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La « première gauche » vient-elle de mourir ?

Publié le 17/01/2022

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21 avril 2002 LES TEMPS PRÉSENTS sont maussades et rendent difficiles les débats sereins. Qui, par exemple, aura l'audace de lancer la réflexion sur les causes de l'élimination de Lionel Jospin de la compétition présidentielle, et donc sur les raisons de l'absence de la gauche, pour la première fois depuis 1969, d'un scrutin politique majeur ? On objectera qu'il n'est pas opportun, aujourd'hui, d'ouvrir cette controverse. Puisqu'il faut faire barrage au Front national et puisque la gauche, dans ses grandes composantes, n'a pas hésité, pour cette cause, à appeler à voter pour Jacques Chirac, sans doute ne faut-il pas l'accabler davantage. Puisqu'elle a eu ce courage, sans doute faut-il avoir à son égard cette élégance. Pas de controverses, donc. Juste faire front... Faire front et se taire ? Faire front et ressasser, chacun par-devers soi, les souvenirs d'une campagne calamiteuse ? La gauche, pourtant, ne pourra guère se tenir à cette posture car l'autisme n'est jamais, en politique, une bonne ligne de conduite. Elle devra donc, oui, faire front. Mais elle devra, tout autant, chercher les causes profondes de sa débâcle ; et chercher aussi à comprendre les conséquences prévisibles du retrait de Lionel Jospin de la scène politique. Les dirigeants socialistes pourront d'autant moins faire l'économie de cette réflexion que tous ces événements se combinent pour en accoucher d'un autre, de portée lui aussi historique : au passage, la gauche, ou, plus précisément la « première gauche », celle dont Lionel Jospin a longtemps été le dernier porte-drapeau, a vraisemblablement été rayée de la carte politique française pour longtemps. Observons, en effet, rapidement ce qu'a été la campagne présidentielle de M. Jospin. Par commodité, les dirigeants du PS font aujourd'hui valoir qu'elle a été brouillée par une pathétique erreur tactique. Confondant le premier et le second tour, le candidat aurait cherché à rassembler le pays plutôt qu'à rassembler, d'abord, son propre camp. Puis, comprenant qu'il faisait fausse route, il aurait changé de cap et pris trop tardivement des accents de gauche. Ainsi M. Jospin s'est-il présenté comme le candidat de la « modernité ». Puis, casque de mineur de fond vissé à l'occasion sur la tête, il s'est transmuté en « candidat du progrès social ». Mais il aurait changé de registre trop tard et son message en serait devenu partiellement inaudible. Pourtant, cette présentation des choses est trompeuse ; et la tactique a bon dos. Présentant un programme assez modeste, mais pimenté de quelques mesures hautement symboliques pour le « peuple de gauche », comme la création du revenu minimum d'insertion ou la création de l'impôt de solidarité sur la fortune, François Mitterrand, en 1988, avait pris cette posture de rassembleur, mais il n'avait pas donné le sentiment de délaisser son camp, et il n'avait pas eu à s'en plaindre. Avec Lionel Jospin, ce n'est pas cela qui est en cause. C'est un virage beaucoup plus profond qu'il a négocié. S'inspirant des propositions avancées dès janvier par Laurent Fabius et par Dominique Strauss-Kahn, l'un dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès, l'autre dans son livre La Flamme et la Cendre (Grasset), M. Jospin s'est en effet inscrit dans une filiation intellectuelle totalement différente de celle de ses campagnes de 1995 et 1997. Alors que, lors des précédentes batailles électorales, il avait toujours pris soin, comme il aimait à le dire lui-même, de tenir « les deux bouts de la chaîne » - le respect des équilibres économiques mais aussi celui des équilibres sociaux -, il a basculé cette fois dans une autre politique. Cela peut heurter, mais c'est ainsi : la politique du social-libéralisme. Il n'est certes pas question de nier l'existence de différences programmatiques entre M. Chirac et M. Jospin. Pour ne parler, à titre d'exemple, que de la réforme de l'impôt sur le revenu, les modalités de la baisse, dans un cas et dans l'autre, étaient très différentes. Mais voilà, précisément !.. Les différences portaient d'abord sur les modalités. Et non pas sur la philosophie des politiques économiques et sociales. Baisse de l'impôt sur le revenu, privatisation - partielle, dans un premier temps - de grands services publics comme EDF, lancement de fonds d'épargne salariale, c'est-à-dire d'une forme de retraite par capitalisation... M. Jospin a même pris l'exact contrepied, en de nombreux points, du programme qu'il avait soumis aux Français en 1995. changement de pied Lui qui a souvent aimé, récemment encore, faire entendre une petite musique néokeynésienne, lui qui par exemple a défendu l'idée, en 1997, que la France ne devrait respecter qu' « en tendance » les fameux critères de convergence de Maastricht - c'était même l'une des quatre conditions du PS pour le passage à l'euro -, s'est transformé, en 2002, en rigoriste de la baisse du déficit, allant jusqu'à critiquer M. Chirac qui, lui, préconisait que l'on y mette un peu de doigté. Et d'un seul coup, dans l'affolement de la campagne, on a effectivement vu le candidat changer de pied. Mais a-t-il aussi changé de programme ? A quelques propositions près, annoncées dans l'urgence - comme la suppression de la double peine -, pas vraiment. On aurait donc tort de penser que le bilan, pour M. Jospin, se réduit à un manque d'habileté - ce n'est pas, d'ordinaire, à cette critique-là qu'il s'expose. C'est à l'évidence quelque chose d'autre qui est en jeu : poursuivant les inflexions qu'il a engagées au cours de ces dernières années, il a rompu avec une quête douloureuse, qui était la sienne, celle d'une « troisième voie », entre le tout-marché et le tout-Etat. Dans le cheminement de Lionel Jospin, cet abandon constitue une rupture. Qu'on se souvienne des arbitrages qu'il a longtemps rendus, de 1997 à maintenant. Des sensibilités différentes de Dominique Strauss-Kahn et de Martine Aubry, le premier ministre a souvent joué. Et il lui a souvent été utile que son ancien ministre des finances soit très proche des milieux patronaux. Mais il s'est toujours gardé de s'aligner sur la doctrine de son ami. Or, durant cette campagne, ce sont MM. Strauss-Kahn et Fabius, pour la toute première fois, qui ont donné le ton pour la gauche. Ce n'est pas la première gauche qui a tenu le haut du pavé, celle qui a longtemps eu une ambition de transformation sociale. Non, c'est la deuxième gauche, c'est la gauche dite « moderne », celle qu'en d'autres temps Jospin critiquait si vivement. L'épilogue est donc terrible. De loin, on entend quelques amertumes s'exprimer au PS. « On ne parle pas assez des travailleurs. Il faut rassurer notre base sociale », a dit en fin de campagne un ténor du PS, lors d'un bureau national. « Le mot ouvrier n'est pas un gros mot », s'est plaint le même à l'Atelier. Formules ravageuses, sauf que, pour une fois, ce n'est plus M. Jospin qui les a utilisées, mais Pierre Mauroy. Et tout est là ! Car, de cette défaite pathétique la gauche se remettra, évidemment. Mais, compte tenu de la force des marchés, ce ne sera pas la première gauche, celle que M. Jospin a longtemps incarnée, qui ressurgira. Non, sous la pression de ce nouveau capitalisme, ce sera cette deuxième gauche qui survivra, celle à laquelle M. Jospin s'est tardivement rallié et qui lui a fait connaître une si amère défaite. Dans la tourmente actuelle, les socialistes voudront-ils en débattre ? Ils auraient tort de ne pas le faire, car une telle réflexion peut aussi aider à comprendre la très inquiétante percée lepéniste. Dans un ouvrage fameux, intitulé Comment vaincre le fascisme ?, Léon Trotski expliquait les bases populaires de l'extrême droite en faisant ce constat : quand le peuple ne trouve pas de solution dans l'espoir révolutionnaire, « alors il peut le chercher dans le désespoir contre-révolutionnaire ». Traduction plus moderne et plus que jamais d'actualité : la montée de l'extrême droite trouve un commencement d'explication dans l'incurie des partis de gauche traditionnels quand ils abandonnent le terrain de la réforme. LAURENT MAUDUIT Le Monde du 25 avril 2002

« douloureuse, qui était la sienne, celle d'une « troisième voie », entre le tout-marché et le tout-Etat. Dans le cheminement de Lionel Jospin, cet abandon constitue une rupture.

Qu'on se souvienne des arbitrages qu'il a longtempsrendus, de 1997 à maintenant.

Des sensibilités différentes de Dominique Strauss-Kahn et de Martine Aubry, le premier ministre asouvent joué.

Et il lui a souvent été utile que son ancien ministre des finances soit très proche des milieux patronaux.

Mais il s'esttoujours gardé de s'aligner sur la doctrine de son ami. Or, durant cette campagne, ce sont MM.

Strauss-Kahn et Fabius, pour la toute première fois, qui ont donné le ton pour lagauche.

Ce n'est pas la première gauche qui a tenu le haut du pavé, celle qui a longtemps eu une ambition de transformationsociale.

Non, c'est la deuxième gauche, c'est la gauche dite « moderne », celle qu'en d'autres temps Jospin critiquait si vivement. L'épilogue est donc terrible.

De loin, on entend quelques amertumes s'exprimer au PS.

« On ne parle pas assez des travailleurs.Il faut rassurer notre base sociale », a dit en fin de campagne un ténor du PS, lors d'un bureau national.

« Le mot ouvrier n'est pasun gros mot », s'est plaint le même à l'Atelier.

Formules ravageuses, sauf que, pour une fois, ce n'est plus M.

Jospin qui les autilisées, mais Pierre Mauroy. Et tout est là ! Car, de cette défaite pathétique la gauche se remettra, évidemment.

Mais, compte tenu de la force des marchés,ce ne sera pas la première gauche, celle que M.

Jospin a longtemps incarnée, qui ressurgira.

Non, sous la pression de ce nouveaucapitalisme, ce sera cette deuxième gauche qui survivra, celle à laquelle M.

Jospin s'est tardivement rallié et qui lui a fait connaîtreune si amère défaite. Dans la tourmente actuelle, les socialistes voudront-ils en débattre ? Ils auraient tort de ne pas le faire, car une telle réflexionpeut aussi aider à comprendre la très inquiétante percée lepéniste.

Dans un ouvrage fameux, intitulé Comment vaincre lefascisme ?, Léon Trotski expliquait les bases populaires de l'extrême droite en faisant ce constat : quand le peuple ne trouve pasde solution dans l'espoir révolutionnaire, « alors il peut le chercher dans le désespoir contre-révolutionnaire ».

Traduction plusmoderne et plus que jamais d'actualité : la montée de l'extrême droite trouve un commencement d'explication dans l'incurie despartis de gauche traditionnels quand ils abandonnent le terrain de la réforme. LAURENT MAUDUIT Le Monde du 25 avril 2002 CD-ROM L'Histoire au jour le jour © 2002, coédition Le Monde, Emme et IDM - Tous droits réservés. »

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