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De vieilles règles pour la nouvelle économie

Publié le 17/01/2022

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11 octobre 2000 MICROSOFT est née d'une erreur de jugement. Menacée, dans les années 70, d'être déclarée coupable de position dominante, IBM a voulu montrer aux législateurs qu'elle n'étendait pas son empire au-delà du strict nécessaire. Sous-traitant la partie qu'elle jugeait alors inessentielle, les logiciels, elle a, ce faisant, contribué à créer de toutes pièces le rival qui allait prendre sa place à la tête du secteur. L'histoire a aujourd'hui rattrapé Microsoft. La firme de Bill Gates a été accusée par la justice américaine de pratiques anticoncurrentielles et obligée de se couper en deux, les systèmes d'exploitation d'un côté, les applications de l'autre. Quel que soit le jugement qui sera retenu en appel, c'est bel et bien le procès de la nouvelle économie qui a ainsi commencé. La nouvelle économie confronte les analystes à un paradoxe étonnant. Ses apologistes l'acclament habituellement comme un vecteur puissant de la concurrence. Internet serait l'incarnation de la célèbre « main invisible » d'Adam Smith, que l'on pourrait enfin serrer en cliquant avec la souris. De fait, nul ne peut nier que, en rendant l'information abondante et bon marché, Internet ne change la donne et ne détruise les rentes de situations forgées par ceux dont le métier était auparavant de collecter et de distribuer une information rare. On peut penser aux grossistes, aux concessionnaires, aux intermédiaires financiers également : leurs marges, s'il en reste demain, vont singulièrement rétrécir. L'ironie, toutefois, est que les acteurs de la nouvelle économie sont eux-mêmes rien moins que concurrentiels. Qu'il s'agisse de Microsoft ou de Cisco, d'AOL-Time Warner, s'ils fusionnent, ou de WorldCom-Sprint, s'ils avaient fusionné, la propension des nouveaux groupes à occuper l'ensemble de leur marché semble irrépressible. Faut-il l'accepter comme étant dans le (nouvel) ordre des choses ou faut-il s'y opposer ? Telle est la question à laquelle le procès Microsoft a dû répondre. Son analyse permet aux économistes de mieux définir ce qui distingue la nouvelle économie de l'ancienne. Contrairement à l'ancienne, la nouvelle économie se caractérise par une structure de coût totalement atypique, où le gros des dépenses se situe dans la conception des biens plutôt que dans leur fabrication stricto sensu. Une fois que le logiciel Windows a été conçu, on peut aussi bien le vendre à une bourgade qu'à la terre entière, le coût total ne sera que marginalement modifié. C'est la première unité qui coûte cher, pas celles qui suivent. On peut d'ailleurs redéfinir le champ de la nouvelle économie à l'aune de ce critère. On y inclurait de plein droit l'ensemble de l'audiovisuel (un film coûte cher à réaliser, pas à rediffuser), mais également l'industrie pharmaceutique (où ce qui compte est l'invention du vaccin et non sa fabrication) et, au-delà, des secteurs tels que les articles de sport, qui coûtent pour le design ou le contrat des champions bien plus que pour la fabrication de la chaussure elle-même... Cette caractérisation de la nouvelle économie permet de saisir pourquoi elle ne peut pas s'accommoder d'un régime de concurrence pure et parfaite. Si un logiciel nouvellement conçu était immédiatement mis en concurrence avec des produits similaires qui auraient les mêmes qualités, la guerre des prix des fabricants rendrait impossible de recouvrer les dépenses qui ont permis sa conception. Pour amortir les coûts de recherche et de développement, qui forment le coeur de son activité, une firme de la nouvelle économie doit absolument bénéficier d'une rente de situation. Rente technologique pour les uns, rente commerciale pour les autres, peu importe : le secteur ne peut pas être concurrentiel au sens habituel du terme. Les avocats de Microsoft se sont engouffrés dans cette voie. Leur client est forcément en situation de ravir le marché, puisque - du moment où il est jugé qu'il offre le meilleur produit - il peut amortir ses dépenses sur une masse potentiellement infinie de consommateurs, ce qui lui donne un avantage logique et mérité sur ses compétiteurs. Les vieilles règles de l'ancienne économie en matière de position dominante, disent-ils, ne peuvent pas s'appliquer au secteur de la nouvelle. Il y a plusieurs réponses à cette affirmation. Comme l'a noté tout d'abord l'économiste Paul Romer lors du procès Microsoft, il n'est pas vrai qu'il faille être gros pour être innovant. Toute l'histoire du secteur lui-même (à commencer par Microsoft à ses débuts) montre le contraire. Le courrier électronique, les tableurs, les traitements de textes, les navigateurs ont été le fait d'outsiders qui ont été, ensuite, copiés ou rachetés. Les coûts de conception ne constituent en fait que l'un des aspects des coûts d'entrée dans le secteur. Les barrières stratégiques établies par les firmes déjà implantées jouent un rôle autrement considérable. Le procès Microsoft a permis de mettre en lumière, grâce notamment à la déposition d'un autre économiste, Carl Shapiro, la caractéristique principale de ces barrières à l'entrée. Celles-ci ne sont jamais aussi élevées que lorsqu'un producteur réussit à coupler deux prestations complémentaires. Ainsi Atari, un temps leader des jeux vidéo, a été délogé par Nintendo grâce au fait que ce dernier a maîtrisé les deux technologies que représentent la conception des jeux eux-mêmes et celle de leur support. MAÎTRISE DE SON SYSTÈME Ainsi Microsoft elle-même avait délogé précédemment la firme Word Perfect grâce au fait qu'elle a pu intégrer son propre traitement texte Word au tableur Excel via la maîtrise de son système d'exploitation, répétant l'opération avec son navigateur Explorer. Visa et Master Card ont pareillement détrôné American Express en formant un consortium qui leur a permis de lier l'usage des cartes de crédit et des comptes en banque. De même, pour prendre un exemple d'actualité, dira-t-on peut-être un jour qu'UGC, en offrant une formule d'abonnement aux spectateurs, est parvenu à exploiter une complémentarité stratégique entre son activité de distributeur et celle d'exploitant de salle. La leçon de ces exemples telle qu'elle a été retenue par les juges qui ont appelé à la scission de Microsoft est simple. On peut rendre droit au fait que la nouvelle économie prospère dans un environnement non concurrentiel. Mais cette pente naturelle rend plus exigeante l'action de l'antitrust à l'égard des barrières stratégiques qui sont créées par le couplage de deux activités complémentaires. En séparant la gestion des systèmes d'exploitation de leurs applications, les autorités américaines espèrent ouvrir le champ de la concurrence à la création de nouveaux produits qui seront compatibles avec Windows sans être nécessairement créés par Microsoft (en continuant d'appeler ainsi la firme chargée des applications). Mais elles espèrent également inciter Microsoft à développer des applications pour les systèmes d'exploitation rivaux, tel, notamment, Linux, dont l'un des handicaps est de ne pas bénéficier des applications variées qui sont offertes aux usagers de Windows... Bref, malgré ses inconvénients de court terme, la scission de Microsoft devrait relancer l'innovation, et non l'étouffer, comme le prédisent ses défenseurs. Le verdict est encore en appel. Mais, d'ores et déjà, le procès Microsoft a fixé, d'une manière elle-même caractéristique de la nouvelle économie, un standard intellectuel qui devrait prospérer et auquel les secteurs concernés feraient bien de réfléchir. DANIEL COHEN Le Monde du 11 novembre 2000

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