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Article de presse: La conférence de Téhéran

Publié le 17/01/2022

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28 novembre 1943 - Il est 16 heures, le 28 novembre 1943, lorsque, dans le salon d'honneur de l'ambassade soviétique à Téhéran, Roosevelt déclare ouverte la session plénière de la première rencontre des chefs des trois puissances militaires alliées contre l'Axe. Staline est accompagné de Molotov et de Vorochilov, respectivement commissaires aux affaires étrangères et vice-président du gouvernement Churchill est entouré d'Anthony Eden, le secrétaire au Foreign Office, et des chefs d'état-major. Quant à Roosevelt, il est parvenu à écarter de sa délégation Cordell Hull, le secrétaire d'Etat, qu'il n'apprécie guère. Il a emmené à Téhéran son conseiller Harry Hopkins, l'ambassadeur américain à Moscou, Averell Harriman, ainsi que les chefs d'état-major. La conférence est l'aboutissement de plusieurs mois, voire d'années d'efforts : Roosevelt avait souhaité une rencontre au sommet avec Staline dès décembre 1941, au lendemain de l'attaque japonaise sur Pearl-Harbor. Mais Staline, arguant de ses responsabilités de généralissime qui l'empêchaient de quitter l'Union soviétique, s'était toujours dérobé. Un autre obstacle à la rencontre était l'insistance du premier ministre britannique à y participer : Churchill redoutait en effet que Roosevelt ne rencontre en tête-à-tête un Staline dont il partageait l'hostilité aux intérêts coloniaux du Royaume-Uni. C'est pendant l'été 1943, alors pourtant que les relations sont au plus bas entre les Anglo-Américains et Staline, que ce dernier accepte le principe d'une rencontre au sommet. Mais il en impose la date et le lieu : l'Iran, occupé dès 1941 par l'URSS et le Royaume-Uni, présente pour le dictateur l'avantage de la proximité et de la sécurité novembre marque le début de la pause hivernale sur le front de l'Est, où l'armée soviétique a remporté victoire sur victoire. La première session plénière est décisive puisqu'elle a pour objet d'arrêter la stratégie militaire alliée jusqu'à la fin de la guerre. Roosevelt obtient de Staline l'assurance qu'il ouvrira un front contre le Japon sitôt l'Allemagne défaite. Puis on en vient au coeur du sujet, l'opération " Overlord ", c'est-à-dire le débarquement en Europe. D'entrée, Roosevelt pose les termes du dilemme : les équipements amphibies étant en nombre limité, il faut choisir entre la poursuite des opérations en Méditerranée et " Overlord ". Staline vole à son secours : certes, admet-il, la campagne d'Italie n'est pas inutile, mais du fait des Alpes, ce n'est pas ainsi que l'on atteindra le coeur de l'Allemagne, ni d'ailleurs les Balkans, beaucoup trop éloignés. Ce qu'il faut, c'est un débarquement en France, sur la côte de la Manche, soutenu, peut-être, par un débarquement dans le sud de la France. Ces propos remplissent d'aise les Américains, mais contrarient Churchill, partisan de retarder " Overlord " de quelques mois pour poursuivre l'offensive en Italie, entraîner la Turquie dans la guerre contre l'Allemagne, ouvrir la mer Egée et les Dardanelles, appuyer la résistance yougoslave de Tito. Staline balaie ces arguments d'un revers de la main : est-il vraiment sage d'allouer tant de forces à des opérations subalternes en Méditerranée, alors que tout l'effort doit être concentré sur " Overlord " ? Les jours suivants, la complicité entre Roosevelt et Staline s'affirme face à un Churchill de plus en plus isolé. Rassuré par la promesse soviétique d'entrer en guerre contre le Japon, Roosevelt s'empresse de recueillir l'accord de Staline à sa grande idée d'une organisation mondiale de sécurité : elle pourrait être formée, suggère-t-il, par un corps consultatif, représentatif de la communauté internationale, et un comité exécutif de dix membres, où figureraient les " Quatre Grands " : les trois présents plus la Chine nationaliste. Staline ne prise guère la présence d'un rival chinois dans le cercle des " Grands ", mais est rassuré par la promesse du président américain de réserver à chacun d'entre eux un droit de veto. Quant à la France, écartée d'emblée par Roosevelt, elles est passée par pertes et profits par Staline : la " vraie " France est celle de Pétain, argue-t-il, pas celle de de Gaulle, et elle devra payer le prix de sa collaboration avec les nazis, notamment en renonçant à son empire colonial. Seuls Churchill et Eden, qui pressentent le danger pour les possessions de la couronne britannique et qui ont plus que les autres le souci de l'équilibre sur le continent, plaident pour une France restaurée et forte. Car c'est sur le sort de l'Europe que les vues de Staline et de Roosevelt convergent le plus nettement. Le président américain déclare qu'il n'a aucune intention d'y laisser, après la fin de la guerre, des troupes terrestres - tout au plus des forces aériennes et navales, - laissant ce soin aux Britanniques et aux Soviétiques. En étouffant dans l'oeuf les projets d'offensive à travers les Balkans que caressait Churchill, il fait clairement comprendre à Staline qu'il ne serait pas encombré par des forces anglo-américaines dans une Europe de l'Est dont le sort est scellé par ce choix stratégique. Seule la Finlande, que Roosevelt entoure d'une sollicitude bienveillante, tire son épingle du jeu. La Pologne, qui est l'un des enjeux majeurs de la conférence, tombe en revanche comme un fruit mûr dans l'escarcelle de Staline, malgré les efforts de Churchill, qui ne manque pas une occasion de mettre la question polonaise sur la table. C'est ainsi que, dès le premier jour de la conférence, après le dîner, il entreprend Staline : c'est à cause de la Pologne, plaide-t-il, que le Royaume-Uni est en guerre. Mais le seul engagement qu'il ait pris vis-à-vis de la Pologne est de garantir le maintien d'un Etat indépendant. Il n'a accordé aucune garantie de frontière : la Pologne pourrait donc fort bien " se déplacer vers l'ouest, comme un soldat qui ferait deux pas sur sa gauche ". Et Churchill d'illustrer son propos à l'aide de trois allumettes représentant l'Allemagne, la Pologne et la Russie. L'idée plaît à Staline, qui a manifestement son opinion sur la frontière orientale de la Pologne, mais ne veut pas s'engager sur la frontière occidentale, celle avec l'Allemagne. La question allemande reste ouverte Il ne reste qu'à recueillir l'assentiment de Roosevelt qui, peu avant le début de la dernière session, prend à part Staline et lui confie qu'il est prêt, personnellement, à accepter de déplacer, vers l'ouest les frontières de la Pologne. Toutefois, l'élection présidentielle approchant, il ne peut s'aliéner les suffrages des quelque six à sept millions d'Américains d'origine polonaise et ne pourra donc prendre aucune position publique sur ce sujet avant novembre 1944. Dans le même souffle, Roosevelt laisse entendre qu'il n'a pas l'intention de contester l'annexion par l'URSS des Républiques baltes, pour peu que Staline fasse une concession formelle au principe d'autodétermination. Lorsque s'ouvre la dernière session plénière, le 1 décembre à 16 heures, il ne reste que deux questions pendantes : la Pologne et le sort de l'Allemagne. Devant Roosevelt, qui manifeste ostensiblement son impatience d'en finir avec le premier sujet, Staline fait monter les enchères : il fait accepter le principe de la frontière polono-soviétique le long de la ligne Curzon - du nom du secrétaire au Foreign Office qui avait proposé ce tracé en 1919, - obtient le rattachement d'une partie de la Prusse orientale, la région de Koenigsberg, à l'Union soviétique, mais reste sourd aux demandes réitérées par Churchill de renouer avec le gouvernement polonais de Londres. Quant au sort de l'Allemagne, Roosevelt est partisan d'un démembrement en huit parties, dont trois sous tutelle des Nations unies Churchill, plus réservé, a surtout le souci de séparer et de neutraliser la Prusse - la " racine du mal " - du reste de l'Allemagne, qui pourrait être constituée, avec l'Autriche, en une " confédération danubienne ". Le 2 décembre, chacun retourne dans sa capitale. Un communiqué anodin ne révèle rien, pour d'évidentes raisons, des décisions de la conférence, dont la teneur ne sera connue qu'après-guerre. Le plan d'opérations militaires arrêté à Téhéran sera respecté avec les débarquements, en 1944, en Normandie puis en Provence. La conférence de Yalta ratifiera, en février 1945, le déplacement vers l'ouest des frontières de la Pologne. L'Organisation des Nations unies, la grande idée de Roosevelt, verra le jour au printemps 1945, avec la Charte de San Francisco. Et l'URSS entrera, comme convenu, en guerre contre le Japon après la capitulation de l'Allemagne. Bien avant Yalta, la conférence de Téhéran avait - en trois jours - jeté les dés de l'ordre politique et militaire de l'après-guerre. STEPHANE MEYLAC Le Monde du 29 novembre 1993

« Royaume-Uni est en guerre.

Mais le seul engagement qu'il ait pris vis-à-vis de la Pologne est de garantir le maintien d'un Etatindépendant.

Il n'a accordé aucune garantie de frontière : la Pologne pourrait donc fort bien " se déplacer vers l'ouest, comme unsoldat qui ferait deux pas sur sa gauche ".

Et Churchill d'illustrer son propos à l'aide de trois allumettes représentant l'Allemagne,la Pologne et la Russie.

L'idée plaît à Staline, qui a manifestement son opinion sur la frontière orientale de la Pologne, mais ne veutpas s'engager sur la frontière occidentale, celle avec l'Allemagne. La question allemande reste ouverte Il ne reste qu'à recueillir l'assentiment de Roosevelt qui, peu avant le début de la dernière session, prend à part Staline et luiconfie qu'il est prêt, personnellement, à accepter de déplacer, vers l'ouest les frontières de la Pologne.

Toutefois, l'électionprésidentielle approchant, il ne peut s'aliéner les suffrages des quelque six à sept millions d'Américains d'origine polonaise et nepourra donc prendre aucune position publique sur ce sujet avant novembre 1944.

Dans le même souffle, Roosevelt laisseentendre qu'il n'a pas l'intention de contester l'annexion par l'URSS des Républiques baltes, pour peu que Staline fasse uneconcession formelle au principe d'autodétermination. Lorsque s'ouvre la dernière session plénière, le 1 décembre à 16 heures, il ne reste que deux questions pendantes : la Pologneet le sort de l'Allemagne.

Devant Roosevelt, qui manifeste ostensiblement son impatience d'en finir avec le premier sujet, Stalinefait monter les enchères : il fait accepter le principe de la frontière polono-soviétique le long de la ligne Curzon - du nom dusecrétaire au Foreign Office qui avait proposé ce tracé en 1919, - obtient le rattachement d'une partie de la Prusse orientale, larégion de Koenigsberg, à l'Union soviétique, mais reste sourd aux demandes réitérées par Churchill de renouer avec legouvernement polonais de Londres. Quant au sort de l'Allemagne, Roosevelt est partisan d'un démembrement en huit parties, dont trois sous tutelle des Nationsunies Churchill, plus réservé, a surtout le souci de séparer et de neutraliser la Prusse - la " racine du mal " - du reste del'Allemagne, qui pourrait être constituée, avec l'Autriche, en une " confédération danubienne ". Le 2 décembre, chacun retourne dans sa capitale.

Un communiqué anodin ne révèle rien, pour d'évidentes raisons, desdécisions de la conférence, dont la teneur ne sera connue qu'après-guerre.

Le plan d'opérations militaires arrêté à Téhéran serarespecté avec les débarquements, en 1944, en Normandie puis en Provence.

La conférence de Yalta ratifiera, en février 1945, ledéplacement vers l'ouest des frontières de la Pologne.

L'Organisation des Nations unies, la grande idée de Roosevelt, verra lejour au printemps 1945, avec la Charte de San Francisco.

Et l'URSS entrera, comme convenu, en guerre contre le Japon aprèsla capitulation de l'Allemagne.

Bien avant Yalta, la conférence de Téhéran avait - en trois jours - jeté les dés de l'ordre politiqueet militaire de l'après-guerre. STEPHANE MEYLAC Le Monde du 29 novembre 1993. »

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