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Le Speronare perdu, ce n'etait pas a l'eglise qu'il fallait le chercher.

Publié le 11/04/2014

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Le Speronare perdu, ce n'etait pas a l'eglise qu'il fallait le chercher. La pauvre mere n'avait rien a repondre a cela: l'absence du jeune homme, dans une circonstance aussi solennelle, deposait contre lui; elle baissa la tete et sortit de la chapelle. Derriere elle, le marquis en ferma la porte a clef, et tous deux remonterent dans leur litiere pour revenir a Syracuse. La marquise avait jete un instant les yeux dans la litiere de son fils, esperant l'y trouver; elle se trompait, la litiere etait parfaitement vide. Elle ordonna alors aux porteurs d'attendre jusqu'a ce que son fils revint; mais le marquis passa la tete par la portiere disant que, puisque son fils avait trouve bon de s'eloigner sans dire ou il allait, il reviendrait a pied, ce qui au reste n'etait pas une grande punition, la chapelle etant eloignee d'une lieue a peine de Syracuse. La marquise, qui etait habituee a obeir, monta passivement dans la litiere conjugale, qui se mit aussitot en route, suivie par la litiere vide. En rentrant au palais, elle s'informa tout bas du comte, et apprit avec une certaine inquietude qu'il n'avait pas reparu. Cependant, cette inquietude se calma bientot lorsqu'elle songea que le marquis avait une maison de campagne a Belvedere, et que, selon toute probabilite, son fils, reflechissant que, passe onze heures, Syracuse fermait ses portes sous pretexte qu'elle est ville de guerre, irait coucher a cette maison de campagne. Mais, comme le lecteur le sait, il n'etait rien arrive de tout cela. Le comte de San-Floridio ne battait pas la campagne comme l'en accusait le marquis, et n'etait point alle coucher a Belvedere comme l'esperait la marquise. Il dormait bel et bien dans son confessionnal, revant que la princesse de M..., la plus jolie femme de Palerme, lui donnait, tete a tete, une lecon de natation dans les bassins de la Favorite, et ronflant joyeusement a ce doux reve. A deux heures du matin il s'eveilla, etendit les bras, bailla, se frotta les yeux, et, se croyant dans son lit, voulut changer de cote; mais il se cogna rudement la tete a l'angle du confessionnal. Le choc avait ete si rude que le jeune comte en ouvrit les yeux tout grands et se trouva reveille du coup. Au premier abord, il regarda avec etonnement autour de lui, n'ayant aucune idee du lieu ou il se trouvait; peu a peu, le souvenir lui revint; il se rappela le voyage de la veille, son desappointement en rentrant dans la chapelle, et enfin le moment de lassitude et d'ennui qui l'avait conduit dans le confessionnal, ou il s'etait endormi et ou il se reveillait. Des lors, il devina le reste; il comprit que son pere et sa mere, ne le voyant plus aupres d'eux, etaient retournes a Syracuse, et l'avaient laisse, sans s'en douter, derriere eux dans la chapelle. Il alla a la porte, la trouva hermetiquement fermee, ce qui le confirma dans cette supposition; alors, il tira de son gousset une montre a repetition, la fit sonner, s'assura qu'il etait deux heures et demie du matin, jugea fort judicieusement que les portes de Syracuse etaient fermees, et que tout le monde etait couche au chateau de Belvedere, ce qui ne lui laissait d'autre chance que de passer la nuit a la belle etoile. Trouvant qu'a tout prendre, si on etait moins bien dans un confessionnal que dans son lit, on y etait toujours mieux que dans un fosse, il se reintegra donc dans son alcove improvisee, s'y accouda du mieux qu'il put, et referma les yeux afin d'y reprendre au plus tot ce bon sommeil dont le fil avait ete momentanement interrompu. Le comte etait peu a peu retombe dans cette sorte de crepuscule interieur qui n'est deja plus le jour, et qui n'est pas encore la nuit de la pensee, lorsque l'ouie, ce dernier sens qui s'endort en nous, lui transmit vaguement le bruit d'une porte que l'on ouvrait, et qui, en s'ouvrant, criait sur ses gonds. Le comte se redressa aussitot, plongea ses regards dans l'eglise, et apercut, a la lueur de la lanterne qu'il portait a la main, un homme incline devant l'autel lateral le plus rapproche du confessionnal ou il se trouvait. Presque aussitot cet homme se releva, approcha la lanterne de sa bouche et la souffla; puis, s'enveloppant de ce manteau moitie italien, moitie espagnol, que les Siciliens appellent un ferrajiolo, il traversa l'eglise dans toute sa longueur, assourdissant autant que possible le bruit de sa marche, passa si pres du comte que don Ferdinand eut pu le toucher en etendant la main, s'avanca vers la porte de sortie, l'ouvrit, et disparut en la refermant a clef derriere lui. Don Ferdinand etait reste muet et immobile a sa place, moitie de crainte, moitie de surprise. Notre jeune comte n'etait pas une de ces ames de fer comme on en rencontre dans les romans, un de ces heros qui, comme Nelson, demandent a quinze ans ce que c'est que la peur. Non, c'etait tout bonnement un jeune homme brave et aventureux, mais superstitieux comme on l'est en Sicile, ou comme on le devient partout ailleurs, quand on LA CHAPELLE GOTHIQUE 123 Le Speronare se trouve de nuit seul dans une chapelle isolee, avec des tombes sous ses pieds, un autel devant soi, Dieu au-dessus de sa tete, et le silence partout. Aussi, quoique don Ferdinand eut porte la main tout d'abord a son epee, afin de se defendre contre cette apparition quelle qu'elle fut, il vit sans deplaisir, pris comme il l'etait, a l'improviste, au beau milieu de son demi-sommeil, cette apparition passer pres de lui sans faire mine de le remarquer. Au premier aspect, il avait cru avoir affaire a quelque etre fantastique, a quelqu'un de ses aieux qui, mecontent de la partialite avec laquelle on accordait une messe annuelle au feu marquis, sortait tout doucement de sa tombe pour venir reclamer la meme faveur. Mais quand l'etre mysterieux avait approche, pour la souffler, la lanterne de sa bouche, la lueur qu'elle projetait avait eclaire son visage, et le comte avait parfaitement reconnu dans le personnage au manteau un homme de haute taille, age de quarante a quarante-cinq ans, auquel sa barbe et ses moustaches noires donnaient, ainsi que la preoccupation interieure qui l'agitait sans doute, une physionomie sombre et severe. Il savait donc a quoi s'en tenir sur ce point, et etait convenu qu'il venait de se trouver en face d'un etre de la meme espece, sinon du meme rang, que lui. Cette conviction etait bien deja quelque chose, mais ce n'etait point assez pour tranquilliser tout a fait le comte: un homme inconnu ne penetrait pas ainsi dans une chapelle, ou il n'avait evidemment que faire, sans quelque mauvaise intention. Nous devons donc avouer que le coeur du jeune comte battit fortement lorsqu'il vit passer cet homme a deux pas de lui; et ces battements, qui prouvaient, quelle qu'en fut la cause, une surexcitation violente, ne cesserent que dix minutes apres que la porte se fut refermee, et que don Ferdinand se fut assure qu'il etait bien seul dans la chapelle. On comprend qu'il ne fut plus question pour le jeune homme de se rendormir; perdu dans un monde de conjectures, il passa le reste de la nuit l'oeil et l'oreille au guet, cherchant a donner une base quelque peu solide aux edifices successifs que batissait son imagination. Ce fut alors qu'il se rappela cette tradition de famille ou il etait question d'un souterrain dans lequel un marquis de San-Floridio, proscrit et condamne a mort, etait reste cache pres de dix ans; mais il savait aussi que son oncle etait mort sans avoir le temps de leguer le secret du souterrain a personne. Neanmoins, ce souvenir, tout incomplet et incoherent qu'il fut, jeta comme un rayon de lumiere dans la nuit qui enveloppait le jeune comte: il pensa que ce secret, qu'il croyait scelle dans une tombe, avait bien pu etre decouvert par le hasard. La premiere consequence de cette nouvelle idee fut que le souterrain etait devenu le repaire d'une bande de brigands, et qu'il avait eu l'honneur de se trouver en face de leur capitaine; mais bientot, don Ferdinand reflechit que, depuis assez longtemps, on n'avait entendu parler dans les environs d'aucun vol considerable ou d'aucun meurtre important. Il y avait bien, comme toujours, quelques petites filouteries de bourses et de tabatieres, quelques coups de couteau echanges par-ci par-la, et qui tiraient une ou deux fois la semaine le capitaine de nuit de son sommeil; mais rien de tout cela n'indiquait une bande organisee, permanente, et commandee par un chef aussi resolu que paraissait l'etre l'homme au manteau: il fallait donc abandonner cette hypothese. Cependant, tandis que le jeune comte faisait et defaisait mille conjectures, le temps s'etait ecoule, et les premiers rayons du jour commencaient a paraitre; il pensa que, s'il voulait approfondir plus tard cette etrange aventure, il ne fallait pas qu'il se laissat voir aux environs de la chapelle. En consequence, profitant du demi-crepuscule qui regnait encore, il monta, a l'aide de plusieurs chaises, sur une fenetre, l'ouvrit, se laissa glisser en dehors, tomba sans accident d'une hauteur de huit ou dix pieds, rentra a Syracuse au moment de l'ouverture des portes, et, moyennant deux onces, le concierge lui promit de dire au marquis et a la marquise qu'il etait rentre la veille une demi-heure apres eux. Grace a cette precaution, les choses se passerent comme le jeune comte l'avait desire; et lorsqu'il descendit pour le dejeuner, le marquis se contenta si facilement de l'excuse que son fils lui donna pour sa disparition de la veille, que celui-ci vit bien que son pere, trompe par le concierge sur le temps qu'elle avait dure, n'y attachait qu'une mediocre importance. Il n'en fut pas ainsi de la marquise: elle avait veille jusqu'au jour et avait entendu rentrer son fils, mais elle se garda bien de souffler le mot sur cette escapade, de peur que son bien-aime don Ferdinand ne fut gronde. D'ailleurs il y a toujours dans les premieres absences noctures de son fils quelque chose qui fait sourire LA CHAPELLE GOTHIQUE 124

« se trouve de nuit seul dans une chapelle isolee, avec des tombes sous ses pieds, un autel devant soi, Dieu au-dessus de sa tete, et le silence partout.

Aussi, quoique don Ferdinand eut porte la main tout d'abord a son epee, afin de se defendre contre cette apparition quelle qu'elle fut, il vit sans deplaisir, pris comme il l'etait, a l'improviste, au beau milieu de son demi-sommeil, cette apparition passer pres de lui sans faire mine de le remarquer.

Au premier aspect, il avait cru avoir affaire a quelque etre fantastique, a quelqu'un de ses aieux qui, mecontent de la partialite avec laquelle on accordait une messe annuelle au feu marquis, sortait tout doucement de sa tombe pour venir reclamer la meme faveur.

Mais quand l'etre mysterieux avait approche, pour la souffler, la lanterne de sa bouche, la lueur qu'elle projetait avait eclaire son visage, et le comte avait parfaitement reconnu dans le personnage au manteau un homme de haute taille, age de quarante a quarante-cinq ans, auquel sa barbe et ses moustaches noires donnaient, ainsi que la preoccupation interieure qui l'agitait sans doute, une physionomie sombre et severe.

Il savait donc a quoi s'en tenir sur ce point, et etait convenu qu'il venait de se trouver en face d'un etre de la meme espece, sinon du meme rang, que lui.

Cette conviction etait bien deja quelque chose, mais ce n'etait point assez pour tranquilliser tout a fait le comte: un homme inconnu ne penetrait pas ainsi dans une chapelle, ou il n'avait evidemment que faire, sans quelque mauvaise intention.

Nous devons donc avouer que le coeur du jeune comte battit fortement lorsqu'il vit passer cet homme a deux pas de lui; et ces battements, qui prouvaient, quelle qu'en fut la cause, une surexcitation violente, ne cesserent que dix minutes apres que la porte se fut refermee, et que don Ferdinand se fut assure qu'il etait bien seul dans la chapelle. On comprend qu'il ne fut plus question pour le jeune homme de se rendormir; perdu dans un monde de conjectures, il passa le reste de la nuit l'oeil et l'oreille au guet, cherchant a donner une base quelque peu solide aux edifices successifs que batissait son imagination.

Ce fut alors qu'il se rappela cette tradition de famille ou il etait question d'un souterrain dans lequel un marquis de San-Floridio, proscrit et condamne a mort, etait reste cache pres de dix ans; mais il savait aussi que son oncle etait mort sans avoir le temps de leguer le secret du souterrain a personne.

Neanmoins, ce souvenir, tout incomplet et incoherent qu'il fut, jeta comme un rayon de lumiere dans la nuit qui enveloppait le jeune comte: il pensa que ce secret, qu'il croyait scelle dans une tombe, avait bien pu etre decouvert par le hasard.

La premiere consequence de cette nouvelle idee fut que le souterrain etait devenu le repaire d'une bande de brigands, et qu'il avait eu l'honneur de se trouver en face de leur capitaine; mais bientot, don Ferdinand reflechit que, depuis assez longtemps, on n'avait entendu parler dans les environs d'aucun vol considerable ou d'aucun meurtre important.

Il y avait bien, comme toujours, quelques petites filouteries de bourses et de tabatieres, quelques coups de couteau echanges par-ci par-la, et qui tiraient une ou deux fois la semaine le capitaine de nuit de son sommeil; mais rien de tout cela n'indiquait une bande organisee, permanente, et commandee par un chef aussi resolu que paraissait l'etre l'homme au manteau: il fallait donc abandonner cette hypothese. Cependant, tandis que le jeune comte faisait et defaisait mille conjectures, le temps s'etait ecoule, et les premiers rayons du jour commencaient a paraitre; il pensa que, s'il voulait approfondir plus tard cette etrange aventure, il ne fallait pas qu'il se laissat voir aux environs de la chapelle.

En consequence, profitant du demi-crepuscule qui regnait encore, il monta, a l'aide de plusieurs chaises, sur une fenetre, l'ouvrit, se laissa glisser en dehors, tomba sans accident d'une hauteur de huit ou dix pieds, rentra a Syracuse au moment de l'ouverture des portes, et, moyennant deux onces, le concierge lui promit de dire au marquis et a la marquise qu'il etait rentre la veille une demi-heure apres eux. Grace a cette precaution, les choses se passerent comme le jeune comte l'avait desire; et lorsqu'il descendit pour le dejeuner, le marquis se contenta si facilement de l'excuse que son fils lui donna pour sa disparition de la veille, que celui-ci vit bien que son pere, trompe par le concierge sur le temps qu'elle avait dure, n'y attachait qu'une mediocre importance. Il n'en fut pas ainsi de la marquise: elle avait veille jusqu'au jour et avait entendu rentrer son fils, mais elle se garda bien de souffler le mot sur cette escapade, de peur que son bien-aime don Ferdinand ne fut gronde. D'ailleurs il y a toujours dans les premieres absences noctures de son fils quelque chose qui fait sourire Le Speronare LA CHAPELLE GOTHIQUE 124. »

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