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où allaient les choses, a quitté la gare de Salonique le matin du 14 mars 1943, un dimanche).

Publié le 06/01/2014

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où allaient les choses, a quitté la gare de Salonique le matin du 14 mars 1943, un dimanche). Et mon ami peut vous dire que le 29 octobre de cette même année atroce de 1941, qui, comme nous allions l'apprendre après notre visite à Bolechow, était le jour où a été tuée une des Jäger, en partie à cause du fait que Shmiel désirait être le premier de son village et vivait encore à Bolechow après le début de la Seconde Guerre mondiale, ce 29 était un mercredi. Il est donc remarquable de voir comment certaines mémoires humaines sont faillibles, alors que d'autres paraissent aussi fiables que des machines. C'était donc un lundi que Shmiel s'était assis pour écrire la lettre.     Bolechów, 16 janvier 1939   Cher Joe et chère Mina et chers enfants,   Tu dois te demander, cher Cousin, pourquoi je t'écris après tant d'années ; je t'aurais écrit sans interruption si seulement tu l'avais souhaité... J'ose espérer, que toi et ta chère famille, vous allez bien, comment vont les affaires ? Je ne le sais pas et j'espère que la réponse est « bien » -- mes frères ne s'en sortent pas très bien et le pire de tout, c'est qu'ils sont tous malades ; de toute façon, je n'ai vraiment pas besoin de te raconter ce que tu sais mieux que personne.   Puisque, désormais, les temps que nous connaissons sont pour le moins étranges, pour ne pas dire incroyables, pour ce qui est des ennuis auxquels les Juifs sont confrontés, j'ose espérer que tu seras en mesure de m'aider, ne serait-ce qu'en répondant à ma lettre, si tu ne pouvais rien faire d'autre pour moi...   Naturellement, je viens vers toi avec la requête qui suit, uniquement si c'est une chose que tu es en mesure de faire : j'ai eu récemment un accident -- non, un désastre --, un de mes camions a été incendié, celui pour lequel j'avais un permis, et je dois absolument en avoir un autre et il ne m'est plus possible de rassembler autant d'argent, et je ne peux pas écrire à mes frères, parce qu'ils se feraient seulement du souci, et de toute façon ils ne pourront pas m'aider.   D'un côté, je ne suis même pas sûr, cher cousin, que tu répondras à cette lettre que je t'envoie, mais j'espère que oui. Et donc je t'en supplie : aide-moi pour ça, pour autant que tu puisses le faire. & si possible, mets-toi en contact avec mon beau-frère Schneelicht et oblige-le à m'aider, lui aussi.   Je te fais remarquer qu'au cas où je n'achèterais pas un autre camion avant le 1er mars 1939, mon permis d'Etat pour faire du commerce me sera retiré, et aussi que je suis le seul Juif du comité commercial de notre communauté à avoir un permis pour un camion.   Je ne vais pas t'écrire une lettre pleurnicharde sur la façon dont j'ai pu, jusqu'à présent, avoir un permis, et je suis le chef de famille dans une belle maison, et j'ai quatre filles superbes et bien élevées, ne me laisse pas radoter là-dessus, je veux simplement continuer à travailler et ne pas être un fardeau pour qui que ce soit.   Par conséquent, comme je sais qu'un homme d'affaires américain n'a pas le temps de lire beaucoup, je ne vais pas écrire trop longtemps, et j'espère que toi et ta chère femme, vous m'avez bien compris, et j'attendrai un appel de vous, mes très chers -- vers qui devrais-je me tourner en ces temps difficiles, si ce n'est vers les miens ? -- Je te serre dans mes bras et je t'embrasse et la Chère Mina et les chers enfants chéris.   Ma femme et mes chères enfants vous serrent dans leurs bras et vous embrassent plusieurs fois,   Ton Cousin Sam   Il est clair dès la première ligne de cette lettre qu'elle n'a pas dû être facile à écrire. Et ce n'est pas parce que Shmiel avait des difficultés à s'exprimer à l'écrit : il parlait couramment, après tout, quatre langues, se débrouillait dans deux autres, et ses lettres laissent penser qu'il était plutôt content de lui pour ce qui était de ses capacités d'expression, comme du reste, sa belle maison, sa femme, ses quatre filles superbes, son statut élevé dans la petite ville où sa famille avait vécu depuis trois cents ans, ses affaires florissantes. L'allemand dans lequel il a choisi d'écrire coule plutôt facilement de sa plume. Ce n'est pas sa langue maternelle, ni celle du destinataire d'ailleurs, mais c'était, nous le savons, la lingua franca pour la correspondance dans la famille. La difficulté venait du fait qu'il connaissait à peine l'homme à qui il écrivait pour qu'il lui prête une somme d'argent substantielle. Ce seul fait suggère, de manière assez poignante, à quel point Shmiel, très tôt au cours d'une année qui allait se révéler terrible, s'est inquiété pour ses affaires, pour l'entreprise florissante de commerce de viande qu'il avait créée, après avoir hérité de la boucherie dans la famille depuis des siècles et bien gérée par des générations de Jager qui, comme il est possible de le constater froidement en examinant les registres de la communauté juive de Bolechow étonnamment nombreux ayant survécu, ont fait progresser leur sens des affaires (qualité que les certificats de naissance, de mariage et de décès, ne peuvent pas, évidemment, attester) en faisant des mariages stratégiques avec des familles exerçant un commerce identique ou proche...   Par exemple : Sur le registre des naissances, à l'entrée correspondant à l'oncle de mon grand-père, Ire Jäger, qui est né dans la maison n°141 à Bolechow, le 22 août 1847, fait attesté par un document, le certificat de naissance n° 446 pour l'année 1847 dans la ville de Bolechow, figure, en allemand, dans une écriture en pattes de mouche, la notation suivante dans la section des « commentaires » : Der Zuname der unehel[ichen] Kindes Mutter is Kornblüh [Kornbuch ?] -  « Le nom de la mère de l'enfant illégitime est Kornblüh [Kornbuch ?] ». Ce qui a attiré mon attention, en voyant ce papier pour la première fois -  c'était un des documents parmi la centaine qu'Alex Dunai avait exhumés pour moi en Ukraine -, n'était pas, comme on pourrait le penser, l'adjectif unehelich, « illégitime » -- les enfants de tous les mariages juifs étaient considérés illégitimes par les autorités étatiques qui tenaient ces registres, puisque les mariages n'avaient pas eu lieu au sein de l'Eglise catholique, et que les Juifs, le plus souvent, ne se souciaient pas de payer les droits exorbitants exigés pour la légitimation des naissances de leurs enfants -  mais le nom de Kornblüh, un nom qui, lu à cet endroit, me paraissait un peu familier, un nom dont je me souvenais vaguement que mon grand-père l'avait mentionné dans un contexte que j'avais toutefois oublié. Mais maintenant que je voyais réapparaître ce nom oublié sur ce document, je me rendais compte qu'il avait dû, à un moment donné, me dire que c'était le nom de jeune fille de sa propre grand-mère. Cette nouvelle information en tête, je me suis connecté à jewishgen.org et j'ai consulté la banque de données connue sous le nom de Registre du commerce de Galicie de 1891, transcription d'un volume poussiéreux d'un intérêt infiniment restreint pour la vaste majorité des gens dans le monde, intitulé Kaufmannisches Adressbuch für Industrie, Handel und Geweerbe, XIV : Galicia, publié pour la première fois à Vienne par L. Bergmann & Comp, en 192$, et existant maintenant sous la forme d'une photocopie à la bibliothèque du British Museum -  c'est-à-dire une version imprimée de l'annuaire officiel de 1891 de tous les propriétaires d'un commerce en Galicie, la province austro-hongroise à laquelle appartenait alors Bolechow. J'avais consulté cette banque de données auparavant et je savais donc déjà qu'il y figurait des Jäger de Bolechow -  les prénoms mentionnés étaient Alter, Ichel et Jacob -, même si, pour des raisons qui sont tout simplement impossibles à connaître aujourd'hui, mon arrière-grand-père, Elkune Jäger, n'apparaît pas dans cet index, en dépit du fait que sur le certificat de naissance de son premier enfant avec sa première femme, en 1890, il figure bien comme Fleischer, boucher (première femme, premier enfant : je n'ai découvert que récemment et tout à fait accidentellement, au cours d'une recherche sur des registres devenus consultables en ligne, que mon arrière-grand-mère Taube était la deuxième femme d'Elkune ; que Elkune avait eu une autre femme, une première femme, qui était morte, ainsi que ses deux petites filles, au début des années 1890. Elle s'appelait Ester Silberszlag. J'ai commencé à rechercher l'arbre généalogique de la famille Silberszlag en ligne, j'ai ajouté de nombreux Silberszlag au dossier généalogique de ma famille, avant de me rendre compte que je perdais des journées entières à me documenter sur une branche de ma famille qui était, comme pour certains premiers mariages dont il est question dans la Torah -  celui d'Abraham, celui d'Isaac -, une impasse). Sur une intuition, j'ai tapé le nom kornblüh et après avoir ronronné quelques instants, l'ordinateur a affiché le résultat, sur cinq colonnes -  NOM DE FAMILLE ; PRÉNOM ; VILLE ; PROFESSION ; PROFESSION EN ANGLAIS -, qui était exactement ce à quoi je m'attendais :   kornblüh ch. Bolechow Fleischer, fleischhandler bouchers, viandes et viandes fumées kornblüh jac. majer bolechow fleischer, pleischhandler bouchers, viandes et viandes fumées kornblüh schlome bolechow fleischer, fleischhandler bouchers, VIAndes et VIandes

« mon permis d'Etatpourfaireducommerce mesera retiré, etaussi quejesuis leseul Juifdu comité commercial denotre communauté àavoir unpermis pouruncamion.   Je ne vais past'écrire unelettre pleurnicharde surlafaçon dontj'aipu, jusqu'à présent, avoir un permis, etjesuis lechef defamille dansunebelle maison, etj'ai quatre fillessuperbes et bien élevées, neme laisse pasradoter là-dessus, jeveux simplement continueràtravailler etne pas être unfardeau pourquique cesoit.

  Par conséquent, commejesais qu'un homme d'affaires américain n'apas letemps delire beaucoup, jene vais pasécrire troplongtemps, etj'espère quetoiettachère femme, vous m'avez biencompris, etj'attendrai unappel devous, mestrèschers —vers quidevrais-je me tourner ences temps difficiles, sice n’est verslesmiens ?— Jete serre dansmesbras etje t'embrasse etlaChère Minaetles chers enfants chéris.   Ma femme etmes chères enfants vousserrent dansleurs brasetvous embrassent plusieurs fois,   Ton Cousin Sam   Il est clair dèslapremière lignedecette lettre qu'elle n'apas dûêtre facile àécrire.

Etce n'est pas parce queShmiel avaitdesdifficultés às'exprimer àl'écrit :il parlait couramment, après tout, quatre langues, sedébrouillait dansdeux autres, etses lettres laissent penserqu'ilétait plutôt content deluipour cequi était deses capacités d'expression, commedureste, sabelle maison, safemme, sesquatre fillessuperbes, sonstatut élevédanslapetite villeoùsafamille avait vécudepuis troiscents ans,sesaffaires florissantes.

L'allemanddanslequel ila choisi d'écrire couleplutôt facilement desaplume.

Cen'est passalangue maternelle, nicelle du destinataire d'ailleurs,maisc'était, nouslesavons, la lingua franca pour lacorrespondance dans lafamille.

Ladifficulté venaitdufait qu'il connaissait àpeine l'homme àqui ilécrivait pour qu'il luiprête unesomme d'argent substantielle. Ce seul faitsuggère, demanière assezpoignante, àquel point Shmiel, trèstôtaucours d'une année quiallait serévéler terrible, s'estinquiété poursesaffaires, pourl'entreprise florissante de commerce deviande qu'ilavait créée, aprèsavoirhérité delaboucherie danslafamille depuis dessiècles etbien gérée pardes générations deJager qui,comme ilest possible dele constater froidement enexaminant lesregistres delacommunauté juivedeBolechow étonnamment nombreuxayantsurvécu, ontfaitprogresser leursens desaffaires (qualité que les certificats denaissance, demariage etde décès, nepeuvent pas,évidemment, attester)en faisant desmariages stratégiques avecdesfamilles exerçant uncommerce identiqueou proche...   P ar exemple :. »

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