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ÈVE. Poème de Charles Péguy (analyse détaillée)

Publié le 24/10/2018

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ÈVE. Poème de Charles Péguy (18731914), publié à Paris dans les Cahiers de la Quinzaine le 28 décembre 1913.
 
Depuis 1905 (voir Notre patrie), Péguy dénonce la menace que fait peser sur la France l'impérialisme allemand. Mais il se bat aussi, à l'intérieur, contre les dérives du dreyfusisme, du socialisme, du laïcisme, de l'internationalisme oublieux de leur idéal primitif. Aux mains du « parti intellectuel » issu de la Sorbonne, tous ces « ismes » (énumérés dans l'Argent, 1913) détruisent la mystique républicaine minée par le jaurésisme - bête noire de Péguy - et ses corollaires : pacifisme, antimilitarisme. Toujours en 1913, par de sublimes chefs-d'œuvre lyriques, la \"Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres\", les « Cinq prières dans la cathédrale » (voir les *Tapisseries), Péguy vient de célébrer son attachement aux valeurs évangéliques. C'est dans cet état d'esprit à la fois combatif et mystique qu'il entreprend la rédaction de sa grande fresque chrétienne : 7 644 alexandrins en 1 911 quatrains
se terminant par un hexasyllabe, Eve est le plus long poème de Péguy. Parmi les textes inédits publiés après sa mort, figurent, sous le titre de Suite d'Ève, 874 quatrains supplémentaires. Cette œuvre monumentale fut rédigée sans brouillon à la cadence de cent vers par jour.
 
Jésus s'adresse à Ève, lui rappelant le paradis terrestre où elle eut accès à la perfection du bonheur humain. Après la Chute. Ève, habitée par la nostalgie de ce qui fut la « jeunesse du monde ». ne connaît plus qu’une humanité avilie et soumise à la mort. Aïeule d'une innombrable progéniture dont elle voit la détresse, sa sollicitude va particulièrement aux femmes « ménagères » et comptables. Elle assiste, impuissante, à l'avènement du monde moderne, dominé par l’« avarice du coeur ». Sera-t-il encore temps de « compter » quand sonnera l'heure de la résurrection des morts ? Évocation du Jugement dernier, de la Passion, du prix du Salut Les vertus évangéliques, la charité : l'incompatibilité entre l'argent et le salut En défendant leur terre natale, les hommes se montrent fidèles à une cause supéneure à leur intérêt personnel («Heureux ceux qui sont morts- »). Que le jugement de Dieu soit indulgent à l'homme, « être charnel ». Jésus lui-même connut l'incarnation (évocation de la crèche), et moins heureux que Moïse, n'a pas échappé à son destin. Son empire géographique fut délimité par la conquête romaine, porteuse de la sagesse antique. Issu du monde judaïque, il hérite de ce vaste royaume et le transforme en chrétienté. Invectives contre les « lèpres » du monde moderne et ses fausses sciences : Jésus seul peut nous sauver des mauvais pasteurs. Que nos prières incluent toujours l’action, à l’exemple des « deux bergères », Geneviève et Jeanne, dont les morts parallèles achèvent le poème.
 
En janvier 1914, Joseph Lotte, le premier confident de la conversion de Péguy au catholicisme, témoigne de son ébahissement devant « l’œuvre la plus considérable qui ait été produite en catholicité depuis le xive siècle ». À la lecture de ces milliers d'alexandrins, coulant avec une régularité de métronome, en l'absence de tout récit organisé, l'étonnement reste le même aujourd'hui. Une démarche initiale désigne le locuteur : « Jésus parle. » Mais il ne raconte ni ne dialogue. Rappelant à Ève son infortune puis le destin de son innombrable descendance, le poète renvoie une vision, médiatisée par Jésus, des grands mythes de la chrétienté - la Chute, l'Incarnation, la Rédemption, le Jugement dernier -retenus ensemble, hors du temps, dans la mémoire de notre génitrice. De cette conscience universelle émergent, avec des retours en arrière et des empiétements, de nombreuses scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, des évocations prophétiques de la résurrection des morts, maintes condamnations du monde moderne, des prières, des adjurations. Mais la cadence des alexandrins fusionne ces fragments divers dans l'unité de son flux psalmo-dique. Le ton n'est jamais celui de la narration historique mais celui, presque hypnotique, de l'incantation.
 
Le poète se garde de tout romantisme. Loin d'apparaître sous les traits conventionnels de la séductrice, Ève est « l'aïeule au chef branlant », recrue d'épreuves, l'« inlassable intendante » comptabilisant les pauvres mérites de ses enfants et le prix des souffrances du Christ issu de son sein comme ses autres fils. Avec leur « cœur de bazar », ses rejetons ne sont pas de grands criminels - ce qui serait encore du romantisme - mais de petites gens avaricieux, de médiocres pécheurs ou des « grelu-chons » abusés par les sirènes du monde moderne. La Chute elle-même, malgré le rappel fréquent des souffrances du Calvaire dont elle fut la cause, est traitée dans un climat de nostalgie plus que de drame : la « Mère universelle » n'inspire à Jésus que tendresse, respect et pitié.
 
C'est que, là encore évacuant tout romantisme, le poème inscrit la Chute dans la perspective biblique de la felix culpa : un même alexandrin associe
« l'arbre de la science et l'arbre de la croix ». Le bannissement est même la source d'où jaillit le poème organisé autour de « l'arbre au double destin ». Avant la Chute, tel un «beau trois-mâts », le monde appareillait pour un calme voyage, « Et Dieu lui-même jeune ensemble qu'éternel / Se reposait penché sur sa création ». La Faute et l'exil marquent à la fois un échec (« le naufrage ») et une avancée. Dieu invente un autre « climat » - notre monde charnel, déchu certes, mais infiniment valorisé par la promesse de l'Incarnation et de la Rédemption. Mystère d'un amour qui ouvre à la perfection divine la perspective nouvelle du sacrifice d'un fils unique pour le salut des hommes.

« aujourd'hui.

Une démarche initiale désigne le locuteur : ''Jésus parle.

>> Mais il ne raconte ni ne dialogue.

Rap­ pelant à Ève son infortune puis le des­ tin de son innombrable descendance, le poète renvoie une vision, médiatisée par Jésus, des grands mythes de la chré­ tienté - la Chute, l'Incarnation, la Rédemption, le Jugement dernier - retenus ensemble, hors du temps, dans la mémoire de notre génitrice.

De cette consdence universelle émergent, avec des retours en arrière et des empiéte­ ments, de nombreuses scènes de l' Anden et du Nouveau Testament, des évocations prophétiques de la résurrec­ tion des morts, maintes condamna­ tions du monde moderne, des prières, des adjurations.

Mais la cadence des alexandrins fusionne ces fragments divers dans l'unité de son flux psalmo­ dique.

Le ton n'est jamais celui de la narration historique mais celui, pres­ que hypnotique, de l'incantation.

Le poète se garde de tout roman­ tisme.

Loin d'apparaître sous les traits conventionnels de la séductrice, Ève est « l'aïeule au chef branlant », recrue d'épreuves, l'« inlassable intendante» comptabilisant les pauvres mérites de ses enfants et le prix des souffrances du Christ issu de son sein comme ses autres fils.

Avec leur« cœur de bazar», ses rejetons ne sont pas de grands cri­ minels -ce qui serait encore du roman­ tisme -mais de petites gens avarideux, de médiocres pécheurs ou des « grelu­ chons » abusés par les sirènes du monde moderne.

La Chute elle-même, malgré le rappel fréquent des souffran­ ces du Calvaire dont elle fut la cause, est traitée dans un climat de nostalgie plus que de drame : la « Mère univer­ selle » n'inspire à Jésus que tendresse, respect et pitié.

C'est que, là encore évacuant tout romantisme, le poème inscrit la Chute dans la perspective biblique de la felix culpa : un même alexandrin assode «l'arbre de la science et l'arbre de la croix».

Le bannissement est même la source d'où jaillit le poème organisé autour de «l'arbre au double destin».

Avant la Chute, tel un «beau trois­ mâts», le monde appareillait pour un calme voyage, « Et Dieu lui-même jeune ensemble qu'éternel 1 Se reposait penché sur sa création ».

La Faute et l'exil marquent à la fois un échec(« le naufrage ») et une avancée.

Dieu invente un autre « climat » - notre monde charnel, déchu certes, mais infiniment valorisé par la promesse de l'Incarnation et de la Rédemption.

Mystère d'un amour qui ouvre à laper­ fection divine la perspective nouvelle du sacrifice d'un fils unique pour le salut des hommes.

Située à l'articulation de ces deux mondes, Ève, selon un vocable cher à Péguy, en est le « gond ».

Mais si le poème commence dans l'allégresse du «premier jardin », captée en des méta­ phores exemptes de la mièvrerie un peu sirupeuse des analogies rénanien­ nes (Vie de Jésus, 1863), le paradis ne retient l'attention de Péguy qu'au long d'une centaine de strophes.

Encore cel­ les-ci se partagent-elles entre les visions contrastées des deux « séjours » de l'aïeule, faisant place égale au regret du premier («Vous n'avez plus connu») et au délabrement du second : « Ce qui depuis ce jour est devenu la fange 1 N'était encore qu'un lourd et plastique limon.

» Les quelque 7 200 alexandrins suivants développent les destinées du nouvel homme dont la nature conju­ gue désormais le spirituel et le charnel.

D'où cette écriture poétique abolissant la séparation entre l'abstrait et le concret : le sacré se greffe sur le pro­ fane, le mystique sur le réaliste à l'ins­ tar du mixte de notre condition parta­ gée par le Christ.

Ainsi l'évocation de l'Enfant Jésus encadré par le bœuf et l'âne de la crèche ( « Et ces deux gros. »

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