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Le compromis monétaire entrave l'Union européenne

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2 août 1993 - Le compromis monétaire de Bruxelles prévoit le maintien du système monétaire européen (SME). La grille des parités n'est pas modifiée, il n'y a aucune dévaluation officielle. Mais les Douze ont apporté un assouplissement important au SME : les marges de fluctuation des monnaies par rapport à leur taux pivot sont portées, à titre temporaire, de 2,25 % à 15 %. Les spéculateurs ont gagné. Le système monétaire européen (SME) est gravement atteint, l'Europe profondément affaiblie. Avec une monnaie qui flotte - ou presque - la France se retrouve dans une situation inconfortable où il lui faut choisir entre l'Europe et la récession, ou l'égoïsme national et un espoir de relance. Telles sont les principales conclusions qui se dégagent du difficile compromis auquel sont parvenus, lundi 2 août vers 2 heures du matin à Bruxelles, les ministres des finances des douze pays de la Communauté. Le communiqué - annonçant un élargissement de 2,25 % à 15 % des marges de fluctuation à l'intérieur du système monétaire européen (SME) - comme les déclarations des artisans de l'accord expliquent que, assoupli temporairement, le SME a été maintenu. Chacun feint la satisfaction. L'important était de sauver la face. Combien George Soros, ce spéculateur américain d'origine hongroise, a-t-il gagné ce week-end ? Celui qui, en favorisant la sortie de la livre du SME en septembre dernier, avait empoché une plus-value de 1 milliard de dollars (6 milliards de francs) aura donc aussi réussi, avec d'autres, à faire éclater le SME. Le gourou mis en avant lorsqu'il défendait la monnaie française avait, il y a quelques jours, changé de diagnostic. Affirmant que le franc ne devait pas être dévalué, il n'en avait pas moins expliqué les raisons d'un décrochage nécessaire du franc par rapport au deutschemark. Avec lui, les marchés ont, ce week-end, gagné leur bataille contre les banques centrales. Le symbole de leur puissance, on le trouve déjà dans le déroulement de l'infernal week-end bruxellois. Les négociations devaient impérativement déboucher sur une décision avant l'ouverture des marchés asiatiques, vers 1 heure du matin à Bruxelles. Un diktat qui avait amené les Douze à envisager un projet fou, la fermeture des marchés des changes, une mesure exceptionnelle (les marchés avaient été fermés quatre jours en 1973) et sans doute totalement irréalisable aujourd'hui. Les marchés des changes l'ont prouvé ces derniers jours : totalement informatisés et délocalisés, ils sont pratiquement incontrôlables. S'ils ont imposé leur timing, les marchés ont aussi obtenu la quasi-disparition du SME. Au cours des jours à venir, les spéculateurs vont donc encaisser leurs bénéfices, tirant parti de la dépréciation de certaines devises vis-à-vis du mark. Des montants conséquents quand on sait que la Buba a engagé la semaine dernière 60 milliards de deutschemarks pour essayer d'endiguer les assauts contre plusieurs monnaies européennes. Les autorités monétaires, françaises notamment, sont là confrontées à un premier défi : justifier les pertes qu'elles vont subir sur les marchés des changes. Second défi, elles vont devoir tenter de convaincre que, avec le dispositif mis en place lundi, le SME n'est pas mort, tout juste blessé, et qu'il retrouvera bientôt sa santé. Dans leur communiqué, les responsables monétaires européens affirment que la solution choisie (un élargissement des marges de fluctuation autour des taux pivots) permet de préserver l'essentiel : la perspective de l'union monétaire et de la monnaie unique est rappelée, la grille des parités est maintenue ainsi que les obligations de solidarité entre banques centrales. Il n'y a pas eu, directement, de dévaluation. Tout le dispositif de surveillance multilatérale de la convergence des politiques économiques est conservé. Rien, sur les principes, n'a à première vue été abandonné. En fait, l'assouplissement des règles risque de changer la nature du système. Flottement généralisé des monnaies Depuis 1987, le cours du mark ne pouvait pas varier de plus de 15 centimes (entre 3,27 francs et 3,43) aujourd'hui, après le compromis du 2 août, sa marge de fluctuation est beaucoup plus grande, supérieure à un franc (entre 2,85 francs et 3,86 environ). Il en va de même pour les autres devises du SME. C'est donc pratiquement un flottement généralisé des monnaies européennes qu'ont décidé lundi les Douze. Ils insistent tous sur le caractère temporaire de ce flottement. Il s'agit de passer cette période difficile du SME liée aux conséquences de la réunification allemande. Plusieurs responsables - dont le ministre allemand des finances, Theo Waigel, - ont promis un retour à des marges plus réduites " avant la fin de l'année ". Une réduction progressive - et menée confidentiellement - n'est d'ailleurs pas à exclure. Le caractère temporaire laisse cependant sceptiques certains opérateurs : en septembre dernier, lorsqu'ils avaient quitté le SME, les Italiens avaient déjà promis leur retour " avant la fin de l'année ". Ils n'ont toujours pas réintégré le système, les Britanniques non plus. Dans ces conditions, peut-on encore parler de stabilité des changes et de solidarité européenne ? Les compromis bilatéraux annoncés lundi confirment un quasi-éclatement du SME, une situation de " flottement interne " pour de nombreuses monnaies. Les Pays-Bas et l'Allemagne ont déjà officiellement confirmé qu'ils maintenaient leur alliance privilégiée, la Belgique laissant entendre qu'elle s'y arrimerait aussi. A côté de cette " zone mark " de stabilité, il y a désormais les monnaies flottantes, parmi lesquelles se trouve le franc français dont il est difficile de prévoir les réactions futures. Il y a enfin les dissidents, la Grande-Bretagne et l'Italie, toujours complètement en dehors du système. Leur réintégration dans une zone de fluctuation aussi large n'a pas été décidée. Pour l'Europe, cette crise est donc un nouveau coup dur. Pour la France, c'est l'épreuve de vérité. Lundi en fin de matinée, Edouard Balladur a expliqué, à l'occasion d'une conférence de presse à Paris, que le compromis adopté, élaboré en parfaite intelligence avec les Allemands, avait permis de sauver le SME, en réglant le problème temporaire du mark. Pour Matignon, l'Europe a surmonté l'épreuve. Mais la situation monétaire européenne nouvelle pourrait rouvrir à Paris le débat sur la politique économique. La France retrouve, d'une certaine manière, une marge de manoeuvre. Choisira-t-elle d'en profiter pour baisser les taux brutalement et relancer au maximum son économie en récession ? Ou poursuivra-t-elle une politique fondée sur un lien étroit entre le mark et le franc, afin d'éviter notamment la dérive inflationniste ? Edouard Balladur a évité l'affront d'une dévaluation. Le franc se déprécie : le mark se négociait lundi matin autour de 3,52 francs français, contre 3,43 vendredi, ce qui représente une dépréciation d'environ 1,5 %. Mais son cours pivot n'ayant pas été modifié, il n'y a pas eu à proprement parler de dévaluation. Edouard Balladur a en fait confirmé, lundi, la poursuite de sa politique avec la stabilité monétaire comme " objectif ". Il semble peu vraisemblable que la Banque de France accélère le mouvement de baisse des taux que le marché a engagé dès lundi matin. Si elle permet à chacun de sauver la face, la solution adoptée ouvre dans le même temps deux grandes incertitudes. D'abord pour les spéculateurs. Quoique l'on puisse penser de leur compromis, les Douze ont marqué un point : en élargissant considérablement les marges de fluctuation - aucun expert n'avait anticipé les 15 % - ils ont plongé les marchés dans l'inconnu et ont, par ce biais, cassé la spéculation pour l'avenir immédiat. Lundi matin d'ailleurs, les marchés étaient " K. O. debout ". Si les grands argentiers avaient décidé, à Bruxelles, d'une marge a priori plus raisonnable, de 6 % par exemple, les opérateurs auraient été tenté de relancer leurs oppositions spéculatives et de reprendre des positions sur les nouvelles limites du système. Avec une marge de 15 %, une telle perspective est impossible. Les spéculateurs n'ont plus maintenant d'indices précis sur les intentions des autorités monétaires. Au cours des prochaines semaines, les transactions dans le SME ressembleront certainement à celles effectuées sur les grandes monnaies qui fluctuent librement, le yen et le dollar. On se doute que Washington et Tokyo ont des objectifs de change, mais ceux-ci restent inconnus des opérateurs. Seconde source d'incertitude : l'évolution des politiques économiques nationales dans les différents pays de la communauté et, au-delà, l'avenir du SME. Théoriquement, les gouvernements s'engagent à poursuivre leurs efforts de convergence, nécessaires pour préparer la monnaie unique. D'ores et déjà, Michel Camdessus, directeur général du FMI (Fonds monétaire international) a mis en garde lundi à Washington les pays membres du SME contre " les risques de relâchement des disciplines ", estimant que " le régime d'exception " mis au point à Bruxelles devait être " de très courte durée ". Certains ne seront-ils pas en outre tentés de procéder, à l'intérieur de marges de fluctuation désormais très larges (30 % au total), à des " dépréciations compétitives " de leur monnaie ? Les récents différends commerciaux au sein de la Communauté (celui sur le poisson notamment) pourraient n'être alors qu'un prélude à des guerres commerciales internes à la CEE. FRANCOISE LAZARE, ERIK IZRAELEWICZ Le Monde du 3 août 1993

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