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TOCQUEVILLE Charles Alexis Henri Clérel de (vie et oeuvre)

Publié le 08/11/2018

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tocqueville

TOCQUEVILLE Charles Alexis Henri Clérel de (1805-1 859). Porté très jeune à la plus haute notoriété par De la démocratie en Amérique (1835-1840), mort prématurément sur le chef-d'œuvre inachevé de l'Ancien Régime et la Révolution (1856), Alexis de Tocqueville ne le cède en gloire qu'à La Fayette parmi ceux de nos grands hommes qui, aux Etats-Unis, ont apporté le témoignage de ce que représentait pour la France l'idéal démocratique. Ses deux célèbres ouvrages ainsi que sa volumineuse Correspondance et ses Écrits et discours politiques s'ordonnent autour d'une problématique toujours actuelle : dans 1'instabilité générale des communautés humaines, à quelles conditions de fait et de droit une société bénéficie-t-elle de cette structure privilégiée où égalité et liberté s'équilibrent? L’originalité de Tocqueville tient à ce qu'il apporte au dossier des démocraties les contributions séparées de l'analyse synchronique (sociologie : De la démocratie en Amérique. Pourquoi en Amérique la société démocratique est-elle libérale?) et de l'interprétation diachronique (histoire : l'Ancien Régime et la Révolution. Pourquoi dans la désintégration générale des institutions de 1'Ancien Régime en Europe, est-ce en France que s'est produite la Révolution?). Tocqueville peut se lire selon trois ordres de préoccupations : le passage par deux livres de première grandeur pour qui s'intéresse à la Révolution américaine ou à la Révolution française, ces deux ouvrages à leur tour, contribuant par leur complémentarité à

Un aristocrate libéral

 

Arrière-petit-fils de Malesherbes du côté de sa mère, Alexis de Tocqueville naît à Verneuil dans une famille d'aristocrates normands. Sauvé de l'échafaud par le 9 Thermidor, son père supporte malaisément le règne de 1' \"usurpateur\", mais sera préfet et pair de France sous la Restauration. Cependant, au cours de ses études, le jeune Alexis lit les écrivains du xviiie, Montesquieu notamment, qui font naître en lui le goût du libéralisme. Après son droit (1829-1830) et un voyage en Italie, nommé magistrat, il doit sans enthousiasme et sous l'œil réprobateur de sa famille légitimiste prêter serment à la Monarchie de Juillet. Bientôt, à sa demande, il s'embarque pour 1' Amérique (1831) en compagnie de Gustave de Beaumont, avec mission d'étudier le système pénitentiaire aux E,tats-Unis. Les notes prises pendant cette expédition qui le mène jusqu'au Canada reflètent le soin d'entomologiste qu'il apporte à une enquête dépassant largement les limites d'un rapport sur les prisons. Il observe les \"mœurs des Américains\", analyse leurs institutions, rapporte des anecdotes ainsi que ses rencontres avec les minorités ethniques et ses entretiens avec des hommes éminents.

 

Rentré en France, s'étant acquitté de sa mission (Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France, 1833), Tocqueville complète l'enquête menée sur le terrain par d'abondantes lectures, un voyage en Angleterre, où il voit Henry Reeve, John Stuart Mill, et une visite de l'Irlande. Enfin paraît De la démocratie en Amérique (deux premiers tomes en 1835). Le succès est immédiat et ouvre à l’écrivain les salons de la duchesse de Dino, de Madame Récamier à 1' Abbaye-aux-Bois. Devenu tout jeune l'ami de Chateaubriand, de Royer-Collard, de J.-J. Ampère, Tocqueville est élu à l'Académie française ( 1841).

 

Mais chez cet aristocrate, le service public demeure une obligation morale. Après un premier échec (1837), il est élu député de Valognes (1839), circonscription où se dresse le château familial. De son propre aveu, le nouveau parlementaire ne retrouve pas à la tribune le succès rencontré par son livre et confessera plus tard sa déception : \"Je n'y possédais pas ce qu'il fallait pour jouer là le rôle brillant que j'avais rêvé\" (Souvenirs). De grands dossiers lui sont cependant confiés. On lui doit plusieurs rapports favorables à l'abolition de l' esclavage ainsi qu'à l'émancipation des Noirs et, après deux voyages en Algérie et une étude des méthodes anglaises, un vaste tour d'horizon sur les problèmes de la colonisation. Sa volumineuse correspondance avec Gobineau contient une éloquente condamnation de la doctrine de l'inégalité des races.

 

Le député de Valognes accueille la Révolution de 1848 avec des sentiments mêlés. Lassé par la \"médiocrité\" de la Monarchie de Juillet, il se rallie à la ne République et entre à l'Assemblée nationale constituante avec, derrière lui, la solide majorité de son électorat normand. Mais le \"combat de classe\", l'ambition socialiste \"d'altérer l'ordre de la société\" - qu'il avait prévus dans un célèbre discours de janvier 1848 (\"[ ...] Ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques sont devenues sociales?\") lui déplaisent vivement lors des journées de Juin (cf. Souvenirs). Il y voit la preuve que la société française est encore incapable de liberté politique. En 1849, il accepte la charge de ministre des Affaires étrangères mais sa santé précaire l'oblige à se démettre après 4 mois. Opposé à toutes les tyrannies, il se retire définitivement de la vie politique après le 2 décembre.

 

Ainsi, c'est au coup d'Etat qu'il doit les loisirs nécessaires pour mettre en chantier un ouvrage dont le dessein datait d'un séjour à Sorrente (1850). Ce devait être une œuvre dans laquelle il entreprendrait de retracer l' évolution de la société française depuis la fin de 1' Ancien Régime jusqu'à la chute de l'Empire. Une note critique d'André Jardin analyse la méthode d'écriture du sociologue devenu historien et montre l'ampleur des sources auxquelles celui-ci fit appel, notamment le fonds de documents venant de l'ancienne généralité de Tours où Tocqueville résida momentanément à l'époque de ses nouvelles recherches. Seul paraîtra du vivant de l'auteur, au milieu d'un immense concert d'éloges, le premier volume de l'Ancien Régime et la Révolution (1856) qui s'arrête précisément « au seuil de cette Révolution mémorable ». Après la mort de Tocqueville, Gustave de Beaumont se chargera d'une première et contestable édition de ce qu' aurait été, d'après les archives laissées par l'écrivain, la suite du même ouvrage. Ce travail a été repris par André Jardin, et publié sous le titre Fragments et notes inédhes sur la Révolution (1953).

 

La démocratie introuvable

 

Il ne faut jamais oublier, dans le personnage que fut Tocqueville, le rapport qu' entretiennent sans cesse, en et par lui, la science et la politique. Son œuvre autant que sa vie tournent autour de « l'invention » de la démocratie, et c'est ce qui lui donne, par rapport à Montesquieu notamment, son registre propre. La carrière littéraire et politique de Tocqueville commence après 1830, c'est-à-dire après cette révolution qui voit La Fayette restaurer ce que voulait être la Révolution de 1789, ramener au point de départ le cycle parcouru depuis cette date à travers toutes les formules possibles du politique : de l'institution d'une société civile en 1789 à la restauration du droit divin avec Charles X en passant par la République, la Terreir ou la tyrannie. La Monarchie de Juillet aborde donc dans un esprit de conclusion ce que 1789 inventait comme une extraordinaire audace de l'histoire : faire vivre les hommes entre eux sans qu'aucune transcendance spirituelle ou séculière vienne en fixer les conditions. Conséquent avec ces débuts, le régime de Juillet esquive complètement le problème difficile d'une définition de sa légitimité, s'attachant uniquement à pratiquer la gestion sociale et économique de la France. Auguste Comte écrit alors ses plus belles pages de philosophie industrielle, Adolphe Thiers a précisément fini de raconter la Révolution comme un récit, et l'historien Guizot n'exhorte plus qu'à 1' enrichissement par le travail et par l'épargne.

 

Sur cet environnement politique et intellectuel, se détache la double rupture qu'apporte l'ouvrage dont Tocqueville publie la première partie en 1835.

 

Première rupture : au lieu de maintenir son sujet dans les bornes où l'a cantonné l'idéologie de la Monarchie de Juillet - à savoir : l'étude du microcosme pénitentiaire comme prototype d'une société policée et comme instrument de 1' ordre social -, Tocqueville traite sa matière dans toute son ampleur. Il étudie la « constitution » américaine en donnant à ce mot la pluralité de sens qui en fait la matrice de tous les aspects de l'Amérique. De la démocratie en Amérique est une « autopsie » complète des États-Ums, dégageant les lois, les mœurs, les croyances qui rendent libérale la démocratie de ce pays, tout en liant indissociablement ces différents facteurs, il faut le

tocqueville

« la société française est enc ore incapable de liberté politi­ que .

En 1849, il accepte la charge de minist re des Affai­ res étrangère s mai s sa santé précaire l'oblige à se démet­ tre aprè s 4 moi s.

Opp osé à toutes les tyrann ies, il se retire déf initivement de la vie eolit ique après le 2 décem bre.

Ain si, c'est au coup d'Etat qu'il doit les loisi rs néces­ sa ires pour mettre en cha ntier un ouvrage dont le dessein datait d'un séjo ur à Sor rente (1850).

Ce devait être une œuvr e dans laquelle il entreprendrait de retracer l' évolu­ tion de la soc iété française depuis la fin de 1' Ancien Régim e jusq u'à la chute de l'Empire .

Une note critique d' André Jardin analy se la méthode d'écr iture du sociolo­ gue devenu historien et mont re l'ampleur des sources auxq uelles celui-ci fit appe l, notamment le fonds de documents venant de l'ancienne généralité de Tours où Tocqueville résida momentanément à l'époque de ses nouvelles recherches.

Seul paraîtra du vivant de l'auteur, au milieu d'un immense conc ert d'élog es, le premier volume de l'Ancien Régime et la Révol ution (1856) qui s' arrête précisément « au seuil de cette Révolu tion mémorable ».

Aprè s la mort de Tocq ueville, Gustave de Bea umont se chargera d'une première et con testable édi­ tion de ce qu' aurait été, d'aprè s les archives laissées par l' écrivain, la suite du même ouvrage .

Ce trav ail a été repri s pa r André Jardin, et publié sous le titre Fragments et notes inédhes sur la Révolution (1953 ).

La démo cratie introuva ble Il ne faut jamais oublier, dans le personnage que fut Tocqueville, le rappor t qu 'entreti ennent sans cesse, en et par lui, la science et la poli tique .

So n œu vre autant que sa vie tournent autour de «l'invention » de la démocra­ tie, et c'est ce qui lui donne, par rapp ort à Montesquieu notamment, son regist re propre .

La carrière littéraire et pol itique de Tocqueville commence après 1830, c'est-à ­ dire après cett e révolut ion qui voit La Fayette restaurer ce que voulai t être la Révolution de 1789, ramener au point de départ le cycle parcouru depuis cette date à travers toute� les formu les possibles du poli tique : de l' inst itution d'une société civile en 178 9 à la re staurati on du droit divin avec Charles X en pass ant par la Républi­ que , la Terre 1r ou la tyra nnie.

La Mona rchie de Juillet aborde donc dans un esprit de conclusion ce que 1789 inventait comme une extraordin aire audace de l'hist oire : fa ire vivre les hommes entre eux sans qu'aucune tr anscendance spirituelle ou séculiè re vienne en fixer les condit ions.

Conséq uent avec ces début s, le régime de Juillet esquive com plètement le problème difficile d'une déf initio n de sa légit imité, s'attac hant uniquement à pra ­ tiquer la gestion sociale et économ ique de la Franc e.

Auguste Comte écrit alors ses plus belles pages de philo­ sophie industr ielle, Adolphe Thiers a préc isément fini de raconter la Révolution comme un récit, et l'hist orien Guizot n'exho rte plus qu'à 1' enric hissem ent par le trav ail et par l'épa rgne .

Sur cet envi ronnement politique et intellectuel, se détache la double rupture qu'apporte l'ou vrage dont Tocqueville publie la premièr e pa rtie en 1835.

Première rupture : au lieu de maintenir son sujet dans les bornes où l'a cantonné l'idéologie de la Mona rchie de Juillet - à savoir : l' étude du micr ocosme pénitenti aire comme prototype d'une soc iété policée et com me instru­ ment de 1' ordre social -, Tocque ville traite sa matière dans toute son ampleur.

Il étudie la « consti tution » amé­ ricaine en donnant à ce mot la pluralité de sens qui en fait la ma trice de tous les aspects de l'Amérique .

De la démocratie en Améri que est une « aut opsie » com plète des Éta ts-Ums, dégageant les lois, les mœurs , les croyan­ ces qui rend ent libérale la démocratie de ce pays, tout en li ant indissocia blement ces différents facteurs , il faut le noter, à une situation géographique et hist orique par­ ticulière .

Deuxième rupture : elle consi ste à faire ricochet, et, partant du cas singulier qu'offre 1' Améri que, à poser ce problème de la démocratie que notre pays, préci sément, ref use de voir tant il en garde de funestes images; pro­ blème que pour tant il a été, en 178 9, le premier à poser.

«C e n' est donc pas seulement pour satisfaire une curio­ sité d'ailleurs légitime que j'ai examiné l'Amérique [ ...

].

J' avoue que dans l'Amér ique, j'ai vu plus que l' Améri­ que : j'y ai cherché une image de la démocratie elle­ même [ ...

] » (De la démocratie en Amérique, Introduct ion).

Par là, dira- t-on, Tocqueville rejo int Mon tesq uieu .

Mais à y rega rder de plus près, le problème qu'il pose est de tout autre portée.

Pour Montesquieu, la démocratie est l'une des forme s de gouve rnement parmi lesquelles «l 'Esprit des Lois » peut s'inca rner .

Elle est donc une fo rmule codif iée, avec ses principe s, ses exempl es, ses séquenc es.

Au contraire , la démocratie de Tocqueville n' est pas une figur e gé ométr ique.

Elle est un problème, elle est le mouvement dont la pensée de l'écrivain aura pour unique objet, vingt années durant, de trou ver et de maît riser les com mandes.

A ses yeux, en effe t, la démocratie ne peut être isolée comme objet pur d'étude : en Amér ique, n'est-elle pas insépa rable des spéc ificités locales (distance de l'Europ e, peuplement original, sup erficie gigantesque ...

)? Dans l'Ancien Régime sous lequel pourtant « on ne renc ontre pour ainsi dire pas de grands événements qui depuis sept cents ans n'aient pas tourné au prof it de l'éga lité » (ib id.), elle est occu ltée dans son progrè s pa r la rémanence de 1' absolutism e ; enf in, elle n'est guère plus lisible dans la Révolution que , signi ficativement, Tocqueville fait rouler jusqu'à son époque .

En définitive, on en connaît surtout les trois co ntraire s : la dic tature de Robespi erre, celle de Bona­ parte et- plus tard-de Napoléon III.

C'est donc en écrivant un « non- traité » de la démocr atie que Tocque­ ville pose le problème de celle- ci, d'une manière qui ramène indéfiniment à la réf lexion vivante, à la pol itique démocratiqu e.

De cas d'école qu'elle était pour Montes­ quieu, la démoc ratie est devenue avec Tocqueville l'en­ jeu quotidien des choix public s.

Deux leçons s'imposent alors à 1 'e sprit rigoureux qui part à sa recherche : - qu'elle ne se capture pas au filet de l'es prit seul, qu 'elle échappe à toute prise, ca r elle est le fait de la vie; - que l'histo ire n'est plus le matériau offert au cis eau de l'éc riture pour en tailler des bustes et des fri­ ses : elle est irréductible aux portraits et aux récits .

L' écr iture , dans son rapport à l'hist oire, est une opéra­ tion de thémati sation destinée à fo nder des attitudes dans l' hi sto ire.

D'o ù les deux styles contrastés de Tocqueville, d'une part celui des Souve nirs, d'autre part celui de ses deux principaux ouvrages.

L'écr iture des Souvenir s est libre , et si l'aphorisme y app araît de loin en loin, le récit, le portrait (notamment celui, fameux, de Loui s-Philipp e), la métaphore , les séries d'adjectifs , surgi ssent natur elle­ ment sous la plume de l'auteur.

En revanche, De la démocratie en Amé rique aligne des form ules frapp ées, des phrases brèves s'encha înant en propor tions calculées pour amener le lec teur à la maxime qui condense une idée-f orce.

De même , dans l'Anci en Régime et la Révolu­ tion, 1' arg ument ma jeur qui sous-t end cha que chapitre est une rectification très docum entée de quelque idée reçue sur l'épisode révolutionna ire.

L' étude historique devient donc le support de conclusions dont ni la nature, ni la portée ne sont de« l'hist oire » en tant que discipline doc umenta ire, et, bien loin de pro poser au lect eur une « pe inture » des événemen ts, elle le contraint à réformer l' acception irréfléchie du mouvement historique dans lequel il se trouve pris.. »

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