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Dien-Bien-Phu : pour l'honneur

Publié le 17/01/2022

Extrait du document

7 mai 1954 - " On va leur montrer !... " Je crois bien que c'est ce mot-là que je retenais surtout de ma visite, en redescendant de Dien-Bien-Phu, tout au début de février. " On va leur montrer... " J'avais entendu cela un peu partout. Sur le piton rouge, ou piton Gabrielle, où déjà la bataille était engagée à 1000 mètres seulement en avant de nous. Sur le piton Béatrice-le premier à tomber, un peu plus tard,-où un lieutenant de " paras " me montrait d'en haut les forêts où se cachait le Viet, dans les crêtes qui dévalaient vers nous comme un troupeau de bêtes. " On va leur montrer... " C'était ce que me disait le colonel de Castries à la table de sa popote souterraine, où l'on servait encore au menu, plus pour longtemps, de la salade parachutée. Montrer quoi ? Ce qu'on savait faire, parbleu. Ce qu'on valait. Qui on était. Comment on saurait, selon l'expression consacrée, " casser du Viet ", et mourir s'il le fallait. Sans casque, tête nue au soleil, nos hommes pensaient à peine à cette mort possible. Ils souhaitaient la " bagarre ". Ils étaient pleins d'impatience, après deux mois déjà d'un siège sans combat. Ils demandaient la bataille. Quand, le 25 janvier, elle s'était présentée, presque certaine, puis s'était dérobée, ils enrageaient. C'était l'époque où Dien-Bien-Phu se croyait imprenable. Et tous, depuis les hommes jusqu'aux chefs, voyaient dans ce champ de bataille préfabriqué l'endroit où Giap, s'il attaquait, nous donnerait enfin pour la première fois l'occasion tant attendue de briser ses divisions régulières. Le journaliste en visite finissait par se laisser convaincre. Et pourtant... Le simple bon sens laissait dans l'esprit du visiteur un doute. Je notais dans mon carnet ce soir-là, avant de m'endormir sur mon lit de camp dans une cagna souterraine, ces mots auxquels je ne change rien : " Impression première : être enfermés, être cernés. Etres connus de l'ennemi et ne rien savoir de lui. Nous dépendons du renseignement et nous en avons très peu. Impression d'être dans la gueule du loup. " " On va leur montrer... " : j'ai continué à entendre ces mots un peu plus tard, quand la bataille est enfin venue, mais peu à peu ils prenaient un autre sens. Montrer à qui ? A ceux d'en face, bien sûr, aux Viets. Mais aussi à un autre cercle de spectateurs qui commençaient seulement à découvrir ce spectacle de gladiateurs dans l'arène. A ceux de Hanoï, par-delà 300 kilomètres de pays tenu par les Viets. Aux gens de Saigon, occupés à boire des alcools glacés aux terrasses ombragées des cafés ou à regarder les belles filles à la piscine du cercle sportif. Et aux gens de France. C'est à ceux-là qu'on pensait tout particulièrement. Il fallait enfin leur montrer. Leur montrer où avaient conduit leur négligence, leur incroyable indifférence, leurs illusions, leur sale politique. Et comment leur montrer cela ? En mourant pour que leur honneur tout de même soit sauf, pour un reproche et pour une leçon. Pour un rachat de leurs fautes et de leur veulerie. Nos morts de Dien-Bien-Phu, je l'affirme, sont morts en protestant, en faisant appel contre la France d'aujourd'hui au nom d'une autre France pour laquelle ils portaient témoignage. Au deuxième jour de l'attaque du 13 mars, tout paraissait perdu. Dans un bureau de la citadelle, à Hanoï, à l'état-major du général Navarre, arrivé de Saigon, des officiers éreintés par une longue veille se regardaient en disant : " C'est joué, et c'est raté. " Le " patron ", dans la salle voisine, restait seul, très calme, disaient ses visiteurs, et presque muet. Au troisième jour cependant, Castries tenait. Ce n'était pas joué. On allait maintenant pouvoir " leur montrer ". Et pour ce témoignage, il se levait des volontaires à travers toute l'Indochine. J'ai fait le voyage aérien, de Saigon à Hanoi, avec ceux qui " montaient " à Dien-Bien-Phu. C'était dans un avion civil, réquisitionné par l'armée; car dans tous les " coups durs " nous nous trouvions à court d'appareils de transport, et pendant une semaine tout trafic normal était suspendu sur les lignes commerciales. Un avion d'une quarantaine de places. Mais quand quarante " paras " furent montés, et se furent assis sur le sol-on avait enlevé tous les sièges,-si serrés qu'ils bouchaient la porte de la cabine du pilote, on en fit monter encore vingt-cinq de plus. " Occupez le milieu. Emboîtez-vous les uns dans les autres... " Et le " barda " par-dessus le marché. " C'est le métro ! " dit un para dont j'avais les genoux dans le menton. Pour échapper aux crampes, je passai un moment dans la cabine de pilotage. Nous étions à 3 000 mètres au-dessus du pays viet, et le pilote, aux traits ravagés, m'expliquait : " Dites-leur un peu ça, à ceux de Paris. Voilà seize heures que je suis en route, et mes deux aides avec moi. L'appareil est fatigué, et nous sommes trop lourds. C'est comme cela tous les jours. La règle est de ne jamais dépasser seize heures de travail et de vol sans prendre de repos. Mais avec Dien-Bien-Phu ce n'est plus possible. L'autre jour j'ai fait vingt-six heures... " Je revins m'asseoir dans le " métro ". " Demain soir, me dit mon voisin en riant, nous casserons la croûte à Dien-Bien-Phu. Nous sautons demain. "... C'étaient les hommes qui devaient sauver la situation après l'attaque du 30 mars. Car pour la deuxième fois, tout parut perdu. Le jeudi soir, quatre jours après ce début du deuxième acte, la situation était désespérée. On n'en était pas encore tout à fait aux heures où de l'enfer de Dien-Bien-Phu plus rien ne sortirait, même plus les nouvelles, et j'eus un peu après, en confidence, quelques détails sur l'état de nos défenses. Trente-six heures de combat avaient fait du piton Eliane, où le Viet attaquait avec acharnement, un champ de bataille fantastique. I l n'y avait plus, de notre côté, une seule unité constituée. Attaques et contre-attaques par des formations diverses avaient laissé sur le terrain des alluvions successives de combattants de tous types et de toutes couleurs. On trouvait dans un extraordinaire mélange des paras, des Algériens, de la légion, des Vietnamiens. Et, mélangés aussi à tout cela, des Viets. Tout le monde dans des trous, les nôtres et ceux d'en face imbriqués les uns dans les autres, et le premier des deux qui sortait la tête hors de son trou était un homme mort. Plus de commandement sur place, mais la mêlée où chacun combat pour soi... De cette situation aussi, de Castries réussit à se tirer. Le Viet était encore plus épuisé que nous... Et il y avait ce moral extraordinaire de nos troupes, créé et entretenu par leurs chefs. " On leur montrera... " Sans cet incroyable mordant, la forteresse serait tombée un mois plus tôt... Mais ceux de Dien-Bien-Phu peu à peu changeaient le sens de la bataille. Ils ne renonçaient pas à celle qu'ils avaient rêvé de pouvoir gagner, ils forçaient Giap à engager contre eux entre cinquante mille et soixante mille hommes au total, et mettaient hors de combat les effectifs de deux divisions au minimum. Mais ils se livraient surtout une autre bataille, une bataille pour l'honneur, la bataille de l'honneur. Quels ont pu être les derniers moments ? Je n'ose pas y penser. Je me rappelle pourtant comment à Dien-Bien-Phu, dans le soir qui tombait, j'étais resté longtemps en arrêt à regarder le terrain, tel qu'on l'apercevait du PC même du colonel de Castries, pour essayer de répondre à la question que, dans un doute que j'avoue, je me posais : " Comment cela se passerait-il ici même si tout lâchait ? " Du côté de l'ouest, la montagne éloignée s'estompait dans un reste d'or éteint. Il y aurait pour un ennemi un vaste espace à conquérir, battu par nos armes automatiques. " Si le Viet arrive par là, m'avait dit le commandant en chef, j'ai de l'espace pour manoeuvrer. Je l'attends dans la cuvette. " Du côté du nord, il lui faudrait approcher par le plat aussi, dans le sens de la piste d'aviation. Le piton Gabrielle, au loin, couvrait cette approche. Voir le Viet arriver jusqu'aux barbelés d' " Epervier ", le réduit central, le voir approcher de la petite tour de contrôle de l'aérodrome, touchante et un peu risible avec sa cabine blindée en haut d'un échafaudage (un peu l'abri du maître baigneur qui, l'été à la plage surveille les nageurs), cela paraissait une hypothèse interdite. Du côté de l'est se dressait Eliane, le piton de l'ancien petit poste, maintenant en ruine. Serait-ce par là qu'ils chercheraient à passer ? Perceraient-ils jamais à travers l'océan de barbelés et les champs de mines jusqu'aux creux de la rivière Nam-Yom qui serpentait un peu plus bas, lavoir alors paisible où se lavaient les guerriers ? C'est par là qu'ils ont dû arriver. Il aura fallu des vagues et des vagues d'hommes dans le terrible labyrinthe de barbelés, troué de blockhaus, creusé de tranchées en zigzag, d'alvéoles d'artillerie, d'abris où dormaient les tanks. Là se trouvait l'hôpital, tout réduit à l'époque, car on comptait sur le pont aérien pour évacuer les blessés. Mais dans quel état a dû se trouver tout cela après un mois de pilonnage de l'artillerie viet? Que restait-il du PC, avec ses trois petites salles souterraines fermées par des rideaux lourds, où l'on trouvait, comme dans un bureau rustique, des officiers très calmes qui répondaient au téléphone ? Par surcroît, les terribles averses de la mousson ont dû tout noyer dans la boue, transformer en une glaise horrible les murettes propres des tranchées et des blockhaus, inonder l'hôpital souterrain, où après les premières semaines les blessés restaient dans le noir avec des bougies allumées seulement quand il le fallait, pour économiser ce qu'on avait... Giap aurait pu finir sa bataille plus vite. Il y a quinze jours sans doute qu'il aurait pu donner le dernier assaut. Sa bataille avait été menée dans un style militaire remarquable. N'y pouvait-on pas reconnaître d'ailleurs, dès les premières semaines, la main de ses conseillers chinois ? Une telle bataille, complètement inconnue jusqu'alors dans la guerre d'Indochine, comment l'aurait-il menée avec une telle habileté si elle ne lui était arrivée, avec les recettes toutes préparées, de l'expérience de Corée ? Mais Giap, dernière surprise, s'était donné sur le calendrier un rendez-vous avec Genève. Avec une précision parfaite, le dernier coup, un moment resté suspendu, est porté exactement le jour où, à Genève, les diplomates engageaient le débat sur l'Indochine. Alors l'aube du dernier matin apporte les vagues hurlantes jusqu'à ce dernier lambeau de terrain où Castries se prépare pour la fin, avec le dernier carré. Le temps d'un dernier message : " Ils sont à quelques mètres... " Ils sont sur lui... La seule victoire qui nous reste est celle de notre honneur... ROBERT GUILLAIN Le Monde du 9-10 mai 1954

« les genoux dans le menton. Pour échapper aux crampes, je passai un moment dans la cabine de pilotage.

Nous étions à 3 000 mètres au-dessus du paysviet, et le pilote, aux traits ravagés, m'expliquait : " Dites-leur un peu ça, à ceux de Paris.

Voilà seize heures que je suis en route,et mes deux aides avec moi.

L'appareil est fatigué, et nous sommes trop lourds.

C'est comme cela tous les jours.

La règle est dene jamais dépasser seize heures de travail et de vol sans prendre de repos.

Mais avec Dien-Bien-Phu ce n'est plus possible.L'autre jour j'ai fait vingt-six heures...

" Je revins m'asseoir dans le " métro ".

" Demain soir, me dit mon voisin en riant, nouscasserons la croûte à Dien-Bien-Phu.

Nous sautons demain.

"... C'étaient les hommes qui devaient sauver la situation après l'attaque du 30 mars.

Car pour la deuxième fois, tout parut perdu.Le jeudi soir, quatre jours après ce début du deuxième acte, la situation était désespérée.

On n'en était pas encore tout à fait auxheures où de l'enfer de Dien-Bien-Phu plus rien ne sortirait, même plus les nouvelles, et j'eus un peu après, en confidence,quelques détails sur l'état de nos défenses. Trente-six heures de combat avaient fait du piton Eliane, où le Viet attaquait avec acharnement, un champ de bataillefantastique. I l n'y avait plus, de notre côté, une seule unité constituée.

Attaques et contre-attaques par des formations diverses avaientlaissé sur le terrain des alluvions successives de combattants de tous types et de toutes couleurs.

On trouvait dans unextraordinaire mélange des paras, des Algériens, de la légion, des Vietnamiens.

Et, mélangés aussi à tout cela, des Viets.

Tout lemonde dans des trous, les nôtres et ceux d'en face imbriqués les uns dans les autres, et le premier des deux qui sortait la tête horsde son trou était un homme mort.

Plus de commandement sur place, mais la mêlée où chacun combat pour soi... De cette situation aussi, de Castries réussit à se tirer.

Le Viet était encore plus épuisé que nous...

Et il y avait ce moralextraordinaire de nos troupes, créé et entretenu par leurs chefs.

" On leur montrera...

" Sans cet incroyable mordant, la forteresseserait tombée un mois plus tôt...

Mais ceux de Dien-Bien-Phu peu à peu changeaient le sens de la bataille.

Ils ne renonçaient pasà celle qu'ils avaient rêvé de pouvoir gagner, ils forçaient Giap à engager contre eux entre cinquante mille et soixante millehommes au total, et mettaient hors de combat les effectifs de deux divisions au minimum.

Mais ils se livraient surtout une autrebataille, une bataille pour l'honneur, la bataille de l'honneur. Quels ont pu être les derniers moments ? Je n'ose pas y penser.

Je me rappelle pourtant comment à Dien-Bien-Phu, dans lesoir qui tombait, j'étais resté longtemps en arrêt à regarder le terrain, tel qu'on l'apercevait du PC même du colonel de Castries,pour essayer de répondre à la question que, dans un doute que j'avoue, je me posais : " Comment cela se passerait-il ici même sitout lâchait ? " Du côté de l'ouest, la montagne éloignée s'estompait dans un reste d'or éteint.

Il y aurait pour un ennemi un vasteespace à conquérir, battu par nos armes automatiques.

" Si le Viet arrive par là, m'avait dit le commandant en chef, j'ai del'espace pour manoeuvrer.

Je l'attends dans la cuvette.

" Du côté du nord, il lui faudrait approcher par le plat aussi, dans le sensde la piste d'aviation.

Le piton Gabrielle, au loin, couvrait cette approche.

Voir le Viet arriver jusqu'aux barbelés d' " Epervier ",le réduit central, le voir approcher de la petite tour de contrôle de l'aérodrome, touchante et un peu risible avec sa cabine blindéeen haut d'un échafaudage (un peu l'abri du maître baigneur qui, l'été à la plage surveille les nageurs), cela paraissait une hypothèseinterdite. Du côté de l'est se dressait Eliane, le piton de l'ancien petit poste, maintenant en ruine.

Serait-ce par là qu'ils chercheraient àpasser ? Perceraient-ils jamais à travers l'océan de barbelés et les champs de mines jusqu'aux creux de la rivière Nam-Yom quiserpentait un peu plus bas, lavoir alors paisible où se lavaient les guerriers ? C'est par là qu'ils ont dû arriver.

Il aura fallu des vagues et des vagues d'hommes dans le terrible labyrinthe de barbelés, trouéde blockhaus, creusé de tranchées en zigzag, d'alvéoles d'artillerie, d'abris où dormaient les tanks.

Là se trouvait l'hôpital, toutréduit à l'époque, car on comptait sur le pont aérien pour évacuer les blessés. Mais dans quel état a dû se trouver tout cela après un mois de pilonnage de l'artillerie viet? Que restait-il du PC, avec ses troispetites salles souterraines fermées par des rideaux lourds, où l'on trouvait, comme dans un bureau rustique, des officiers trèscalmes qui répondaient au téléphone ? Par surcroît, les terribles averses de la mousson ont dû tout noyer dans la boue, transformer en une glaise horrible les murettespropres des tranchées et des blockhaus, inonder l'hôpital souterrain, où après les premières semaines les blessés restaient dans lenoir avec des bougies allumées seulement quand il le fallait, pour économiser ce qu'on avait.... »

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