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L'AMOUR - L'AMITIÉ - SODOME ET GOMORRHE CHEZ PROUST

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amour

Pour Marcel Proust, l'amour est une création de nous-même, une projection sur un autre être d'une imagination, d'un désir. La personne aimée n'est pas, ne peut pas être la personne réelle, elle est constituée presque complètement par des « éléments tirés de nous-même «. Et pourtant, malgré ce leurre, malgré le cortège de douleurs et de larmes que l'amour traîne après lui, il est la seule part de bonheur dans la vie qu'il y ait sans doute.    Proust rejoint Stendhal et la cristallisation : le choix est involontaire, l'imagination jouant sur la souffrance, épiloguant à satiété sur les plus minimes apparences, finit par obtenir une fixation. L'être aimé nous paraît unique en soi, et pour nous, prédestiné et nécessaire.    En fait, pour Proust, et pour les héros de Proust, l'amour n'existe qu'en fonction de la jalousie. C'est pourquoi les femmes aimées sont invariablement des êtres de fuite, qui rendent impossible toute stabilité, toute certitude. Ainsi naissent, grandissent, s'exaspèrent les sentiments obligatoires grâce auxquels on parvient à éprouver l'amour : angoisse, exaltation, désir torturant de la présence, acharnement à savoir : L'amour est entretenu par l'anxiété douloureuse. Toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que déplacer la douleur.

« cœur. Pourtant, il était si affamé d'affection, de confiance, qu'il se livrait entièrement à l'amitié, si décevante qu'il lacrût, et qu'il lui donnait fidélité et dévouement sans restriction. Il fut d'ailleurs payé de retour et il eut des amisadmirables. L'amitié joue un grand rôle dans son œuvre, mais comme sentiment annexe, inutile, fragile, et même dangereuxpuisqu'il peut conduire à l'abdication de soi; l'amitié, le plus souvent, est une simulation. Proust exprime sans cesseà ce sujet un immense désenchantement, une certitude de solitude. Dans son dernier volume, Le Temps Retrouvé, ilbalaye les affections humaines et juge durement leurs manifestations. Sodome et Gomorrhe Le chapitre I de Sodome et Gomorrhe a pour titre : Première apparition des hommes-femmes descendants de ceuxdes habitants de Sodome qui furent épargnés par le feu du ciel. Tout ce chapitre est une démonstration, commecelle d'un théorème mathématique. D'abord l'exemple : le narrateur assiste à la reconnaissance subite et inattenduede deux invertis, le baron de Charlus et le giletier Jupien. Ces deux « créatures » qui ne s'étaient jamais vues, aupremier regard, à des signes manifestes pour elles seules, comprennent qu'elles sont de la même « espèce » et serapprochent aussitôt. Le narrateur est témoin de toute l'étrange scène, et il constate le changement, lamétamorphose des gestes, des expressions, des attitudes devenus enfin naturels. Il cherche alors à comprendre,puis à expliquer, enfin à conclure. Les pages qui suivent sont uniques dans la littérature universelle. Certes, d'autresécrivains avant Marcel Proust abordèrent le sulfureux sujet. Saint-Simon ne craignit point de parler librement decertains princes; Balzac créa le terrible personnage de Vautrin et La Fille aux yeux d'or ; Francis Carco : Jésus-la-Caille, Zola, à qui l'importance de l'inversion n'avait pas échappé, n'osa cependant point l'aborder dans les Rougon-Macquart. Marcel Proust, sa position de naturaliste (au sens scientifique) bien assise, dès le début de La Recherche du TempsPerdu, exerça sur Sodome et Gomorrhe son pouvoir investigateur, comme il l'avait exercé sur les amours de Swannet les mondanités de Guermantes. Le ton, cependant, dépasse le pur exposé scientifique, il exprime l'horreur d'unefatalité, d'un affreux mystère, car, dans ce domaine, on ne peut garder l'impassibilité: il s'agit, coûte que coûte,d'êtres humains, de semblables, et rien de ce qui est humain ne peut être indifférent à l'homme, fût-il un savant delaboratoire, fût-il Marcel Proust. Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu'elle sait tenu pourpunissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre ; .. . amis sans amitiés, malgré toutes celles que leur charme fréquemment reconnu inspire et que leur cœur souventbon ressentirait ; mais peut-on appeler amitiés ces relations qui ne végètent qu'à la faveur d'un mensonge. . . .Enfin,. . . amants à qui est presque fermée la possibilité de cet amour, dont l'espérance leur donne la force desupporter tant de risques et de solitudes . . . Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu'à ladécouverte du crime ; sans situation qu'instable. ... Ce qu'ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot,ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l'ascétisme ont puajouter à l'amour), découle non d'un idéal de beauté, mais d'une maladie inguérissable. Au problème physiologique de l'inversion, Proust a joint celui, psychologique et cérébral, du sadisme. Il écrivit à cesujet : La faveur des sadiques m'affligera comme homme, mon livre paru : elle ne saurait modifier les conditions oùj'expérimente la vérité et que mon caprice ne choisit point. (Lettre à Louis de Robert.) Le baron de Charlus est le personnage principal de Sodome et Gomorrhe. Sa liaison avec le musicien Morel est laréplique des amours de Swann et d'Odette, et en même temps leur pitoyable caricature. A une soirée chez MadameVerdurin, Charlus, enivré par la présence et le succès de « son ami », a laissé tomber son masque de grand seigneurautoritaire et impérieux. Mme Verdurin lui demande s'il a pris de l'orangeade; alors, M. de Charlus, avec un souriregracieux, sur un ton cristallin qu'il avait rarement, avec mille moues de la bouche et déhanchements de la taillerépondit : « Non, j'ai préféré la voisine, c'est de la fraisette, je crois, c'est délicieux. » Il est singulier qu'un certainordre d'actes secrets ait pour conséquence extérieure une manière de parler et de gesticuler qui les révèle. Ainsicette phrase, et la façon dont elle fut dite dénoncèrent l'identité du sexe véritable du baron : avec la mêmecertitude, pour un juge, que celle qui permet de condamner un criminel qui n'a pas avoué ; pour un médecin, unparalytique général qui ne sait peut-être pas lui-même son mal, mais qui a fait telle faute de prononciation d'où onpeut déduire qu'il sera mort dans trois ans . . . Sans se le dire précisément, on sent que c'est une douce etsouriante dame qui vous répond la phrase sur la fraisette et qui paraît maniérée parce qu'elle se donne pour unhomme, et qu'on n'est pas habitué à voir les hommes faire tant de manières. (S. G., 2) Il faut remarquer que Proust est le premier auteur qui parle de l'inversion sexuelle comme d'un phénomène ordinaireet courant; il n'en parle ni dans la veine de l'ennuyeux panégyrique adoptée par certains auteurs décadents, nicomme le montreur qui dévoile aux touristes troublés d'insondables abîmes d'horreurs. Il traite cet importantphénomène social avec ni plus ni moins d'importance qu'il n'en a. L'inversion lui a fourni de nouveaux matériaux pourson étude des relations sociales et la trame de son intrigue s'en est beaucoup enrichie et compliquée. Son extrêmeprobité ne trouve nulle part de récompense plus éclatante. (Francis Birrell — English Tribute 1923.) • Qui avant lui eût osé défier l'opinion en inférant une analogie entre les relations de Swann et d'Odette et la liaisonde Charlus et Morel? L'inévitable esclavage dans lequel la passion tient l'intelligence asservie, la domination en amour »

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