingue le théorique du pratique. Connaître pour connaîtreest le propre de la connaissance théorique ou spéculative. Dans la connaissance pratique en revanche, on se sertdes connaissances pour telle ou telle action. En bref, on utilise des connaissances dans un but déterminé. Nousdécouvrons ici une dimension du mot pratique que nous n'avions pas encore indiquée : celle de l'utilité. Aristoteprécise que la théorie est supérieure à la pratique Ou plutôt, et c'est un point très important, pour Aristote commepour tous les grecs, la théorie est.le point culminant de la pratique. Il faut ici entendre le mot théorie dans toutel'intensité du grec théôria. La théôria, c'est la contemplation. Mais nous ne devons pas prendre ce mot dans un senspassif comme c'est généralement le cas à notre époque. La théôria, « c'est la plus haute praxis humaine »(Heidegger, Questions IV, p. 288). Voilà une pensée qui tranche singulièrement avec l'esprit de notre époque. Cetesprit, Bacon et surtout Descartes devaient en dessiner les contours. En opposant la scientia activa, la scienceactive, aux spéculations stériles, Bacon préparait le terrain à l'activisme du calcul technique qui règne actuellement.« La fin dernière de tout l'ouvrage est dans la pratique, écrit-il ; on débute par l'une [la théorie] pour aboutir àl'autre [la pratique] » (Bacon, Novum Organum, Livre second, § 44). Quant à Descartes, il déclare « qu'il est possiblede parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative, qu'onenseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu,de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement quenous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pouvions employer en même façon à tous les usagesauxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes, Discours dela Méthode, VI). Un tel projet qui aurait été à coup sûr incompréhensible pour un grec ne devient réalisable qu'àpartir d'une mathématisation de la nature. C'est à l'aube des Temps Modernes que le concept de pratique prend unvisage qui nous est familier. Sans nous arrêter au sens éthique du mot pratique (est pratique ce qui détermine l'action morale ; cf. chez Kant letitre de la seconde Critique : Critique de la Raison pratique), nous devons, avant de chercher à savoir s'il y a desliens entre l'utopie et la pratique, préciser encore la signification du concept de pratique. C'est Marx qui s'est sansdoute livré à une des plus profondes études sur la pratique, ou plutôt sur la praxis comme on dit sans traduirel'allemand qui lui-même transcrit le grec. Dans les onze propositions qui constituent ce que l'on appelle les thèsessur Feuerbach, Marx insiste beaucoup sur le concept de praxis. On peut dire qu'on assiste ici à un totalrenversement par rapport à Aristote. « La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine unevérité objective n'est pas une question théorique mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut quel'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde ci et pour notretemps... ». « Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui incitent la théorie au mysticismetrouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique [praxis] »(Marx, Thèses sur Feuerbach, II et VIII). Le marxisme va longuement s'interroger sur cette notion. Signalons queMarx, en mettant en avant la praxis, n'a pas pour autant étouffé la théorie. Il veut faire apparaître le lien dialectiquequi existe entre théorie et pratique. En un sens large, la pratique désigne l'ensemble des activités portant sur lesdivers rapports entre les êtres humains au sein de la société. Rien n'est plus réel que la praxis ou pratique. Dès lorson conçoit que pour entretenir des liens avec la pratique, l'utopie devra être autre chose qu'une pure et simpleirréalité. Essayons de voir ce qu'il en est. Si le mot utopie est bel et bien forgé à partir de deux mots grecs (ou : pas de, aucun, et topos : lieu) il n'existe pasdans la langue grecque. C'est en effet sous l'aspect du titre d'un livre écrit en latin (Utopia) par l'anglais ThomasMore et publié en 1516 à Louvain qu'apparaît le mot utopie. Faisons une première remarque. Il n'est pasinintéressant de constater que dans ce livre, More se réfère de façon souvent plus implicite qu'explicite, à laRépublique de Platon, c'est-à-dire à un texte dans lequel il est question, entre autres choses, de la polis, de la cité,ou plus exactement du type idéal de gouvernement. Il y aurait ainsi un étroit rapport entre l'utopie et la politique.Nous pouvons également nous demander s'il existait du temps de Platon par exemple, à défaut du nom, quelquechose de tel qu'une utopie. Apparemment, il n'y a pas besoin de sortir de l'oeuvre de Platon pour répondre parl'affirmative. En effet, dans le Timée et le Critias, Platon parle de la grande île légendaire de l'Atlantide. Cesdialogues sont-ils tout comme le livre de More, des utopies ? Si l'on en croit Louis Marin, les textes de Platon sesitueraient du côté du mythe et se distingueraient ainsi de l'utopie. « Le mythe est un récit formulantstructurellement la solution d'une contradiction fondamentale » (Marin, Utopiques : jeux d'espaces, p. 297). Orl'utopie se présente non pas comme une histoire que l'on raconte, mais comme un tableau que l'on montre. A vraidire ce tableau se manifeste de lui-même dans le livre. Cependant, le fait que l'on trouve par exemple dans l'île quedécrit Platon dans le Critas des formes géométriques (cercles, lignes, carrés) qui seront précisément celle de l'îled'Utopie, nous incite à penser qu'au-delà de la distinction du mythe et de l'utopie, il existe peut-être entre lestextes et les deux auteurs un rapport plus profond.Ce rapport, nous le voyons dans l'appel à la raison qui, dans les deux cas se fait nettement entendre. La perfectiondes structures géométriques n'est là que pour manifester le caractère parfaitement rationnel des deux îles. L'idéal de »

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