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Le Ventre de Paris avait laissees le matin, lui parurent un vaste ossuaire, un lieu de mort ou ne trainait que le cadavre des etres, un charnier de puanteur et de decomposition.

Publié le 11/04/2014

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Le Ventre de Paris avait laissees le matin, lui parurent un vaste ossuaire, un lieu de mort ou ne trainait que le cadavre des etres, un charnier de puanteur et de decomposition. Et il ralentissait le pas, et il se reposait dans le potager de madame Francois, comme d'une longue marche au milieu de bruits assourdissant et de senteurs infectes. Le tapage, l'humidite nauseabonde du pavillon de la maree s'en allaient de lui; il renaissait a l'air pur. Claude avait raison, tout agonisait aux Halles. La terre etait la vie, l'eternel berceau, la sante du monde. --L'omelette est prete! cria la maraichere. Lorsqu'ils furent attables tous trois dans la cuisine, la porte ouverte au soleil, ils mangerent si gaiement, que madame Francois emerveillee regardait Florent, en repetant a chaque bouchee: --Vous n'etes plus le meme, vous avez dix ans de moins. C'est ce gueux de Paris qui vous noircit la mine comme ca. Il me semble que vous avez un coup de soleil dans les yeux, maintenant... Voyez-vous, ca ne vaut rien les grandes villes; vous devriez venir demeurer ici. Claude riait, disait que Paris etait superbe. Il en defendait jusqu'aux ruisseaux, tout en gardant une bonne tendresse pour la campagne. L'apres-midi, madame Francois et Florent se trouverent seuls au bout du potager, dans un coin du terrain plante de quelques arbres fruitiers. Ils s'etaient assis par terre, ils causaient raisonnablement. Elle le conseillait avec une grande amitie, a la fois maternelle et tendre. Elle lui fit mille questions sur sa vie, sur ce qu'il comptait devenir plus tard, s'offrant a lui simplement, s'il avait un jour besoin d'elle pour son bonheur. Lui, se sentait tres-touche. Jamais une femme ne lui avait parle de la sorte. Elle lui faisait l'effet d'une plante saine et robuste, grandie ainsi que les legumes dans le terreau du potager; tandis qu'il se souvenait des Lisa, des Normandes, des belles filles des Halles, comme de chairs suspectes, parees a l'etalage. Il respira la quelques heures de bien-etre absolu, delivre des odeurs de nourriture au milieu desquelles il s'affolait, renaissant dans la seve de la campagne, pareil a ce chou que Claude pretendait avoir vu pousser plus de dix fois. Vers cinq heures, ils prirent conge de madame Francois. Ils voulaient revenir a pied. La maraichere les accompagna jusqu'au bout de la ruelle, et gardant un instant la main de Florent dans la sienne: --Venez, si vous avez jamais quelque chagrin, dit-elle doucement. Pendant un quart d'heure, Florent marcha sans parler, assombri deja, se disant qu'il laissait sa sante derriere lui. La route de Courbevoie etait blanche de poussiere. Ils aimaient tous deux les grandes courses, les gros souliers sonnant sur la terre dure. De petites fumees montaient derriere leurs talons, a chaque pas. Le soleil oblique prenait l'avenue en echarpe, allongeait leurs deux ombres en travers de la chaussee, si demesurement, que leurs tetes allaient jusqu'a l'autre bord, filant sur le trottoir oppose. Claude, les bras ballants, faisant de grandes enjambees regulieres, regardait complaisamment les deux ombres, heureux et perdu dans le cadencement de la marche, qu'il exagerait encore en le marquant des epaules. Puis, comme sortant d'une songerie: --Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres? demanda-t-il. Florent, surpris, dit que non. Alors Claude s'enthousiasma, parla de cette serie d'estampes avec beaucoup d'eloges. Il cita certains episodes: les Gras, enormes a crever, preparant la goinfrerie du soir, tandis que les Maigres, plies par le jeune, regardent de la rue avec la mine d'echalas envieux; et encore les Gras, a table, les joues debordantes, chassant un Maigre qui a eu l'audace de s'introduire humblement, et qui ressemble a une quille au milieu d'un peuple de boules. Il voyait la tout le drame humain; il finit par classer le hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles dent l'un devore l'autre, s'arrondit le ventre et jouit. IV 111 Le Ventre de Paris --Pour sur, dit-il, Cain etait un Gras et Abel un Maigre. Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont suce le sang des petits mangeurs... C'est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avale a son tour... Voyez-vous, mon brave, defiez-vous des Gras. Il se tut un instant, suivant toujours des yeux leurs deux ombres que le soleil couchant allongeait davantage. Et il murmura: --Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez... Dites-moi si, avec des ventres plats comme les notres, on tient beaucoup de place au soleil. Florent regarda les deux ombres en souriant. Mais Claude se fachait. Il criait: --Vous avez tort de trouver ca drole. Moi, je souffre d'etre un Maigre. Si j'etais un Gras, je peindrais tranquillement, j'aurais un bel atelier, je vendrais mes tableaux au poids de l'or. Au lieu de ca, je suis un Maigre, je veux dire que je m'extermine le temperament a vouloir trouver des machines qui font hausser les epaules des Gras. J'en mourrai, c'est sur, la peau collee aux os, si plat qu'on pourra me mettre entre deux feuillets d'un livre pour m'enterrer... Et vous donc! vous etes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole d'honneur. Vous vous rappelez votre querelle avec les poissonnieres; c'etait superbe, ces gorges geantes lachees contre votre poitrine etroite; et elles agissaient d instinct, elles chassaient au Maigre, comme les chattes chassent aux souris... En principe, vous entendez, un Gras a l'horreur d'un Maigre, si bien qu'il eprouve le besoin de l'oter de sa vue, a coups de dents, ou a coups de pieds. C'est pourquoi, a votre place, je prendrais mes precautions. Les Quenu sont des Gras, les Mehudins sont des Gras, enfin vous n'avez que des Gras autour de vous. Moi, ca m'inquieterait. --Et Gavard, et mademoiselle Saget, et votre ami Marjolin? demanda Florent, qui continuait a sourire. --Oh! si vous voulez, repondit Claude, je vais vous classer toutes nos connaissances. Il y a longtemps que j'ai leurs tetes dans un carton, a mon atelier, avec l'indication de l'ordre auquel elles appartiennent. C'est tout un chapitre d'histoire naturelle... Gavard est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre. La variete est assez commune... Mademoiselle Saget et madame Lecoeur sont des Maigres: d'ailleurs, varietes tres a craindre, Maigres desesperes, capables de tout pour engraisser... Mon ami Marjolin, la petite Cadine, la Sarriette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les faims aimables de la jeunesse. Il est a remarquer que le Gras, tant qu'il n'a pas vieilli, est un etre charmant... Monsieur Lebigre, un Gras, n'est-ce pas? Quant a vos amis politiques, ce sont generalement des Maigres, Charvet, Clemence, Logre, Lacaille. Je ne fais une exception que pour cette grosse bete d'Alexandre et pour le prodigieux Robine. Celui-ci m'a donne bien du mal. Le peintre continua sur ce ton, du pont de Neuilly a l'arc de triomphe. Il revenait, achevait certains portraits d'un trait caracteristique: Logre etait un Maigre qui avait son ventre entre les deux epaules; la belle Lisa etait tout en ventre, et la belle Normande, tout en poitrine; mademoiselle Saget avait certainement laisse echapper dans sa vie une occasion d'engraisser, car elle detestait les Gras, tout en gardant un dedain pour les Maigres; Gavard compromettait sa graisse, il finirait plat comme une punaise. --Eh madame Francois? dit Florent. Claude fut tres-embarrasse par cette question. Il chercha, balbutia: --Madame Francois, madame Francois... Non, je ne sais pas, je n'ai jamais songe a la classer... C'est une brave femme, madame Francois, voila tout. Elle n'est ni dans les Gras ni dans les Maigres, parbleu! Ils rirent tous les deux. Ils se trouvaient en face de l'arc de triomphe. Le soleil, au ras des coteaux de IV 112

« —Pour sur, dit-il, Cain etait un Gras et Abel un Maigre.

Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont suce le sang des petits mangeurs...

C'est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avale a son tour...

Voyez-vous, mon brave, defiez-vous des Gras. Il se tut un instant, suivant toujours des yeux leurs deux ombres que le soleil couchant allongeait davantage. Et il murmura: —Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez...

Dites-moi si, avec des ventres plats comme les notres, on tient beaucoup de place au soleil. Florent regarda les deux ombres en souriant.

Mais Claude se fachait.

Il criait: —Vous avez tort de trouver ca drole.

Moi, je souffre d'etre un Maigre.

Si j'etais un Gras, je peindrais tranquillement, j'aurais un bel atelier, je vendrais mes tableaux au poids de l'or.

Au lieu de ca, je suis un Maigre, je veux dire que je m'extermine le temperament a vouloir trouver des machines qui font hausser les epaules des Gras.

J'en mourrai, c'est sur, la peau collee aux os, si plat qu'on pourra me mettre entre deux feuillets d'un livre pour m'enterrer...

Et vous donc! vous etes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole d'honneur.

Vous vous rappelez votre querelle avec les poissonnieres; c'etait superbe, ces gorges geantes lachees contre votre poitrine etroite; et elles agissaient d instinct, elles chassaient au Maigre, comme les chattes chassent aux souris...

En principe, vous entendez, un Gras a l'horreur d'un Maigre, si bien qu'il eprouve le besoin de l'oter de sa vue, a coups de dents, ou a coups de pieds.

C'est pourquoi, a votre place, je prendrais mes precautions.

Les Quenu sont des Gras, les Mehudins sont des Gras, enfin vous n'avez que des Gras autour de vous.

Moi, ca m'inquieterait. —Et Gavard, et mademoiselle Saget, et votre ami Marjolin? demanda Florent, qui continuait a sourire. —Oh! si vous voulez, repondit Claude, je vais vous classer toutes nos connaissances.

Il y a longtemps que j'ai leurs tetes dans un carton, a mon atelier, avec l'indication de l'ordre auquel elles appartiennent.

C'est tout un chapitre d'histoire naturelle...

Gavard est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre.

La variete est assez commune...

Mademoiselle Saget et madame Lecoeur sont des Maigres: d'ailleurs, varietes tres a craindre, Maigres desesperes, capables de tout pour engraisser...

Mon ami Marjolin, la petite Cadine, la Sarriette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les faims aimables de la jeunesse.

Il est a remarquer que le Gras, tant qu'il n'a pas vieilli, est un etre charmant...

Monsieur Lebigre, un Gras, n'est-ce pas? Quant a vos amis politiques, ce sont generalement des Maigres, Charvet, Clemence, Logre, Lacaille.

Je ne fais une exception que pour cette grosse bete d'Alexandre et pour le prodigieux Robine.

Celui-ci m'a donne bien du mal. Le peintre continua sur ce ton, du pont de Neuilly a l'arc de triomphe.

Il revenait, achevait certains portraits d'un trait caracteristique: Logre etait un Maigre qui avait son ventre entre les deux epaules; la belle Lisa etait tout en ventre, et la belle Normande, tout en poitrine; mademoiselle Saget avait certainement laisse echapper dans sa vie une occasion d'engraisser, car elle detestait les Gras, tout en gardant un dedain pour les Maigres; Gavard compromettait sa graisse, il finirait plat comme une punaise. —Eh madame Francois? dit Florent. Claude fut tres-embarrasse par cette question.

Il chercha, balbutia: —Madame Francois, madame Francois...

Non, je ne sais pas, je n'ai jamais songe a la classer...

C'est une brave femme, madame Francois, voila tout.

Elle n'est ni dans les Gras ni dans les Maigres, parbleu! Ils rirent tous les deux.

Ils se trouvaient en face de l'arc de triomphe.

Le soleil, au ras des coteaux de Le Ventre de Paris IV 112. »

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