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La langue artificielle comme calcul heuristique et théorique. G. W. LEIBNIZ.

Publié le 22/02/2012

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langue
Cette volonté que j'ai eue de produire quelque chose de considérable m'a ouvert des routes inconnues et m'a fait étudier un art qui n'a pas encore été cultivé assez par les hommes : c'est l'art d'inventer en général dont les règles se trouvent nulle part ; mais comme j'avais coutume de chercher les origines des inventions et de n'avoir point l'esprit en repos toutes les fois que je voyais une belle découverte, que lorsque j'avais trouvé comment elle pouvait être venue dans l'esprit de son auteur et comment je l'aurais pu trouver moi-même si je l'avais cherchée ; cette application m'a donné moyen de faire des observations générales et d'établir enfin une méthode d'inventer. Mais pour rendre cette méthode ou art d'inventer aisée à connaître et à employer aux esprits les plus grossiers, j'ai trouvé un moyen de la revêtir pour ainsi dire d'un corps palpable et agréable tout à la fois. Et ce moyen est le projet que j'ai d'une langue ou écriture nouvelle qui se pourrait apprendre en une semaine ou deux, qu'on ne saurait quasi oublier et qu'on pourrait même retrouver l'ayant oubliée.... Elle donnerait moyen de raisonner sur les matières capables de raisonnement par une espèce de calcul infaillible pourvu qu'on y apportât la même exactitude qu'à chiffrer et les erreurs ne seraient que des erreurs de calcul. Il y aurait même des preuves semblables à celles du novenaire dont on se sert dans l'arithmétique ; il n'y aurait point de contestation entre ceux qui voudraient y compromettre ; et non seulement on trouverait là-dedans des voies infaillibles pour arriver à la solution des problèmes qui se peuvent résoudre par la seule force du raisonnement, mais lors même qu'il s'agit d'une question de fait, et qu'il reste encore des expériences à faire qui ne sont pas toujours dans le pouvoir des hommes, ce calcul serait suffisant pour nous conduire, en attendant, le mieux qu'il est possible de faire ,suivant la raison sur les connaissances déjà données. Car Par là nous pourrions estimer les degrés de probabilité, ce qui est une chose également importante et négligée dans la morale et dans les affaires ; nous pourrions même trouver quelles recherches ou expériences restent encore à faire afin de nous éclaircir entièrement autant que cela se peut par la seule force de la raison ; et non seulement nous pourrions projeter experimenta crucis, comme le chancelier Bacon les appelle, pour mettre la nature à la question, mais nous pourrions encore par là dresser des articles ou interrogatoires pour examiner les hommes et pour tirer d'eux la vérité sans qu'ils s'en aperçoivent. En un mot, le dictionnaire de cette langue serait comme un inventaire de ce grand magasin confus d'une infinité de belles sciences qui sont déjà acquises, mais dont les hommes ne savent pas se servir, ni en tirer toutes les conséquences qui sont déjà en leur pouvoir. Cat ils m'ont avoué en Angleterre que le grand nombre d'expériences qu'ils ont amassées ne leur donne pas moins de peine aujourd'hui que le défaut d'expérience en donnait aux anciens.... Je crois que cette méthode revêtue de la forme d'une langue ou caractéristique est la plus importante chose que les hommes puissent jamais entreprendre pour l'avancement des sciences, parce qu'elle rendrait ce grand secret populaire et familier. G. W. LEIBNIZ.

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