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« Il ne s'agit là que d'un récit de fiction, sans importance, une « bagatelle littéraire échappée comme à son insu » à la plume de l'auteur, comme le dit fort bien More. Il ne faut cependant point faire preuve de trop de naïveté face à ces déclarations […]. Sous l'apparente légèreté se cache en fait une critique sociale sans concession, car les sociétés imaginaires mettent bien en valeur les sociétés réellement existantes et se présentent comme de possibles alternatives. » (T. Receveur et I. Voirin) Vous commenterez et apprécierez cette analyse portant sur les utopies littéraires et incluant les oeuvres au programme de Cyrano et Swift.

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 Loin d’être un rêve irréalisable, l’utopie est le lieu fictif qui permet aux auteurs de critiquer la société. Ce nouveau genre littéraire, qui apparaît en 1516 avec Utopia de Thomas More, va donner lieu à un mélange littéraire de sérieux et de divertissement. La plupart des utopies va fonctionner sur le même modèle, elles seront construites sous forme de récits de voyages dans lesquels le voyageur en question relatera ses aventures. Celles-ci seront prétexte à la description des sociétés rencontrées au court du voyage. C’est le cas, par exemple, de More avec Utopia, portée par son protagoniste Raphaël Hythlodée, de Swift avec Les voyages de Gulliver ou bien de Cyrano de Bergerac avec Les états et empires de la Lune et du Soleil. Ce recours au récit de voyage va permettre de retenir l’attention du lecteur : « Il ne s’agit là que d’un récit de fiction, sans importance, une « bagatelle littéraire échappée comme à son insu « à la plume de l’auteur, comme le dit fort bien More. Il ne faut cependant point faire preuve de trop de naïveté face à ces déclarations […]. Sous l’apparente légèreté se cache en fait une critique sociale sans concession, car les sociétés imaginaires mettent bien en valeur les sociétés réellement existantes et se présentent comme de possibles alternatives. « Cette analyse de T. Receveur et de I. Voirin reflète le caractère double du genre de l’utopie. Aussi, on peut se demander de quelles façons les utopies littéraires se servent-elles de la fiction comme support de la critique sociale ? Pour répondre à cette problématique, nous nous intéresserons au cadre fictionnel de l’utopie, puis à sa visée didactique et moraliste pour enfin dégager les valeurs de la société idéale.

 

      Si le cadre initial de l’utopie est souvent une insatisfaction du présent, la littérature utopique est le lieu privilégié des « pays de nulle-part « où règnent paix, liberté, justice et égalité. Ces pays, souvent écartés du reste du monde, permettent de dénoncer les dysfonctionnements de la société par le biais de la fiction. Jusqu’au XIXème siècle, l’utopie littéraire est en fait un genre qui relève de la politique. Les philosophes écrivent des fictions, des récits de pays lointains telles que Les lettres persanes de Montesquieu ou Les voyages de Gulliver de Swift. A l’époque, les libertés d’expression réduites ont obligé ces auteurs à camoufler leur critique politique et sociale en cédant la parole à un étranger. Le procédé narratif du recours au regard étranger permet de détourner la censure mais surtout de prendre une posture philosophique par une mise à distance critique puisque l’auteur va pouvoir prendre du recul pour mieux juger de sa propre société. De cette façon, on se rend compte que l’énonciation est truquée. Au premier plan, on a un personnage comme Gulliver, qui découvre et qui fait une comparaison entre sa culture et celle qu’il observe. Mais sous ce masque, on a un second émetteur, Swift, qui par cette distanciation va pouvoir atteindre son but principal : « je me propose dans tous mes travaux de vexer le monde plutôt que de le divertir... Voilà la grande base de misanthropie sur laquelle j'ai élevé tout l'édifice de mes Voyages «. Le caractère politique des « Voyages de Gulliver « ne fait d’ailleurs aucun doute puisque Swift n’a pas publié son roman lui-même, il l’a fait livrer de façon anonyme afin d’éviter la censure. C'est en effet la faiblesse, la vanité de ses semblables que Swift a voulu faire ressortir dans une fiction aussi ingénieuse.

      En conduisant successivement son héros chez un peuple de pygmées et chez un peuple de géants, il le place dans des situations et des embarras où la misère humaine apparaît sous le jour le plus ridicule, (puisqu’il apparaît comme un adulte, comme un enfant et finalement comme de la vermine absolue) et il fait jaillir de cette combinaison une foule de contrastes inattendus et d’effets comiques. Le titre de l’œuvre de Cyrano met aussi en évidence cette volonté d’échapper à la censure : « Histoires comiques… «, cela montre une dimension non-sérieuse qui éloigne de la polémique. Cependant, malgré les procédés utilisés pour capter l’attention du lecteur, écrire une bonne utopie n’est pas chose facile car le soutien du lecteur ne s’obtient pas facilement, celui-ci peut être choqué par certains propos avant-gardistes de l’auteur et ne pas partager ses pensées utopiques sur l’éthique, la justice ou le droit personnel.

 

       Le cadre fictionnel est plus ou moins le même d’une utopie à l’autre, on parle de « mondes de nulle-part « qui sont souvent représentés par des lieux si écartés du monde réel, si invisibles qu’on ne saurait se les représenter. Marivaux va utiliser un lieu clos, une île, pour dénoncer une hiérarchie arbitraire et va ainsi renverser les topoï en instituant la domination des valets sur leurs maîtres dans L’Ile aux esclaves.

      Swift, comme More, va choisir de mettre en scène son héros sur différentes îles, cette idée de lieu clos, assez récurrente, permet d’isoler le lecteur du reste du monde pour que son attention soit uniquement concentrée sur le lieu en question.

 Le burlesque et l’héroïcomique, deux procédés fictionnels, sont étrangement liés tout au long du livre. Les liliputiens incarnent l’héroïcomique par leur taille qui les inscrit dans l’insignifiant, ce sont les êtres les plus belliqueux de l’œuvre et pourtant ce sont les plus petits. Inversement, les habitants de Brodbingnag sont pacifiques, ce qui n’est pas sans rappeler la thématique du bon géant de Rabelais. La situation à laquelle les personnages font face est souvent pleine d’absurdité, dans Les Etats et empires de la Lune, Cyrano ne donne pas de figure identifiable à ses personnages, son style se base sur un jeu de lecture anthropomorphe : une touffe d’herbe devient Pape, le chou souffre d’être décapité, des aigles deviennent des rossignols… C’est pour faire rire que l’auteur va user de thèmes grotesques comme le bas corporel ou le renversement de systèmes de valeurs qui nous semble improbable. L’ironie va entremêler critique et comique et ainsi engendrer une visée correctrice.

 

      Il est difficile de faire adhérer le lecteur à l’utopie. Cependant, il existe différents procédés pour aiguiser la curiosité du lecteur. Thomas More, auteur inaugural du genre, va jouer sur la réticence de la description du monde visité. En effet, par le biais de son personnage Raphaël Hythlodée qui dit avoir vécu cinq ans dans l’île d’Utopia, More dit que décrire cette île « serait raconter une histoire à des sourds « ou « délirer avec des fous «. Cette attaque, axée sur la capacité de compréhension du lecteur, va à la fois porter atteinte à l’orgueil de ce dernier mais va aussi l’intriguer, si bien qu’il va ressentir une certaine curiosité, un réel besoin de connaître les raisons de cette hypothétique incompréhension.

 

      La meilleure façon de faire passer des idées sérieuses n’est-elle pas finalement de le faire de manière ludique ? Car si les utopies sont des créations littéraires, elles sont pour la plupart, un cadre sérieux qui vise à instruire. Dans Etats et empires de la Lune et du Soleil, les pérégrinations du héros sont prétextes à un exposé de la conception matérialiste et libertine que l'auteur avait du monde, en même temps qu'ils servent à une satire des conventions et des coutumes de la société française.

 

      Si Thomas More a donné à l’homme « conscience de ses pouvoirs sur le monde et lui a offert des raisons d’espérer «, Swift, quant à lui, nous montre des tableaux plus décourageants que correcteurs : ce n'est pas aux vices et aux travers, mais à la nature même de l'homme qu'il fait le procès, et l'homme trouve en lui un accusateur passionné. Le voyage à Lilliput où Gulliver était un géant parmi les nains, puis à Brobdingnag, où il était un nain parmi les géants, auraient pu guérir à jamais le voyageur du goût des aventures. Pourtant, Gulliver repart tout de même pour deux nouvelles excursions. Les deux dernières parties des Voyages de Gulliver offrent plus de désordre et de négligence que les premières; les fictions y sont encore plus hardies, mais moins heureuses. Toutefois, c'est la même verve satirique. On trouvera le héros aux prises avec des pirates puis recueilli sur l'île volante de Laputa, où Swift tourne en ridicule les géomètres, les astronomes, les philosophes contemplatifs, les amateurs des sciences abstraites, et les faiseurs de projets. La satire politique et sociale se poursuit donc de manière très limpide. Les situations dans lesquelles il plonge son héros sont autant d’exemples dont regorge dans notre vie quotidienne, qu’on lise l’œuvre au XVIIIème siècle ou aujourd’hui. Il suffit d’observer le monde du travail pour s’apercevoir que certaines personnes ne sont pas le moins du monde ce qu’elles prétendent être, mais qui, par désir et avidité, se voient trop accaparées par la contemplation de leur nombril pour se soucier de la véracité de leurs agissements. Ce sont ceux-ci qui prétendent tant de choses si bien qu’ils exigeront qu'on les suive aveuglément alors même que d'évidence ils ne savent pas où ils vont. C’est de cette manière que Swift, très subtilement, nous décrit les Laputiens comme souverains du pays de la bassesse et de l’imposture.

 

      Au-delà du récit de fiction, « sans importance «, de cette « bagatelle littéraire «, il ne faut pas oublier que l’utopie vise prioritairement à donner des idées réalisables afin d’améliorer le monde dans lequel on vit. L’utopie va donc servir à critiquer la société sur différents plans, qu’ils soient moral, social, religieux, politique… Les philosophes des Lumières vont ainsi parvenir à faire concevoir une société juste et égalitaire au XVIIIème siècle. Cependant, le contrôle exercé par les autorités religieuses et politiques ne va pas permettre un changement radical même si l’individu prend enfin conscience de son besoin de trouver une place dans une société harmonieuse. Le principe de "Fais ce que tu voudras" dans Gargantua de Rabelais illustre cette envie de libre-arbitre. Il repose sur une liberté qui ne conduit pas à l'individualisme, mais à une sorte d'harmonie sociale : tous font les mêmes choses en même temps (ce qui, à la Renaissance, représentait le comble de l'harmonie, alors que cela nous semble à nous, une forme d'aliénation). Les Thélémites ont une culture encyclopédique à la manière de Gargantua, ils savent donc lire, écrire, chanter, jouer d'un instrument, et maîtrisent plusieurs langues.

 

      Cyrano, dans Etats et empires de la Lune, nous présente un monde inversé, un monde qui ressemble au nôtre, à la différence que tout y fonctionne à l’envers. Nous sommes face à un processus de dégradation burlesque où les hommes, se nourrissant exclusivement de fumets marchent à quatre pattes. Le rapport hiérarchique entre père et fils est inversé et le lecteur va progressivement distinguer les absurdités de son propre univers en se regardant dans un miroir où son monde est satirisé. Le premier étonnement vient de ce que les moeurs lunaires agencent les rapports de respect et d’obéissance à l’inverse de la manière dont ils se distribuent dans la doxa terrestre dont le narrateur est le représentant. Les vieillards saluent aussi respectueusement les jeunes gens que les pères s’en remettent servilement à l’autorité des fils. Les empires lunaires ne sont jamais un autre monde à proprement parler : ils ne proposent pas un autre ordre de relation, on y trouve le même système, avec une simple inversion des pôles. Le fait que Dyrcona et les habitants de la Lune se disputent sur l’appellation de leur monde respectif comme lune ou comme terre, montre bien le caractère nombriliste des hommes de l’époque, refusant de croire à l’existence d’autres peuples ou à certaines sciences, d’où les procès de Galilée, Copernic, Campanella… Le procès de l’homme chez les Oiseaux et les Houyhnhnms sont des motifs de mondes imaginaires permettant un renversement de valeurs. Ce sont des cadres propices à la critique de l’homme car celui-ci est représenté comme soumis. Cyrano et Swift semblent tous deux s’accorder sur le fait que se confronter à l’altérité ne peut être que bénéfique.

 

      Le narrateur revendique un autre statut pour son propos : il le présente comme un discours « sérieux «, fondé sur la vraisemblance que peut lui conférer une liste d’autorités tant anciennes que modernes. La voix narrative, adossée à Pythagore, Epicure, Démocrite, Copernic et Kepler, se présente alors comme philosophique. « La compagnie, dit le narrateur, me régala d’un grand éclat de rire «. Il ajoute plus loin : « mais j’eus beau leur alléguer que Pythagore, Epicure, Démocrite et, de notre âge, Copernic et Kepler, avaient été de cette opinion, je ne les obligeais qu’à s’égosiller de plus belle «. Cette position implique donc une autre manière d’être entendu. Quelle consistance donner à ses prétentions « philosophiques « ? S’agit-il de rire de la philosophie ou de la dissimuler derrière le paravent du rire ? Le rire du récit et de ses personnages s’inscrit vraisemblablement dans cet ordre de préoccupations : le sérieux est masqué en plaisanterie, à charge pour la plaisanterie d’être plus sérieuse qu’il n’y paraît et au lecteur de donner l’importance qu’il se doit aux propos philosophiques.

En mettant en parallèle le monde lunaire et le Paradis terrestre, Cyrano remet en question le principe d’une vie après la mort et l’existence d’un monde originel, fondements dogmatiques du christianisme.  Il va mélanger les références sérieuses et comiques et ainsi jouer sur l’érudition et l’imagination. L’ascension vers la lune est le point d’articulation, le passage entre les deux mondes qui présente le renversement physique comme évocateur du renversement moral à venir. La fiction va servir à étayer des raisonnements sérieux. Cyrano va parodier la Genèse en désacralisant le Paradis. Dans cet épisode, l’auteur ne fait aucune référence à Dieu et insiste sur le pouvoir d’imagination qui est freiné par les institutions politiques et religieuses. Or, à l’époque, celui qui ne lit pas la Bible est misérable et honteux, les hommes ne peuvent pas se passer des dieux, ils s’en inventent pour pouvoir vivre. Ce qui est un miracle dans la Bible est reconstruit chez Cyrano qui propose un démontage audacieux de la religion dans un siècle où il est dangereux de penser. Il se moque de ceux qui considèrent la sexualité comme péché mortel. Il écrit : « la virginité est un crime « pour dire que la sexualité est libre. Un médecin visite chaque couple pour leur prescrire « tant et tant d’embrassements «. Un de ses personnages porte un phallus en amulette : « l'écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le symbole du gentilhomme «. Cette exposition signifie que le sexe est l’origine de la vie. Le détournement sexuel du serpent biblique et le caractère chaste de l’eau qui refuse de se faire toucher par Dyrcona marquent le fondement du comique et de la parodie et achèvent la satire religieuse. Sans oublier d’emprisonner  régulièrement  son personnage, ne serait-ce que pour prouver l’aliénation de l’homme, Cyrano montre que de monde en monde, son récit fait appel à la relativité. La forte polyphonie du récit suggère la nécessité de faire preuve d’altruisme. Ainsi, en décrivant le système politique d’un des mondes visités, il va dénoncer le système français. Le « je « employé ébranle l’ordre collectif décidé par les pouvoirs en place. Il amorce une réflexion sur l’essence du pouvoir en écrivant : « Les rois sont changés tous les six mois « et crie presque que le pouvoir n’existe que par le consentement des personnes gouvernées : « Etre roi n’est pas un privilège, il en coûte «.

 

      Les voyages de Gulliver renforcent le genre de « l’anti-utopie « en mettant l’accent sur la méfiance, le pessimisme concernant l’évolution de l’homme et des sociétés humaines. Dans cet ouvrage, le grotesque, la dérision et la caricature permettent de retourner l’utopie, et de mettre en garde contre ses dangers pour l’homme. L’auteur utilise les tonalités ironique, satirique et comique pour atteindre ses buts destructeurs. Sur un autre point, Swift illustre bien la relativité des civilisations, des peuples, puisque ces voyages nous font passer du monde des petits (Lilliput), à celui des géants (Brobdingnag) ou celui des non humains (les chevaux-philosophes). La société humaine est dépravée, les dirigeants corrompus, la fausse science généralisée, les hommes réduits à la pire animalité : on peut déceler un véritable anti-humanisme chez l’auteur qui se sert de son héros comme arme pour la satire, Gulliver est changeant, il s’adapte à la situation et change de point de vue au détriment de sa typologie. Pourtant,  l’assimilation des terres visitées par le héros est impossible car il est rejeté à chaque voyage. Avec Gulliver, Swift passe de la fiction à la réalité à travers un locuteur idéal. Les différents voyages, qui constituent un travail ethnographique, permettent de distinguer deux types de critiques. La première a lieu dans les deux premiers voyages qui sont basés sur l’ironie, l’homme est soumis à différentes situations qui le mettent en position de dominant ou de dominé. D’ailleurs, par le biais des nombreux récits politiques que Gulliver raconte au roi de Brobdingnag, celui-ci met en relief le caractère extrême du système politique de l’Europe. Dans les deux derniers voyages, et c’est le deuxième type de critique, Swift porte une réflexion désespérée et cynique sur l’humanité. Dans la troisième partie, on assiste à la dégradation des intellectuels, des savants ont besoin de serviteurs pour les frapper et les sortir de leurs pensées pour les ramener au réel. Dans la dernière partie, Swift nous présente un renversement entre l’homme qui est rabaissé au statut d’animal et le cheval, devenu l’unique animal doué de raison. Gulliver est si méfiant et pessimiste concernant l’évolution de l’homme et des sociétés humaines qu’il arrive un moment où le lecteur ne peut plus le suivre dans sa démarche car il est trop impliqué. Cette expérience chez les Houyhnhnms conduira d’ailleurs le héros à un véritable suicide social.

 

      La volonté des utopistes de transmettre leurs idées est poussée par le souci de trouver des repères dans une société qui en manque. L’utopie est une expression de la capacité attribuée aux humains d’influencer leur sort. L’espoir d’influencer la morale, la politique, les mœurs, la culture, la pensée… va donc pousser les auteurs à dégager les valeurs de leur société idéale.

 

      Les valeurs d’une société idéale sont, par définition, des valeurs subjectives puisque chacun ayant sa propre représentation de l’idéal, il ne peut pas y avoir « une « mais « des « sociétés idéales.

      Dans l’utopie, la société idéale est décrite comme le rêve d’une société où la raison règne au-dessus de l’intolérance, des préjugés et des différences entre humains, une société heureuse où règnent la sagesse, l’innocence et la raison.

 

      L’utopie idéale est représentée par la notion de transparence. Qu’elle soit culturelle, politique, sociale, elle symbolise ce qui constitue le pur reflet de la volonté et des besoins de l’homme nouveau. Elle manifeste une cohérence, une unité absolue. D’autre part, la ville a un caractère bien particulier puisqu’elle se situe hors du temps, en parfaite adéquation avec la nature, une source de vie lumineuse. La notion de transparence fait aussi appel à l’abolition de la propriété privée qui par la distinction entre le « mien « et le « tien « suscite des disparités d’ordre économique telles que la pauvreté ou le luxe, eux-mêmes générateurs de conséquences psychologiques désastreuses comme l’avarice, l’arrogance ou la haine. Les trop riches comme les trop pauvres menacent l’équilibre même de l’État, leurs différences mettant en cause  l’harmonie de la cité. D’une façon plus générale, ce qui gêne dans le concept de « propriété privée «, c’est la vision marginale de l’individu qui se préoccupera plus de ses intérêts personnels plutôt que des besoins de la communauté.

      La définition d’un modèle de société idéale doit être préalable à toute activité politique, un modèle qui sera précisé et révisé au fur et à mesure des progrès effectués par la société. Cependant, certaines difficultés doivent être prises en compte pour établir ce modèle. Comme on l’a vu précédemment, chaque individu n’a pas les mêmes attentes, la multiplicité des communautés, tant au niveau culturel que personnel sera un obstacle permanent à l’élaboration de la cohérence d’une société idéale. De plus, l'évolution de la Société pourra rendre caduc un modèle qui semblait idéal à une certaine époque ; en effet, il sera relativement difficile de prévoir les effets pervers de ce qui peut apparaître comme un progrès.

 

      Dans l’œuvre de Cyrano, le langage est universellement partagé, par les hommes, par les animaux, par les végétaux. Chaque chose est potentiellement une autre chose: « Une motte de terre, engrossée par le Soleil, avait accouché d’un homme «. La matière est ingérée et digérée. L’auteur affirme que notre forme vivante n’est que passagère. Tout est dans tout et réciproquement mais avec des formes du vivant distinctes : « douze mille oiseaux se métamorphosent en une rivière et un bateau «. Ce procédé permet une communication entre le rêve et le réel.  Initialement à la recherche de la vérité, Dyrcona finit par pénétrer dans les états et empires de l’imaginaire et du merveilleux, tissés d’illusion, de fable et de digression mythique. Et, de là, le monde devient poétique, à tel point qu’on en arrive à se demander si cet « autre monde «, à la fois réaliste et fantaisiste, revers du nôtre, n’est pas simplement un rêve, une aspiration à un ailleurs.

 

      Le modèle de société idéale le plus flagrant dans la littérature est certainement celui de la société des Houyhnhnms, créée par Swift, qui incarne une sorte d’idéal libertaire, sans pouvoir ni gouvernement, où guerres, lois, juges, et monnaie sont proscrits. Les mots « pouvoir, gouvernement, guerre, loi, punition et mille autres ne peuvent être exprimés par aucun mot « de leur langage. L’égalité des sexes est assurée. La démocratie directe s’y exerce avec des assemblées générales. Seule la raison sert de référence aux fonctionnements de cette société. Pourtant, l’existence d’une hiérarchie interne aux Houyhnhnms est décelable. Tous les chevaux philosophes ne sont pas égaux entre eux, même si cette inégalité naturelle semble logiquement acceptée. On discerne ici la force du bourrage de crâne en forme de règle intangible. Leur société se fonde sur une espèce de patriarcat familial très développé, malgré les nombreux rôles dévolus aux femmes. Nous sommes donc face à un certain eugénisme sélectif. Les humains dégénérés ou Yahoos font figure d’esclaves. Les étrangers y sont peu intégrés, c’est le cas de Gulliver. L’utopie libertaire et égalitaire est donc réservée à une élite, une aristocratie. Malgré cela, le narrateur va faire l’éloge de cette civilisation fortement intelligente et profondément sage. Bien qu’ils soient l’idéal qu’il cherche en vain au milieu des humains, ce qui manque chez les chevaux est exactement ce qui rend la vie humaine riche : l’interaction complexe de l’égoïsme, de l’altruisme, de l’amour, la haine et toutes les autres émotions. En d’autres termes, les Houyhnhnms forment une société parfaite pour les Houyhnhnms mais elle est sans espoir po ur l’homme. Cette société est fortement contrastée par rapport aux sociétés des trois premiers voyages puisqu’elle est dépourvue de tout ce qui est humain. Elle est présentée comme une utopie où les animaux sont un modèle de façon de vivre. Swift nous livre ici un exemple de logique positive où la négation n’a pas sa place, un modèle achevé de gouvernement politique.

 

      Dans le sens courant, une utopie est le fruit de l'imagination d'un auteur et la volonté d'innover et de changer les mœurs. Pourtant, elle donne bien souvent l'effet inverse de celui attendu. L'utopie est définie comme un heureux effort de l’imagination pour explorer et représenter le possible, elle est un moyen  puissant pour s'exprimer et faire passer un message.

      Il semble indubitable que L'Utopie de Thomas More a servi de modèle aux auteurs, ce qui montre de toute évidence que ce genre littéraire permet de faire de nombreuses choses. Par le biais de multiples procédés fictionnels, l’utopie va confronter un discours comique et un discours offensif. Les « pays de nulle-part « sont un passage dans un lieu autre qui amène à faire une comparaison entre la société d’origine du narrateur et une autre société, plus ou moins utopique. Car, en y réfléchissant, une société ne peut se définir qu’en comparaison avec une autre. Ainsi, le miroir déformant serait-il le seul moyen de remettre l’homme sur le droit chemin ?

       L’utopie est une rêverie qui, par le biais de la fiction, va permettre de façonner des modèles sociaux de manière à mettre en exergue les failles de la communauté européenne. La « critique sociale sans concession « n’est donc jamais cachée très loin derrière « l’apparente légèreté «.

 

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