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Giraudoux, Électre: Extrait de l'Entracte : le «Lamento du Jardinier»

Publié le 17/01/2022

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Giraudoux, Électre: Extrait de l'Entracte : le «Lamento du Jardinier» C'est cela que c'est, la Tragédie, avec ses incestes, ses parricides : de la pureté, c'est-à-dire en somme de l'innocence. Je ne sais si vous êtes comme moi ; mais moi, dans la Tragédie, la pharaonne qui se suicide me dit espoir, le maréchal qui trahit me dit foi, le duc qui assassine me dit tendresse. C'est une entreprise d'amour, la cruauté... pardon, je veux dire la Tragédie. Voilà pourquoi je suis sûr, ce matin, que si je le demandais, le ciel m'approuverait, ferait un signe, qu'un miracle est tout prêt, qui vous montrerait inscrite sur le ciel et vous ferait répéter par l'écho ma devise de délaissé et de solitaire : Joie et Amour. Si vous voulez, je le lui demande. Je suis sûr comme je suis là qu'une voix d'en haut me répondrait, que résonateurs et amplificateurs et tonnerres de Dieu, Dieu, si je le réclame, les tient tout préparés, pour crier à mon commandement : Joie et Amour. Mais je vous conseille plutôt de ne pas le demander. D'abord par bienséance. Ce n'est pas dans le rôle d'un jardinier de réclamer de Dieu un orage, même de tendresse. Et puis, c'est tellement inutile. On sent tellement qu'en ce moment, et hier, et demain, et toujours, ils sont tous là-haut, autant qu'ils sont, et même s'il n'y en a qu'un, et même si cet un est absent, prêts à crier joie et amour. C'est tellement plus digne d'un homme de croire les dieux sur parole — sur parole est un euphémisme —, sans les obliger à accentuer, à s'engager, à créer entre les uns et les autres des obligations de créancier à débiteur. Moi, ça toujours été les silences qui me convainquent... Oui, je leur demande de ne pas crier joie et amour, n'est-ce pas ? S'ils y tiennent absolument, qu'ils crient. Mais je les conjure plutôt, je vous conjure, Dieu, comme preuve de votre affection, de votre voix, de vos cris, de faire un silence, une seconde de votre silence... C'est tellement plus probant. Écoutez... Merci. Giraudoux, Électre.
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« procédé d'antiphrase ; comme le prouve le lapsus du Jardinier : « C'est une entreprise d'amour, la cruauté...pardon, je veux dire la Tragédie ».

Par ce lapsus, Giraudoux nous envoie un signal assez clair, qui nous permetde saisir la pensée réelle du Jardinier.

Cet univers tragique est cruel : tout y est désespoir, et non pas « espoir», trahison, et non pas « foi ». On pouffait objecter qu'il n'y a pas ironie lorsque le Jardinier parle de la «pureté » qui règne dans la tragédie ;en effet, Électre — et dans une moindre mesure son frère Oreste — représentent bien la pureté, aussi dureque soit leur morale vengeresse.

Mais le Jardinier ne saurait en être conscient : il ne détient pas assezd'information, à son niveau, pour en juger.

Il est vraisemblable qu'à ses yeux Électre, sa promise, l'a « trahi »,en le délaissant pour un « étranger » dont il ignore l'identité.

Il y a donc, dans son usage du mot «pureté »,toute l'ironie amère d'un amoureux trompé. Une manière de refaire le monde II. Cette ironie grinçante, qui paraît totalement stérile au premier abord, change insensiblement de motivation au coursdu monologue.

Le Jardinier finit par tenter de reconstruire la réalité selon ses vœux, en manipulant la puissancemême du langage. Un monde de joie et d'amour En effet, à force de renverser toutes les valeurs, par dérision, ne s'aperçoit-il pas qu'il finit par créer un autremonde, une illusion conforme à son désir ? Dans une pièce d'Alfred de Musset intitulée Fantasio, le personnage principal affirme qu'« un calembour peut changer le mondes».

Le poète-dramaturge romantique — dont l'ironiepoétique et douce-amère n'est pas sans analogie avec le style de Giraudoux — suggère ainsi par la bouche de sonpersonnage qu'il reste aux déçus de la vie la possibilité de s'inventer un monde à eux grâce à la magie des mots.C'est ce que tente de faire ici le Jardinier, à la fin de son monologue : par un procédé d'auto-suggestion, il sepersuade que l'univers est régi par un Dieu, ou des dieux, de «joie et d'amour».

Telle est sa « devise de délaissé etde solitaire ». Devant la cruauté du monde, il ne reste au Jardinier plus qu'une fuite éperdue dans la foi positive.

C'est ce qu'onappelle « la foi du charbonnier » : une certitude aveugle, qui se suffit à elle-même et ne demande aucune preuve.Du moins pas de preuve rationnelle : mais l'on peut également renverser la logique, la faire marcher sur la tête.

LeJardinier s'y montre expert. Une démonstration absurde Un autre poète romantique, Alfred de Vigny, écrit dans plusieurs de ses oeuvres qu'il est désespéré par le silence deDieu.

Les hommes souffrent, élèvent leurs prières jusqu'à Lui, mais Dieu reste sourd et muet.

Cet argument du «silence de Dieu », qui sert généralement à attaquer la foi, à rejeter la religion comme une tromperie et un fauxespoir, est totalement renversé par le Jardinier : «Moi, ça toujours été les silences qui me convainquent ».

Il termineson monologue en donnant à Dieu l'occasion...

de ne pas se manifester, et offre ce silence comme un signe «probant».

Cette démonstration absurde va donc jusqu'au bout de sa pseudo-logique.

Le malheureux Jardinier s'est-ilpersuadé lui-même ? L'ambigüité demeure jusqu'au « merci » final, dont on ne sait s'il est adressé à ce Dieu muet oubien au public, qui a eu la patience d'écouter ce « lamento ». Maître de l'ironie et de l'ambigüité poétique, Giraudoux sembler vouloir, à travers ce « Lamento du Jardinier »,dénoncer la cruauté du monde et montrer sa tendresse envers les « délaissés et les solitaires ».. »

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