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J.-M.G. LE CLÉZIO, Désert, 1980: Dans un commentaire composé, vous pourrez étudier par exemple comment ce texte, par ses qualités poétiques, suggère le déroulement de la marche et ce qui fait le drame et la grandeur de la vie dans le désert.

Publié le 20/02/2011

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Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l'espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l'horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans la sclérotique de leurs yeux'. Le troupeau des chèvres bises et des moutons marchait devant les enfants. Les bêtes aussi allaient sans savoir où, posant leurs sabots sur des traces anciennes. Le sable tourbillonnait entre leurs pattes, s'accrochait à leurs toisons sales. Un homme guidait les dromadaires, rien qu'avec la voix, en grognant et en crachant comme eux. Le bruit rauque des respirations se mêlait au vent, disparaissait aussitôt dans les creux des dunes, vers le sud. Mais le vent, la sécheresse, la faim n'avaient plus d'importance. Les hommes et le troupeau fuyaient lentement, descendaient vers le fond de la vallée sans eau, sans ombre.

J.-M.G. LE CLÉZIO, Désert, 1980.

• Conscient, après l'expérience de Tel Quel, de la puissance des forces mises en jeu par l'écriture,... • ... Le Clézio (Jean-Marie Gustave), passionné d'écriture précisément (dès l'âge de 7/8 ans), se fait connaître avec son premier roman : Le Procès Verbal, 1963. • Désert, 1980, où il abandonne l'écriture libérée « à l'état brut « des premières œuvres, est son roman sans doute le plus accessible. • Il y peint la grande chevauchée tragique des nomades du désert marocain, remontant vers Agadir où ils seront vaincus et décimés par la puissance colonisatrice'. • Dans les deux paragraphes du passage cité, Le Clézio montre la « caravane « marchant inexorablement vers un but dont elle sait d'avance qu'il sera sanglant et mortel (I). • Il y peint également ceux qui participent à cet exode, leur endurance, leur vie si dure, si cruelle, la grandeur avec laquelle ils attendent et supportent leur destin (II).

« • Tous les termes soulignent cette osmose, même avec les animaux du désert : « en grognant et en crachantcomme » les dromadaires.• C'est d'ailleurs ce qui rend le déroulement de (la marche grandiose : « ombre géante », « vagues de sable ».• Et surtout, bien qu'elle soit humainement organisée avec des places précises : « Le troupeau [...] marchait devantles enfants... », « Un homme guidait les dromadaires... »,• ... elle est machinale : « posant leurs sabots sur des traces anciennes... »,• ... car c'est une marche fatale :— en proie à l'impossible : « vers l'horizon inaccessible », — à l'écrasement des éléments premiers : « dureté del'espace, silence dur, nuits froides, vent, sécheresse » ; « bruit rauque des respirations » qui souligne l'infiniedifficulté de la marche se heurtant aux forces natives toutes supérieures à l'homme et liguées, additionnéesinexorablement ;— à une destinée inexpliquée et inexplicable : « allaient sans savoir... », «... n'avaient plus d'importance... »— certaines périodes amples, lentes : « Ils portaient... inaccessible », « Le bruit rauque... sud » ; la cadence desphrases, imitative des pas, du dernier paragraphe, phrases posées bout à bout en asyndète, rythment l'avancéedont le but est perçu intuitivement.• D'où le tragique qui naît de cet accablement sous les forces hors de l'humain, implacables ; c'est la grande fuitedes hordes préhistoriques en proie à l'univers, ou les luttes des Titans contre le Dieu des dieux, Zeus, dont ilssavent confusément qu'il les vaincra.• Grandeur épique de la constatation sans espoir de la dernière phrase et des éléments tragiques qui la ponctuent :« sans eau, sans ombre ». II. « Ils étaient les hommes et les femmes... » • ...« du sable, du vent, de la lumière, de la nuit » donc de cette « natura rerum » que Lucrèce évoque.• Cette première phrase donne immédiatement la dimension héroïque des nomades.• D'abord le « Ils » qui commence les cinq phrases du premier paragraphe. Ce pronom porte à lui seul la généralitésuffisante pour détacher « les hommes et les femmes », définis par l'article, hors du commun des mortels. C'est doncle sens même de héros demi-dieu en grecancien.• Différence fondamentale avec les sédentaires qui ne savent plus la grandeur des forces de la terre dont l'hommes'éloigne en sa civilisation factice (grande idée de Le Clézio).• Car les héros sont grands et cette grandeur leur vient d'abord de ce qu'ils sont en contact direct avec les «duretés », terribles de l'univers en son intégralité, et qu'ils les endurent en « silence » : « faim », « soif qui faitsaigner les lèvres », chaleur aussi intense le jour que le froid est violent la nuit. Car rien dans le monde où vit lehéros n'est petit, médiocre ; tout est de dimension épique.• Épopée = chante les hauts faits d'un héros.• Ici le héros c'est la caravane nomade et ceux qui la constituent ;• les hauts faits ? C'est continuer à avancer malgré les obstacles surhumains qui accablent, ne serait-ce qu'ensouffrances physiques terribles : « qui fait saigner les lèvres... », « silence dur », « bruit rauque des respirations »,et surtout la continuité dans les efforts, sans arrêt, sans presque de repos.• Tout est contre eux : soleil, le jour, implacable ; « lueur » glacée de « la Voie lactée, la lune », la nuit, qui sembleun oeil fatal au-dessus d'eux, contemplant un destin sans issue ;...• ... et tout particulièrement le « sable », insidieux, omniprésent, « que leurs orteils écartés touchaient », car ils necherchent pas à le fuir, au contraire (force de « écartés »), même s'il « tourbillonnait », « s'accrochait » sanscesse.• Mais ils sont grands parce qu'ils ont la taille de la fatalité, ils sont au-dessus de l'humanité courante. Le symboleen est cette « ombre géante », élément presque de merveilleux — cf. la Gigantomachie homérique (= combats degéants) ou V. Hugo (Légende des siècles)'.• Ils semblent héritiers d'une certaine étincelle divine, puisqu'aussi bien ils sont demi-dieux, ou tels, car ils sont dèsla 2e phrase qualifiés d'enfants des grands éléments : « Ciel », « Espace ».• Telle la dernière phrase du premier paragraphe : « Ils avaient surtout la lumière de leur regard... ». Importance duregard car il transmet pensées, sentiments. • Ici un certain aspect illuminé. Ce regard ne leur est-il pas transmis par Dieu ? Dans le roman, quand les difficultéssont trop épuisantes, la caravane s'arrête et prie.• Notion d'extraordinaire, de sacré qui se dégage de ces êtres simples et grands ; même si ce passage ne contientpas d'allusion aux grandes prières collectives évoquées dans le roman, où s'unissent en une ivresse détachée descontingences humaines ces hommes « de l'espace », « nés du ciel sans nuages », — ces expressions à elles seulesles classent au rang du surhumain.• Car les pièges multipliés de la nature multiplient justement leur grandeur héroïque face à une souffrance affreusequi n'est pas seulement physique mais morale (sentiment de l'irréductible).• Or tout héros est confronté à la souffrance, qui devient pour lui — car il ne se comporte pas comme l'hommeordinaire — sans importance physiquement : « le vent, la sécheresse, la faim n'avaient plus d'importance »,...• ... mais tragique moralement.• C'est que le héros côtoie la mort et presque toujours sa marche l'y conduit inexorablement.• C'est ce qui ressort du rythme fatal de la dernière phrase du second paragraphe, en deux éléments qui entraînent: »

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