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cours: NATURE / CULTURE (d de e)

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culture

B) LA NATURE COMME NORME

- Si la notion de culture implique un certain travail exercé sur une nature donnée, une transformation de la nature susceptible de produire des propriétés nouvelles ou, tout au moins, de développer des qualités d’abord virtuelles, on peut envisager, dans un deuxième temps, cette transformation comme une perversion, c'est-à-dire finalement une dénaturation. La culture n'est plus tant l'idéal vers lequel tout un chacun doit tendre pour se réaliser qu'une dérive par rapport à l'équilibre originel. L'opposition de la nature et de la culture peut alors jouer cette fois en faveur de la nature qui devient une norme, tandis que la culture incarne l'ordre de l'artifice.

1) Le primat de l’inné sur l’acquis

 

- La biologie contemporaine, sous la forme notamment de la sociobiologie, nous invite à penser que l’homme est un élément parmi d’autres dans le règne de la nature et prétend trouver dans l’infrastructure génétique les motifs ultimes de nos comportements, voire de nos choix moraux et esthétiques.

- Contrairement à ce que pense Sartre, ce n’est pas l’existence qui précède l’essence mais le contraire. Comment un être vivant pourrait-il exister - agir, choisir, créer - sans être d’abord ceci ou cela - un corps, un cerveau, une essence génétiquement déterminée ? Il faut être d’abord pour exister ou pour choisir quoi que ce soit. De plus, s’il  est vrai que l’homme n’a pas de nature, dans ce cas comment se fait-il que nous nous méfions des manipulations génétiques et que nous en appelions à la bioéthique ?

- La biologie nous enseigne, en effet, que l’homme a bien une essence, une nature: existent des traits communs à tous les êtres humains (le langage et les apprentissages, par exemple, dont nous sommes, selon J. Monod et F. Jacob, génétiquement programmés; la démesure, le fantasme, le délire qui sont, selon E. Morin, dans notre nature et que nous transformons en ordre, rationalisons; certaines émotions fondamentales…). Nous sommes hommes par nature : les possibilités exceptionnelles de l’espèce humaine proviennent de l’évolution naturelle des espèces; les comportements des animaux, comme l’expliquent les éthologues, sont souvent des ébauches des nôtres (ils sont capables de sensations, d’émotions et, chez certains d’entre eux, de comportements altruistes, érotiques, etc.).

- Ainsi, pour les sociobiologistes, le fond héréditaire de l’éthique et de la culture est-il plus fort que l’acquis dû aux multiples influences des divers milieux dans lesquels nous baignons en permanence. La culture et l’histoire sont considérées comme des prolongements de la nature. L’universalité de certains traits de l’être humain renvoie à l’idée de nature humaine : le biologiste Edward O.Wilson postule que des activités humaines généralement perçues comme d’origine culturelle sont en fait enracinées dans notre héritage génétique : l’altruisme, la formation des couples, la communication…

- Ainsi tous nos comportements, y compris ceux qui sont en apparence les plus “spirituels”, sont-ils le résultat de l’adaptation sélective de notre nature biologique au milieu qui nous entoure. La spécificité de l’humain est alors contestée au profit de l’affirmation d’une continuité parfaite des espèces.

- Une discipline comme la génétique des comportements, par exemple, entend dévoiler d’éventuels déterminismes dissimulés derrière nos modes de vie. De vastes entreprises de recherches sont consacrées aux origines de l’homosexualité, de l’intelligence, de l’agressivité, de l’alcoolisme, de la schizophrénie ou de la dépression.

- Par exemple, le 29 novembre 1996 paraissait dans la revue américiane Science une étude de Klaus Peter Lesch, professeur de neurobiologie à l’université de Würzburg, relatant une découverte : la mise au jour de l’origine génétique de certaines formes graves d’anxiété névrotique. Ces dernières seraient dues à de petites différences entre les gènes, semblables à celles qui expliquent la couleur des cheveux ou des yeux. Les biologistes parlent ainsi de familles de schizophrènes, de maniaco-dépressifs, etc.

- Mais ce type de recherche fait problème sur le plan éthique et philosophique.

- Dire qu’un comportement, quel qu’il soit, est déterminé par une origine génétique, n’est-ce pas se défausser sur la nature de ce que l’on considérait jadis appartenir à la sphère de la responsabilité humaine ? En 1965, des recherches menées sur une éventuelle origine génétique de l’agressivité avaient conduit certains chercheurs à émettre l’hypothèse d’un “chromosome du crime” (on avait trouvé, chez certains débiles mentaux ayant fait preuve de violence, une anomalie des chromosomes sexuels - XYY au lieu de XY). Des avocats s’empressèrent aussitôt de demander l’acquittement des criminels porteurs de cette particularité au motif qu’ils n’étaient pas responsables de leur lourde hérédité ! 

- De plus, prétendre que la schizophrénie, l’alcoolisme, la dépression seraient innées, n’est-ce pas revenir à l’idée ancienne qu’il existerait des déviants par nature, des familles de “tarés” ? Ces maladies ne sont-elles pas avant tout déterminées par l’histoire individuelle et familiale ? Ne va-t-on pas se mettre à examiner l’ADN d’un individu avant de le recruter, voire se mettre à tester les embryons pour éliminer ceux qui seraient manqués ?

1.     L'homme et l'animal : une différence de degré

- La thèse naturaliste ou matérialiste, contrairement à la perspective humaniste (Rousseau, Kant), tend à abolir l'idée d'une discontinuité radicale entre le monde de la nature et celui. La nature devient un absolu ; l’homme est le fruit d’un processus biologique d’hominisation (l’homo sapiens se distingue progressivement des espèces dont il dépend, et ce par mutations et sélection naturelle), et d’un processus historique d’humanisation (il se détache peu à peu de la nature par les règles, les interdits, le langage, la civilisation…). La distinction entre l’homme et l’animal n’est alors que quantitative – différence de degré et non de nature.

- Thèse utilitariste (Bentham, Henry Salt, Peter Singer): l'homme n'est pas le seul à posséder des droits, mais, avec lui, tous les êtres susceptibles de plaisirs et de peines.

- Dans son livre La libération animale, Peter Singer estime que c'est l'intérêt qui est le fondement du respect moral et le critère du sujet de droit. C'est la capacité à éprouver du plaisir ou de la peine qui qualifie la dignité d'un être et le constitue en personne juridique. D'où l'extension de la protection du droit à tous les êtres susceptibles de souffrir.

- Conséquence : l' " antispécisme ", doctrine hostile à toute hiérarchisation des espèces et prônant une égalité formelle de tous les êtres souffrants et jouissants. Certains êtres souffrant plus que d'autres, ils doivent être traités différemment. Par exemple, un humain condamné à mort souffrira plus qu'un animal placé dans la même situation (l'humain anticipe la situation). Conséquence également : la fin de l'anthropocentrisme (chrétien, cartésien); continuité entre l'homme et l'animal. Un chimpanzé, un chien, un cochon sains  valent plus qu'un nourrisson débile qui ne pourra jamais atteindre le niveau d'intelligence d'un chien.

- Pour les mêmes raisons, Singer est pour l'euthanasie : pourquoi continuer à vivre si la somme des souffrances l'emporte sur celle des plaisirs ?

- On le voit, cette thèse utilitariste se différencie radicalement de la thèse humaniste héritée de Rousseau et de Kant : pour cette dernière, c'est la faculté de s'arracher aux intérêts (la liberté) qui définit la dignité et fait du seul être humain une personne juridique. C'est la liberté ou la bonne volonté, c'est-à-dire la capacité à agir de façon désintéressée, non égoïste, qui qualifie l'homme comme être moral.

2.     La nature comme modèle

- Question : la nature peut-elle constituer pour l'être humain un modèle ?

- Le modèle désigne une réalité dont l'existence sert de référence ou de mesure à d'autres réalités, considérées comme secondes. Il s'agit d'une forme idéale, d'une valeur à suivre. En quoi la nature pourrait-elle alors être considérée comme une valeur, une idée, une réalité en fonction desquelles des jugements pourraient être formulés  sur la culture elle-même, cette dernière devant d'ailleurs se rapprocher, autant que faire se peut, de la culture ?

- La nature comme modèle : c'est d'abord le point de vue des sociétés anciennes et traditionnelles : la nature, définie comme le grand Tout qui englobe à la fois les êtres vivants et la société des hommes, est modèle d'organisation, de régularité (rythme des jours et des nuits, succession des générations qui recycle la mort en vie…), de rigueur hiérarchique (le sociétés animale), de beauté (cosmos = parure)…

- La nature ensuite offre ses matériaux et constitue un répertoire de toutes les formes : l'abondance et la variété des phénomènes physiques représentent une véritable panoplie où il semble que l'ingéniosité humaine n'a plus qu'à puiser. L'observation du monde animal et de la nature physique a suscité en l'homme des projets et des désirs qui ont été à l'origine de bon nombre d'inventions : l'homme a désiré voler comme un oiseau, nager comme un poisson…

- Idée de la bonté immanente de la nature : la nature, la terre sont vécues comme maternelles. La nostalgie de la nature signifie dans la psyché collective le désir inconscient de retourner au ventre maternel, désir qui met entre parenthèses le traumatisme de la naissance, que la culture et l'histoire représentent. Depuis les commencements de l'âge industriel l'homme a la nostalgie de la nature. L'homme moderne projette sur la nature toutes les qualités dont il croit la culture dépourvue : la beauté, la bonté, l'innocence, la pureté, la vérité, la liberté.

- Face au naturel et contre lui, il y a l'artificiel, le contraint, l'inquiétant, l'anormal, le monstrueux. Et lorsqu'on veut stigmatiser un crime ou un comportement, on dit qu'il est "contre nature". Ainsi l'homme moderne idéalise-t-il son origine, qu'il voit comme pureté ou perfection.

- Fantasme d'une nature qui reste pure en soi et vers laquelle l'homme se tourne lorsqu'il est insatisfait de ce qu'il vit. Par exemple, face aux réalités harassantes du travail et de la vie sociale, la nature représente aujourd'hui les plus fortes compensations : voir les vacances, les sports, les jeux qui prennent la nature à la fois pour décor et pour substrat; pour les cadres d'entreprise surmenés, de jeux de rôle ont lieu dans la nature.

- Paradoxalement, le sentiment, l'amour de la nature appartiennent au monde de la culture : le berger qui, jadis, gardait ses moutons dans la montagne aimait sans doute moins la nature que le citadin d'aujourd'hui pour lequel la nature n'est plus de l'ordre de la nécessité mais de la liberté.

- On retrouve ce fantasme dans un certain écologisme radical ou intégriste (cf les théories de Peter Singer).

- Quelles sont les limites de cette idée que la nature est un modèle ?

- Il s'agit d'abord d'une nature idéale, parfaite et donc introuvable. L'appel à un modèle naturel n'est que la construction abstraite et vide d'un envers du mal actuel (" illusion de rétroactivité " – Canguilhem, in Le normal et le pathologique). La nature est une idée qui a pour fonction de dénoncer le devenir comme une dégradation.

- L'ordre de la culture, comme nous l'avons vu, est tout ce que l'homme ajoute à la nature; il est donc irréductible à la nature et n'est pas calqué sur elle. Par exemple, le monde de l'art et celui de la nature sont des rivaux (cf. Oscar Wilde qui prétend que c'est la nature qui imite l'art et non le contraire). L'homme projette sur la nature ses désirs, ses angoisses, ses lois, ses rêves. Ainsi l'homme, à partir des techniques qu'il a lui-même inventées, croit retrouver ses propres techniques dans la nature. Mais, malgré son nom, l'avion (= latin avis) n'est pas un oiseau, il ne bat pas des ailes. Aucun poisson ne flotte comme un bateau, ni ne nage comme un sous-marin.

- Si l'on prend cette fois le terme modèle au sens axiologique (= valeur idéale), il n'y a dans la nature ni ordre, ni beauté, ni hiérarchie autres que celles que nous y projetons nous-mêmes. Qui plus est, il y a du mauvais dans la nature – la monstruosité, la maladie, la mort, etc. La nature ne constitue pas un modèle ni au sens de premier exemple, ni au sens de valeur idéale : en réalité, le naturel n'est ni bon ni mauvais en soi puisque ces valeurs n'ont de sens que par et pour l'être humain.

- Il peut y avoir un danger à ériger la nature en tant que norme. Tout ce qui échappe à la norme naturelle sera en effet décrit comme " anormal ". Par exemple, dans le domaine des moeurs, l'idée de nature comme norme sert à rejeter certains comportements comme anti-naturels; l'homosexualité sera ainsi rejetée comme étant contre nature sous le prétexte qu'elle n'assure pas la reproduction de l'espèce. Or, ce n'est pas au nom de la nature, mais au nom d'une certaine conception culturelle de la nature que telle ou telle pratique se voit condamnée. La norme naturelle devient alors une simple convention idéologique rétrograde qui sert de pur réactif.

- En ce sens, il y a danger lorsque la notion de nature cache l'exaltation du même et tend à désigner la culture de l'autre comme une déviation pathologique.

C) VERS UNE ARTICULATION DE LA NATURE ET DE LA CULTURE

- L'opposition radicale de l'inné et de l'acquis apparaît, en réalité, insatisfaisante car la distinction entre l'inné et l'acquis, entre l'homme, être biologique, et l'homme, être social, apparaît quelque peu stérile. Il semble que, dans un sujet, la culture ne se superpose pas à la nature en restant distincte d'elle. Quelques faits l'attestent.

1.     L'interaction de l'inné et de l'acquis

- Nos comportements sont l’effet d’une interaction complexe entre notre nature héréditaire et les milieux qui nous entourent. L'inné n'a pas de sens sans l'acquis et l'acquis n'a pas de sens sans l'inné.

- L'exemple des enfants sauvages montrent qu'on ne peut pas saisir la nature à l'état pur, en isolant, par exemple, un enfant à sa naissance. Il n'est en effet pas naturel de faire vivre un enfant dans un isolement absolu. Il a besoin de la présence et des soins de sa mère. Les comportements naturels demandent eux aussi du temps et une certaine maturation organique : la marche, par exemple.

- Les enfants sauvages sont des enfants qui depuis leur plus jeune âge ont vécu dans un abandon complet, dans la nature, loin des sociétés humaines, ou parmi les animaux.

- Exemple de Victor de l'Aveyron découvert en réalité dans le Tarn par des chasseurs alors qu'il était âge de 17 ans. Il fut l'objet d'une patiente éducation par Jean Itard, médecin-chef de l'Institution des sourds-muets à Paris au terme de laquelle Victor finit par perdre son allure bestiale, manger dans une assiette et prononcer quelques mots. Cette expérience est consignée dans un rapport de Jean Itard rédigé en 1807.

- Exemple, au XIXe siècle, de Gaspard Hauser enfermé dans un donjon à Nuremberg et privé de toute relation jusqu'à l'adolescence. Il put recevoir néanmoins des rudiments d'instruction.

- Exemple de deux fillettes trouvées en Inde en 1920 qui avaient été élevées par des loups : Amala, âgée d'un an et demi, et Kamala, âgée de 8 ans. Amala mourut à l'âge de 2 ans et demi et Kamala réussit à prononcer quelques mots et acquérir la station droite. Elle mourut à 17 ans.

- Ces récits montrent tous que les enfants élevés par des animaux ou loin des hommes ne sont parvenus que très laborieusement à se tenir droit et à vivre en société. On ne peut pas les prendre comme témoins de l'état naturel de l'homme avant l'état de culture. Ils sont en tout cas la démonstration vivante de l'incapacité à s'humaniser hors du contact avec les hommes. Le développement humain n'est possible que par la vie sociale et l'éducation, l'accès à la culture n'étant pas une donnée génétique.

- Les psychologues nous enseignent aujourd'hui que les relations entre un être humain et le milieu environnant dans lequel il grandit contribuent de façon décisive au développement des fonctions psychiques et intellectuelles. Dans La construction du cerveau, Prochiantz explique que le système nerveux de l’homme se construit au fil d’une véritable histoire où les accidents de sa vie sociale viennent le marquer de façon décisive. Le neurobiologiste Jean Didier Vincent va même jusqu’à affirmer que “le cerveau est une histoire”.

- En somme, chaque homme serait une “totalité bio-psycho-sociologique” (Edgar Morin, Le paradigme perdu, La nature humaine), les comportements innés humains “sont tellement mêlés à l’acquis qu’il est difficile de faire la part de l’un et de l’autre” (Jacques Ruffié, De la biologie à la culture).

2) Le dialogue de la nature et de la culture

- D'abord, aucun travail humain ne peut se passer des matériaux de base qui sont nécessairement naturels au départ. Les activités qui s'éloignent le plus de la nature en apparence – la manipulation génétique, la fabrication de matériaux synthétiques – partent nécessairement d'éléments naturels (les atomes, les gènes). Aucun travail humain ne peut se passer des matériaux de base qui sont nécessairement naturels au départ.

- La culture pénètre, transforme, voire parachève la nature : par un exemple, chez un enfant bien élevé, des conduites acquises, culturelles, deviennent spontanées, naturelles. Cf. l'analyse d'Aristote (Physique, Chapitre X, 192) : la technique est ce qui imite la nature, en la prolongeant, en la parachevant, en l'aidant à actualiser tout ce qu'elle ne peut actualiser par elle seule.

- Exemple du lit. Est naturel, selon Aristote, ce qui a son principe et sa finalité en soi-même. N'est pas naturel tout ce qui a son principe et sa finalité en dehors de soi-même. Il n'existe pas de lit sans artisan, sans le projet culturel de concevoir et d'utiliser ce lit : le lit a ainsi sa finalité en dehors de lui-même, il n'est donc pas un objet naturel. Mais le lit a quelque chose à voir avec la nature à la fois en lui-même (le bois est la nature, la cause matérielle du lit) et dans sa finalité (la cause finale) qui est dormir. Même dans l'objet artificiel, la nature n'est pas absente.

- La culture échappe à la nature en se soumettant à elle par le biais d'une ruse. Analyse de Hegel. La ruse consiste pour le sujet à faire travailler la nature à sa place, par l'intermédiaire des outils, de la technique. Il s'agit de différer la satisfaction d'un besoin pour mieux le satisfaire (exemple du renard de la fable de La Fontaine qui attend de flatter le corbeau pour récupérer le fromage). La culture se réalise ainsi par l'intermédiaire du dialogue technique avec la nature. On peut alors définir la culture comme l'" ensemble des façons dont on peut disposer techniquement de la nature " (Habermas, La technique et la science comme idéologie).

- Qui plus est, la culture fait elle-même partie de la nature : un être culturel, c’est un être naturel transformé. Il y a à la fois continuité biologique entre l’homme et la nature, et discontinuité historique que la culture, sans pour autant sortir de la nature, introduit. La culture fonctionne comme une “anti-nature” que la nature produit par l’évolution et qui la transforme par la civilisation. La discontinuité résulte alors de la continuité, la culture est un produit de la nature, de sorte que l’homme reste un animal, même “dénaturé”. L’homme est un être d’antinature parce qu’il y a, dans sa nature, quelque chose qui le prédispose à cela.

- Patrick Tort montre que la même sélection naturelle, qui élimine les moins aptes pour la vie, a aussi sélectionné la morale, qui refuse cette élimination. La morale constitue elle-même un avantage sélectif. Une humanité morale est plus apte à survivre qu’une humanité génétiquement incapable de se moraliser. Patrick Tort appelle cela l’effet réversif par quoi la nature produit la morale qui refuse ou transforme la nature. L’homme est cette espèce biologique (Homo sapiens) et sociale (l’humanité) qui se dresse contre la nature qui la produit et la contient. En somme, la nature produit cet être étrange, l’Homme, qui peut rompre avec la nature.

- Cette notion d’effet réversif permet de rendre compte de la liberté humaine. La liberté humaine est une marge d’indétermination, un pouvoir de choix, d’arrachement, de refus. Ce pouvoir est lui-même rendu possible par la nature, la sélection naturelle. Des individus jouissant d’une marge accrue d’indétermination, quoique génétiquement déterminée, auraient davantage de chances, dans la lutte pour la vie, de vaincre, de se reproduire, de s’adapter. De sorte que la liberté, comme la morale, serait un avantage sélectif : nous serions libres, et moraux, grâce à la nature.

- Il convient alors de distinguer, avec Sartre, situation et détermination.

- Une “situation” peut être aussi bien naturelle que sociale et historique. La situation est ce qui fait notre lot de départ (je suis né homme ou femme, dans telle classe sociale, dans tel pays, etc.). Il s’agit des données initiales sur lesquelles ma liberté n’a aucune prise. Mais ma liberté n’est pas anéantie par les situations plus ou moins contraignantes dans lesquelles je suis pris. C’est par rapport à ces situations que ma liberté, au contraire, se détermine.

- Ainsi la responsabilité et la liberté humaines ne sont-elles pas niées parce que l’on reconnaît la part de l’inné. Par exemple, s’il s’avérait qu’existent d’éventuelles inégalités naturelles, cette découverte n’évacue pas la question de savoir quelle devrait être l’attitude d’un démocrate face à cette découverte. L’inégalité, fût-elle avérée, ne devant pas se traduire, pour le démocrate, par l’attribution de privilèges juridiques ou politiques (la dignité de l’être humain est une donnée morale et non matérielle). Nécessaire distinction entre le fait et le droit ou la valeur, ce qui est et ce qui doit être.

3) Conclusion : ambiguïté et complexité (document audiovisuel sur Edgar Morin, travail à partir d'un questionnaire distribué aux élèves)

- Dans son livre Le paradigme perdu : la nature humaine, Edgar Morin parle de la " nature culturelle de l'homme ". L'homme a une "aptitude naturelle à la culture et l'aptitude culturelle à développer la nature humaine " (ibid., p. 99). "L'homme est un être culturel par nature parce qu'il est un être naturel par culture" (ibid.100). L'hominisation s'est faite selon une interaction entre trois processus : juvénilisation, cérébralisation, culturisation.

- Progrès de la "juvénilisation" : régression des comportements instinctuels, ouverture à l'environnement naturel et social, acquisition d'une grande plasticité. Progrès de la cérébralisation : développement des possibilités associatives du cerveau. Progrès de la "culturisation" : multiplication des informations, des connaissances, des règles d'organisation, des modèles de conduite. A partir d'un certain stade, "la complexité du cerveau et la complexité socioculturelle ne peuvent que s'emboîter l'une dans l'autre…"

- Documentaire sur Edgar Morin. La notion de complexité.

- Au total, nature et culture sont toujours déjà en l’homme et sont indiscernables. Ce qui fait dire à Merleau-Ponty, dans La phénoménologie de la perception, que l’homme se définit par le ”génie de l'équivoque”, par l’”échappement” (la conduite humaine n’est jamais strictement réductible à l’un des deux ordres) et qu’il s’avère donc proprement inclassable. Double appartenance, et en même temps double irréductibilité de l'homme à la nature et à la culture. Il n'y a pas de nature sans culture, ni de culture sans nature. L'homme est celui qui est où on ne l'attend pas. L'homme est proprement introuvable, inassignable. Il est inclassable, et c'est justement là que réside sa différence spécifique.

- L'ambiguïté qui règne entre la nature et la culture devient un trait constitutif de la définition de l'homme : l'homme est un être de détour. La ruse humaine consiste à échapper à toute caractérisation fixe et définitive.

- Où l'on voit que l'enjeu profond de la distinction de la nature et de la culture repose dans la question de la nature humaine vers laquelle nous devons nous tourner à présent.

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