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SAINT-JOHN PERSE, pseudonyme d'Alexis Saint-Leger Leger, dit aussi Alexis Leger (vie et oeuvre)

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SAINT-JOHN PERSE, pseudonyme d'Alexis Saint-Leger Leger, dit aussi Alexis Leger (1887-1975). Les trois noms du poète, ou l’emblème d’une multiplicité qui se dérobe! Evoquant, en I960, le choix de son pseudonyme, Saint-John Perse affirme hautement sa volonté de n’être que dans son œuvre, de n’être que son œuvre : « Etre (en littérature) comme ces navires à quai qui offrent seulement leur poupe à la curiosité des passants : un nom, un port d’attache, c’est là tout leur état civil. Le reste est aventure et n’appartient qu’à eux ».

 

Les trois noms du poète

 

Selon la chronologie, il y a d’abord le nom de l’état civil : Alexis Saint-Leger Leger. Le nom de celui qui naît à la Guadeloupe. Le nom primordial qui structure, qui enracine le moi dans un terroir, dans une généalogie. C’est le nom qui correspond aux souvenirs d’enfance, aux images qui deviendront obsédantes, aux espaces vécus-rêvés, à la prise de contact avec un monde matériel qui attire (l’aridité, le désert, le silence, la mer, les parfums, les corps) ou qui repousse (la pourriture, le visqueux, le graisseux, le mou...).

 

Apparaît ensuite (quand exactement?) le deuxième nom du poète. Simplification, « francisation » peut-être, du premier: Alexis Leger. Dès 1906, en tout cas, le poète signe ainsi sa correspondance. C’est ce nom que retiendront les historiens de la France de l’entre-deux-guerres : ainsi se nomme en effet le diplomate qui sillonne le monde, le directeur de cabinet d’Aristide Briand, le secrétaire général des Affaires étrangères qui s’oppose avec acharnement à la politique dite d’apaisement à l’égard de Hitler, et qui, de ce fait, doit prendre, en 1940, le chemin d’un long exil américain. C’est aussi le nom du voyageur attentif aux évolutions et aux mutations du monde moderne, fasciné par la variété des traditions humaines et des organisations sociales.

 

Le 1er janvier 1924, la Nouvelle Revue française publie Anabase, sous la signature de Saint-John Perse. C’est le troisième nom du poète, ou, plutôt, c’est le nom du poète : « Le nom choisi, écrit-il, ne le fut point en raison d’affinités, réminiscences, ou références d’aucune sorte, tendant à rien signifier ni suggérer d’intellectuel : échappant à tout lien rationnel, il fut librement accueilli tel qu’il s’imposait mystérieusement à l’esprit du poète,

pour des raisons inconnues de lui-même, comme dans la vieille onomastique : avec ses longues et ses brèves, ses syllabes fortes ou muettes, ses consonnes dures ou sifflantes, conformément aux lois secrètes de toute création poétique ». Dont acte! Un pareil nom, pourtant, ne peut empêcher le rêve, ou, si l’on veut, le jeu des connotations... Si l’adjectif, à l’initiale, rattache formellement le pseudonyme au nom premier, il suggère aussi une nostalgie d’ascèse, de sainteté sans Dieu (« Dieu est un mot que Saint-John Perse évite religieusement », remarquera perfidement mais subtilement Claudel!). Le lieu de cette aspiration? Mais tout à la fois la création poétique, le langage, les navigations en solitaire sur l’Atlantique, les explorations des déserts chinois et américain, les retraites en forêt ou quelque part du côté du cap Hatteras, à proximité d’un phare désaffecté...

 

Et « John », certes, pour l’éclat et l’élan phonique d’une prononciation « à l’anglaise » (qu’on pense à la platitude d’un hypothétique Saint-Jean Perse!), mais aussi prénom d’ailleurs, à la fois exotique et familier comme cette Amérique qui occupera une telle place dans la vie et dans la rêverie du poète. Une Amérique de l’exil, mais aussi de l’enracinement (il ne reviendra en France qu’en 1957, lors de la publication d’Amers).

 

« Perse », enfin, tour à tour évocation d’une latinité perdue (Perse, le poète), d’un Orient raffiné et barbare (la Perse), d’un artisanat oublié (tout poème, au fond, ne serait-il pas cette « toile peinte et imprimée » par quoi Littré définit la « perse »?), d’un bleu aux frontières du noir, couleur, comme on sait, des yeux d’Athéna, la déesse au regard « pers », couleur aussi de la haute mer, tant aimée et tant chantée par le poète.

 

A « Saint-John Perse », en tout cas, on imputera le culte de la pensée et de la poésie grecques (Empédocle, Homère, Pindare...), l’amour de la musique, une inlassable curiosité pour toutes les archéologies humaines, pour les secrets des pierres, des faunes et des flores, une fascination pour ces espaces sans limites où la griffe de l’homme ne laisse jamais qu’une trace éphémère... Troisième nom du poète à qui revient, bien sûr, cette œuvre brève (une dizaine de poèmes et guère plus de 400 pages dans l’édition de La Pléiade) mais qui donne le sentiment de viser — et d’atteindre — l’essentiel.

« Non poi nt l'écrit, mais la chose même. Prise en son vif et dans son tout. (Vents, Ill, VI) Telle est, en somme , la fonction vaticinante du poète. Perse n'a jamais cessé de la réa ffirmer, dans la lign ée de Hu go et de quelque s autre s. Comme le disait déjà l'au ­ teur des Mages , le poèt e est un « célébrateur » et un « révéla teur>> ... Aussi bien, dans son étoff e même, la poésie de Saint ­ John Per se revêt la solen ni té hautaine et herm étique du discou rs oraculaire. Hi stor iquement, cette œuvre est, à p e u d e c ho se près , cont empo raine des reche rche s le s plus oppo sées : d ' un Va léry, qui pratique une stricte versifi­ cation; d'un Claudel, dont elle est à la fois proche et éloig née; des s u r r éal istes, qui disso lven t toute forme fixe ... Saint- John Per se, néanmo in s, ne se laisse rattacher à auc une école. La« règl e» qu'il se forge n'est qu 'à son u sage. Elle déte rmine une fo rme à la fois soupl e et stricte, un véri table ins trum ent (au sens musical du terme) g râce au quel un souffl e po urra se déployer , un e voix réson ner dans tou s ses harmoniques. Point de vers réguliers et/ou rimés, mais des séquen­ ces qu'on appe lle ra, fau te de mieux, « versets », tantôt lapidaires co mme des haïk aï; tantôt luxuriants d'une pro­ liférat ion très s urveillée , très calculée. R igoureusement cadencé, le ve rset persien s'e nfle en crescendos, explose, diminue jusqu 'au soupir , tout cela reposant sur de subti­ les comb inaisons d 'assonances et d'allitérations, sur une scansion furieuseme nt martelée, sur de lancinan ts effet s d'écho s intérie urs. ... Toujours il y eut cette clameur, toujours i l y eut cet t e fureur Et ce très haut ressac au comb le de l'ac cès, toujours, au faîte du désir, la même mouette sur son a ile, la mêm e mouette sur son air e, à tire-d' ail e ralliant les stances de l'exil, e t sur tou tes grèves de ce monde, du même souffl e proféré e, la même plainte sans mesure A la poursu ite, sur les sables , de mon âme numide ... (Exil, Ill) Une telle poésie apparaît comme l'une des plu s magis­ trales orche strations de la langue frança ise : elle vise sans cesse à l' hymne, au chant, aux effets choraux . Ma is la danse ne lui est pas moin s co n sub sta ntielle que la musique : elle sca nde , elle mart èle le r ythme impérieux d'un ritu el jubilatoire. L a mé lopée appelle ici le déhan ­ chement des cor ps, l 'incantation fom ent e la tran se : [ •.. 1 Mer de Baal, Mer de M ammon; Mer de tout âge et de tout noml Mer utérine de nos songes et Mer hantée du songe vrai, Blessure ouverte à notre flanc et chœur anti que à notre po _rte, 0 toi l'offense et toi l'éclatl toute démence et toute aisance, Çt toi l 'amour e t toi la haine, l'Inexo r able e t I'E xorable, 0 toi qui sais et ne sais pas, ô toi qui dis et ne dis pas ... (Amers, «Chœur», VI Un rituel de célébration A dix -sept ans, Saint -John Perse écrit « Im ages à Cru ­ soé ». Déjà s'y fait entendre un rêve d'insularité, de solitude abso lue, d e com mun ion avec l'un ive rs : Cruso él- ce soir près de ton lie, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l'exclama tion des astres solita ires. [ ... ) ... Crusoél tu es là! Et ta face est offerte aux s ign es de la nuit, comme une paume renversée. (Éloges, " Images à Crusoé », "la Ville ") Et, jusqu'à la fin, cette poésie sera une inép uis able louange du monde. Et de l'homme dan s le monde . Nulle coloratio n tra gique ou , du moins, nul pess imi sme irrémé ­ diable dan s c ette vision du mond e. Les de rni ers mots du poète font éc h o à l 'exaltation de l'ado lescent: Un chant se lève en nous qui n'a conn u sa source et qu i n'au ra d 'estua ire dans la mort: équinoxe d'une heure entre la Terre et l'homme. (Chant pour un équinoxe ) Voilà pourquoi Saint -J o hn Perse se fait si volontier s l e nomenclateur du mond e, comme si l'acte d'inv entaire lui permettait de faire r evivre, ou de perp étuer tout ce que relatent les vieilles ch roniques , tout ce que savent les ouvrages émdit s, tout ce que découvre l'œil aux ag uets du poèt e-voyageur. Beautés, étrangeté s, crua u­ tés ... , tout ce qui co nstitu e le temp s et l'espace de s h ommes. D'où cette rhétorique d e l'énumération, cette sy nt axe en volutes sca nd ée par la reprise d'un élément de coo rd i­ nation («et», ~~ ou », « ou bien » ), d'une préposit ion («avec»), qui perm e t au souffle de se reprendre. D 'où 1 ' impo rtance et le sen s de ce rtaine s marques d'oralit é in s pirée s de la tradition pindarique du poèm e triomph al, t e lle s ces interjections qu i fo u ette nt le discour s : Ha! qu'on m'éven te tout ce lœss! Ha! qu'on m'évente t out ce leurre ! Séche resse et supercherie d'autels ... Les livre s tris tes , inno mbrables, sur leur t r anche de cra ie pâle ... (Vents, 1, 1v) telles ces répétitions binaires à la finale, ou à l'initiale de la phrase : Ouvre z, ouvrez au vent de mer nos jarres d'herbes odoran tes! (Amers, «St rophe», vu). n faudrait aussi mentionn er ici l es apostrophe s, les im pératifs, les op tatif s, les inv ocations, l'utili sation du « e t » au début d es phr ases ou des propos ition s : ... Et toujou rs il y a ce grand éclat du verre, et tout ce ha ut suspen s. Et tou jours il y a ce bruit de grandes eaux. Et parfois c'e st dimanche, et, par les tuyauteries des cham· bres, montant de s fosses atlantides, avec ce goût de l'in­ créé comme une haleine d 'outre- tombe, C'est un parfum d'abîme et de néan t parmi les moisissu ­ res de la terre •.. (Ex il, « Poème à l'Étrangère », 111) To us ces procédé s (n'ayo n s pas peur du terme: il n'a rien, ici, de péjoratif) fonden t l'é lan, la jubi lation de cette célébr ation du monde. Qui p lu s est, par le dialogue qu 'ell e noue avec toute ch ose, un e te ll e écriture mé ta­ morpho se l'univers en une immense scè ne cosmique trav ersée par les per so nna ges les plu s é trang es, ro is e t guer rier s, prêtres et gé néalogistes, tragédienn es et prophétesses, figu res de civi lisatio ns p erdues, mai s aussi d émons e t mervei ll es, plu ies et neiges, ven ts et mer s . Les p lu ies v ertes se peignent aux glaces des banquiers . Aux linges tiède s des pleureuses s 'effacera la face des dieux-filles. Et des idées nouvelles viennent en com pte aux bâtisseurs d'Emp ires sur leur tab le. To ut un p euple mue t se lève dan s m es phrases, aux grandes mar ges du poème . (Exil, " Pluies », v) Dans sa richesse et dans ses particularités, le vocabu ­ lair e de Saint-Joihn Per se contribue , lui aussi, à la solen­ nit é or ac ulaire du di sco urs, à la célé bration et à la fer­ veur. Il y a, d'un côté, le flou d'adjectifs ban als et brefs qui ne paraissent avoir d'autr e fonc ti on q ue d'ampli fier ou d'inte nsifier ce qu 'ils qu alifie n t: «g rand »,« ha ut », «v aste», «f rais », « ve rt» ... Lève la tête, homme du soir. La grande ro se des ans tourne à ton front serein. Le grand arbre du ciel, comme un nopal, se vêt en O uest de cocheni lles rouges. Et, dans l'embrase men t d'un soir aux senteurs d'algue sèche, nous éduquons, pou r de plus hautes transhumances, de grandes îles à mi-c iel nourries d'arbouses et de genièvre . (Chroniq ue, 1) Noms et verbes, par contraste , scintille nt d'un e préci ­ sion souvent énigmatiqu e: c'est qu' ils s ont empruntés aux regi stres les plu s di vers, aux ouvrages des savants, »

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