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Pourquoi les hommes créent-ils des images ?

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* Traditionnellement défini comme « animal doué de raison », l'homme est aussi, selon Aristote, un « animal politique ». Ce serait en effet pour qu'il puisse s'entendre avec ses semblables sur le bon, l'utile et le juste que la nature l'aurait pourvu du langage. L'image est d'abord le fait de la nature : les rêves, la surface de l'eau, le ciel, et les paysages offerts à notre contemplation. Puis « l'amour, dit-on, fut l'inventeur du dessin », rappelle plaisamment J.-J. Rousseau (Essai sur l'origine des langues, I) : « Que celle qui traçait avec tant de plaisir l'ombre de son amant lui disait de choses ! » On entre par cette initiative dans un processus nouveau : cette fois les images s'ajoutent au monde réel, s'interposent, et le remplacent quand il ne nous convient plus. L'homme se fait l'ordonnateur d'un monde d'images qui prétendent à l'indépendance et à une vie propre.La fabrication d'images est une constante anthropologique.L'image est indissociable du devenir humain : elle constitue des modèles qui se proposent à l'imitation. Dès l'enfance, une tendance mimétique est à l'oeuvre (cf.

« figurine que les familles patriciennes romaines promenaient en public à la mort d'un de leurs membres, en sonhonneur. L'ethnologie a montré que l'objet représentatif du mort est transmis aux individus en qui l'on croit quel'aïeul s'est successivement réincarné. Par exemple, « les churinga sont les témoins palpables de la période mythique» (C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, p. 320). L'image a partie liée avec le passage continuel entre vie et mort,entre une société et son histoire, entre nature et surnature, donc avec la puissance qui transcende le passage. L'image exprime la séparation d'avec l'origine. Investie d'une délégation symbolique qui lui permet de valoir pour autre chose, l'image consigne ainsi une perte de lachose, un déficit en puissance, l'éloignement d'un objet qui relègue en même temps le sujet dans son exil. C'estpourquoi elle est aussi le lieu d'une adresse : adresse court-circuitée dans le cas de Narcisse qui dans son illusionprend pour un corps ce qui n'est que de l'eau, et qui est voué à osciller entre reconnaissance et non-reconnaissance (« semblable !... Et pourtant plus parfait que moi-même, / Éphémèreimmortel [...] mon cher corps, temple qui me sépares / De ma divinité [...] », in Valéry, Charmes, « Fragments duNarcisse »). S'adressant à son image comme à son autre propre, il perd fatalement sa place de sujet réel. Lalittérature abonde de ces cas de « doubles » qui poussent le hanté à rétablir l'unité de son être en se suicidant auprofit de son autre (Maupassant, Le Horla ; Dostoïevski, Le double). Avant toute image fabriquée, il y a donc unphénomène que cette image veut conjurer ou stabiliser, un double d'autant plus inquiétant qu'il est familier, et dontles ambiguïtés peuplent la vie enfantine. Le conte L'homme au sable de Hoffmann, où la figure de légende sesurimpose à celle du père mort, où l'aimée Clara est supplantée par la poupée Olympia, etc., multiplie lesidentifications possibles aux yeux du héros Nathanaël (cf. Freud, L'inquiétante étrangeté, II, sur la menace decastration).La nostalgie pour l'origine produit non seulement un intérêt pour la mort, mais aussi pour la provenance utérine,qu'on ne saurait avoir mentalement quittée, en raison de la « prématuration spécifique à la naissance » (Lacan,Écrits). On atteint la suprême « inquiétante étrangeté » avec « l'idée d'être enterré vivant en état de léthargie » ;or, cet effrayant fantasme « n'est que la transformation d'un autre qui n'avait à l'origine rien d'effrayant, mais était,au contraire, accompagné d'une certaine volupté, à savoir le fantasme de la vie dans le corps maternel » (Freud,op. cit. ). Cet autre monde est un inconnu dont pourtant nous sommes tous provenus, plus encore, « nous sommesvenus d'une scène où nous n'étions pas », scène dont l'image nous manque et dont les substituts nous « fascinent» (P. Quignard, Le sexe et l'effroi, coll. « Folio »). L'image qui manque, celle dont l'intuition exceptionnelle faitcondamner le légendaire Tirésias à la cécité, c'est la différence sexuelle et la scène primitive (dont le symbole est latête de Méduse tirant la langue dans une bouche fendue et pétrifiant celui qui lève le regard sur elle ; cf. lacomposition parodique de Duchamp, « Étant donné : 1 / la chute d'eau ; 2 / le gaz d'éclairage », in J. Clair, Méduse,Ed. Gallimard). La multiplication des substituts à l'image de l'origine se révèle jeu avec la mort. Pourtant l'image participe aussi, avec le corps et le mot, aux « montages » d'où est issu le sujet « parlant » (doncdivisé). On a vu que l'image, dans sa relation duelle avec le « sujet », n'était que réceptacle ouvert auxeffondrements narcissiques, aux identifications avortées, à la fascination : la logique de la différenciation estsoustraite au sujet exclu de la scène originaire. C'est pourquoi « l'identité » ne cesse pour lui d'être un abîme où il seperd que si le regard d'un tiers absolu (qui ne soit lui-même pas une image) configure enfin une altérité possible :tiers irreprésentable dont il faut, cependant, que des images accréditées le mettent en scène. C'est parce quecertaines images sont les indices de cet Autre, que les images font de manière générale l'objet d'une relativecroyance, peuvent participer à une généalogie, à une culture, et jouer un rôle médiateur. Pour comprendre lerapport entre cette référence et les images, consultons le tableau de Magritte, La reproduction interdite : on y voitle dos d'un homme debout face à un miroir, où se dessine l'image de ce même dos ; le personnage du tableau nevoit donc pas son reflet, mais ce que nous voyons de lui. Ce tableau mystificateur en appelle à notre réflexion ;rompant avec la logique spéculaire, il nous contraint à considérer le mystère par lequel nous savons nous yreconnaître dans une image : il n'y a, en général, pas d'image, sans ce pouvoir d'instituer une imagevraie, l'image absolue et comme telle fondatrice. Enfin, le paradigme d'un tel mythe (fondateur du regard individuelet instaurateur de lien social), c'est l'effigie du Christ : « La vénération de la Sainte Face suppose pour le fidèle laséparation d'un incommensurable. [...] Se mirer dans l'image divine donne la clé de l'image de soi comme imageinatteignable » (P. Legendre, Dieu au miroir, Ed. Fayard, p. 59). L'image est ainsi occasion de la rencontre de soi. »

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