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MARC AURÈLE (121-180): Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans

Publié le 25/03/2005

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Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-toi pourtant que personne ne perd une autre vie que celle qu'il vit, et qu'il n'en vit pas d'autre que celle qu'il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; est donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît ainsi comme instantanée ; car on ne peut perdre ni le passé ni l'avenir ; comment en effet pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses : l'une que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu'il n'importe pas qu'on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l'autre qu'on perd autant, que l'on soit très âgé ou que l'on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c'est la seule qu'on possède, et que l'on ne perd pas ce que l'on n'a pas. MARC AURÈLE (121-180)

« croyons alors aptes à décider de ce qui est bien et de ce qui est mal, dans l'ignorance complète pourtant desconséquences dernières de ce qui arriverait si par impossible la réalité se réglait sur nos désirs. Si le destind'une personne veut qu'elle meure dans sa jeunesse, puisque cette portion de vie qui lui est ôtée n'a pasd'existence réelle, alors sa mort est, à considérer les choses objectivement, analogue à la mort dite naturelled'un vieillard, elle n'est que la privation du présent.Ainsi donc, « le plus long et le plus court reviennent au même ». Ce que cette formulation pourrait avoir dedésenchanté est démenti par la reprise sous une autre forme du même argument : « on ne peut perdre ni lepassé ni l'avenir ». Cet axiome est à la fois tragique et réconfortant. Il est réconfortant dans la mesure où ilenseigne à vivre dans l'instant présent et où il dissipe les vains attachements à ce qui n'apporte rien à la vie,évacuant ainsi à la fois la nostalgie impuissante et l'angoisse face à l'avenir. Il est tragique dans la mesure où ilsignifie que la mort est omniprésente, car elle ne consiste en réalité qu'en la perte du présent, or c'est à toutinstant que le présent s'enfuit, si bien qu'en ce sens chaque moment de la vie est comme une petite mort.Mais comprendre cela est aussi une manière de se familiariser avec l'idée de la mort et partant de l'apprivoiser.On voit que le parti pris de considérer avec lucidité le tragique de la condition humaine, loin de conduire l'âmeau désespoir morbide, lui permet de l'accepter avec sérénité, et même d'y reconnaître la justice de la nécessitéuniverselle. C'est à cet apprentissage que vise la méditation solitaire de Marc Aurèle.Il reste toutefois une objection possible : perdre le présent est quitter la vie, et c'est cela qui estinsupportable. Comment accepter l'idée de ne plus être ? L'homme ne désire-t-il pas par nature l'éternité, etn'a-t-il pas besoin de croire en une vie après la mort pour ne pas désespérer ? Mais il n'est pas si évident quel'éternité soit vraiment désirable. Le texte utilise ici un second argument : « il n'importe pas qu'on voit lesmêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini », car « toutes les choses sontéternellement semblables et recommençantes ».Cet argument se fonde sur une conception cyclique du temps, qui nous est devenue moins familière. Est-ce àdire qu'il perd toute sa valeur dès que l'on se représente le temps de façon linéaire ? Il contient en tous casune idée intéressante, qui est que la vie ne tire son agrément que de la nouveauté, et il est certain qu'on nepeut se représenter en imagination l'éternité sans craindre l'ennui, si tout au moins il fallait, ce que personnene croit, la vivre sans jamais se transformer, dans la simple continuité de la vie présente. On en pourra doncconclure que la perspective de l'éternité n'est éventuellement consolante que si elle est précédée de la mort,et donc qu'il faut bien quitter cette vie. Même si Marc Aurèle n'envisage pas un quelconque au-delà, et s'ilpose en dogme l'existence d'un monde éternel aux possibilités limitées dont la conséquence est l'éternel retourdes mêmes choses, on voit que son argument n'est pas sans portée universelle.Puisque donc il est dans l'ordre des choses que nous quittions tous cette vie, et que cet ordre est sansreproche, l'argument principal peut être rappelé une nouvelle fois : « on perd autant, que l'on soit très âgé ouque l'on meure de suite ». Autant, c'est-à-dire en réalité rien d'autre que des virtualités qui n'existent quedans l'imagination. Ainsi donc, la mort n'est pas un mal, ni du point de vue universel, ni même du point de vueparticulier de toute personne qui s'apprête à mourir.La démonstration est-elle suffisante ? Il faut remarquer que le texte a une visée beaucoup plus pratique quethéorique, c'est-à-dire qu'il s'adresse plus à la volonté qu'il faut raffermir qu'à l'intelligence qui cherche desraisons décisives. Néanmoins, c'est bien une démonstration que Marc Aurèle construit, et non une exhortation.Or, parmi les postulats qui fondent cette démonstration, il y a cette idée que nous devons apprendre à vivreen excluant l'imaginaire de nos prétentions. Certes, on voit bien ce qu'il contient de vrai : la lucidité seratoujours une vertu, et se lamenter parce que n'arrive pas ce qui est impossible témoigne d'une attitudeinfantile. Toutefois, il s'agit ici de quelque chose de différent.En effet, la somme d'espoirs que porte une vie n'est pas tout à fait rien. Tout d'abord, les projets ou même lesrêves que nous faisons sont créateurs, et sans eux l'ennui n'attendrait pas l'éternité. Ensuite, nous ne vivonsjamais en réalité en adhérant totalement au présent. Même les instants privilégiés, où nous ne pensons à rienqu'à la sensation heureuse qui nous imprègne de son évidence, sont enrichis par les souvenirs du passé etl'attente de l'avenir. Perdre le présent, c'est donc perdre plus que l'instant abstrait de « réalité » qui n'est déjàplus au moment où on en parle. Enfin, la mort, c'est aussi la disparition de ceux que nous aimons, tant leurmort que la nôtre d'ailleurs. Et cette disparition est douloureuse parce qu'elle nous laisse face à la brutalitéévidente de l'inachèvement : nous souffrons de ne pas avoir pu dire tout ce que nous aurions voulu dire àl'être disparu, et en particulier notre affection, un peu comme nous avons du mal à dire adieu à quelqu'un quipart pour très longtemps. Et c'est bien en cela que la mort reste profondément tragique, en toute lucidité.C'est qu'elle est la manifestation implacable du caractère inévitablement inachevé de la vie. »

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