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Intimité vitale avec la nature : le baroque L'ordre de la raison : le classicisme

Publié le 27/08/2011

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Certaines races, certaines époques, certains individus marquent une volonté plus autoritaire, aspirent à tout ramener à l'homme. Races comme celles de la Méditerranée, dont le coeur fut la Grèce, et pour qui la nature est si sobre, si naturellement ordonnée et compréhensive, si peu envahissante, que l'homme s'y sent roi de la création. Epoques où une civilisation à son apogée se proclame maîtresse de sa conception de la vie et du monde, de sa vérité, et où elle s'émerveille de l'accord qui existe entre ses conceptions et ses possibilités. Ce sont là les aspects classiques de la civilisation.

La nature est présupposée répondre aux lois de la pensée et on imagine même que les y marquer ce n'est pas les lui imposer, mais les dégager d'une confusion apparente. L'homme alors se meut avec aisance dans le connu et y ramène tout. Placé sur cette crête lumineuse, il y attire comme vers leur terme naturel les deux inconnus qu'il surplombe : le mystère de l'univers et le mystère de sa vie la plus profonde et la plus organique. Ce qu'il ne peut y faire parvenir, il le nie ou il l'ignore. Il conforme le monde entier à lui-même, c'est-à-dire qu'il le discipline et l'inscrit à tout prix dans les formes naturelles de son esprit, formes mentales des idées, formes plastiques des images, et il éprouve une secrète répugnance pour le libre jeu des forces, car elles ne peuvent qu'introduire renouvellement et désordre dans l'équilibre péremptoire de son architecture.

Le baroque, si on l'entend en son sens le plus vaste et non pas localisé à quelques circonstances, se situe à l'opposé. Il appartient en Europe aux races du Nord ou de la Germanie : là, avec sa prolifération végétale inépuisable, favorisée par l'humidité, la puissance de la nature l'emporte sur celle que l'homme peut lui opposer ; là l'ombre absorbante étouffe la clarté. Il appartient de même aux époques qu'habitent le trouble du déclin, l'incertitude de leur destinée, donc de leur condition, et que menace la germination, encore incomprise, de tendances nouvelles qui s'apprêtent à l'emporter. Alors fleurit le baroque.

L'homme est sans cesse mis en face de l'évidence écrasante de la vie qui le déborde irrésistiblement ; il se complaît à sentir en lui son passage et son flux ; Il s'enivre de participer, si petit, à cette tempête déchaînée et de pouvoir, par sa sensibilité vibrer à son unisson. Il redoute la prison mesquine de la forme, qui empêche dérisoire. ment la vie d'emporter toute chose selon le rythme universel de sa force. Il aime que l'art exprime ce qui le dépasse, autour de lui et en lui, ce qui fait éclater par son irrépressible développement aussi bien les cadres de la raison que ceux des contours que la main dessine.

René HUYGHE - Dialogue avec le visible p. 408 - Ed. Flammarion 1955.

— II —

Le Romantisme est tout ce qui s'oppose en nous à la raison, tout ce qui, sous forme de passion et de sentiment, d'imagination et de sensibilité, incarne spontanément la vie, en s'appuyant sur ces zones mystérieuses et secrètes de l'âme dont il sort.

Le Romantisme est étroitement lié à l'histoire de la civilisation.

Dans la mesure où il exprime une révolte des forces Inconscientes ou imaginatives de notre être, il traduit le fait que, depuis plusieurs millénaires, notre esprit est divisé entre deux tendances opposées.

La première, purement rationnelle, tend seulement à atteindre la vérité intellectuelle en soi.

La seconde exprime la vie, la réalité directe de notre existence.

Séparées, ces deux forces s'isolent, l'une dans son monde abstrait, cérébral et artificiel, l'autre dans le monde des émotions intimes et instinctives. Réunies, elles se concilient par l'exploration croissante de cet être complexe et contradictoire qui nous échappe, et qui entre ainsi dans le champ de la vérité et de la conscience.

En pratique elles tendent essentiellement à se rejoindre dans l'art, et cet effort de conciliation est la base de la littérature, de la poésie et de toute la civilisation. (...)

Le Romantisme est ainsi un fait permanent, une • force en devenir toujours

latente, un élément constant qui donne son sens à la lutte et à la succession confuse des écoles.

Il nous apparaît, de siècle en siècle, comme une recherche, une poursuite inquiète de quelque chose, une formule d'art toujours ébauchée et recommencée, mais jamais achevée et fixée sous une forme définitive.

Toute l'histoire des littératures nous le montre bien comme une manifestation spontanée de l'art, un effort pour rétablir l'équilibre que l'intelligence abstraite vient rompre sans cesse, une idée qui se cherche, meurt, renaît, tâtonne, mais tente en vain de s'exprimer ou de se définir.

Adrien de MEEUS - Le Romantisme - Librairie A. Fayard 1948.

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