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« On voit le but de l'information : servir la politique des gouvernements, c'est-à-dire modeler l'opinion publique, dans l'infaillibilité de laquelle on feint de croire, tout en sachant qu'elle n'est ni raisonnable, ni morale, ni juste. »

Publié le 17/01/2022

Extrait du document

Dans un régime démocratique où les échéances électorales ne sont jamais bien lointaines, on assiste périodiquement à des querelles plus ou moins violentes à propos d'une prétendue « objectivité » de l'information, en particulier celle de ce moyen privilégié car extrêmement puissant, direct et rapide qu'est la télévision : qu'il s'agisse de la présentation même des faits, d'un éventuel droit de réponse ou seulement du temps respectivement consacré à telle ou telle formation politique de la majorité ou de l'opposition, tout est sujet à polémique. C'est là un indice sûr de l'importance que revêt aux yeux des gouvernants ou de ceux qui souhaiteraient le devenir la question de l'information dans le monde moderne, tous feignant de réclamer une « information objective » sans même se demander auparavant si une telle chose est conceptuellement possible et si cette expression, à l'instar de « cercle carré » ne renferme pas une contradiction dans les termes.

« puisqu'ils n'en savent rien, qu'ils n'en ont pas été "informés", volontairement d'ailleurs et un peu comme pendant dessiècles le Japon avait décidé de se fermer sur lui-même et d'ignorer superbement ce qui arrivait au reste du mondeafin de cultiver sa personnalité nationale.On voit donc qu'une possibilité sans limite de choix est offerte aux détenteurs de l'information entre le silence absoluet la diffusion fracassante, le même événement pouvant être monté en épingle ou systématiquement minoré : lamort récente du Président Mao Tsé-toung en fournit un exemple éclatant : les journaux occidentaux lui ontconsacré des numéros entiers, les journaux soviétiques un maigre entrefilet dans une page intérieure.C'est que le public est facilement sensibilisé par une nouvelle importante ou qu'on lui présente comme telle.

A telpoint même que cette sensibilisation du public peut être elle-même créatrice d'événements : songeons auxdétournements spectaculaires d'avions, aux prises d'otages ou encore au massacre d'athlètes de Munich en 1972qui a eu d'autant plus de retentissement mondial que les Jeux Olympiques constituaient alors le point lumineux del'information. En soi, toute information donne donc à l'événement, au fait, au problème qu'elle évoque une importanceproportionnelle à sa diffusion, celle-ci ne connaissant plus, nous l'avons vu, de limites théoriques.

C'est bienpourquoi certains gouvernements censurent systématiquement certaines informations : si l'on compare les récentstremblements de terre de Chine et d'Italie, le premier a sans doute fait plus d'un million de morts, le second quelquescentaines; pourtant chaque détail de celui-ci est connu et publié, et nous ignorons presque tout de celui-là : c'est que les autorités chinoises pensent qu'il est à l'heure actuelle des informations et des tâches plus importantes quecelles concernant ce séisme.

De même, en Union Soviétique, les journaux ne publient pour ainsi dire jamais de faitsdivers : ce serait leur accorder une importance qu'ils n'ont pas, aux yeux des dirigeants de ce pays qui sont aussi les maîtres absolus de l'information. C'est qu'en effet l'information occupe les pensées du lecteur ou de l'auditeur, le divertit (en un sens pascalien —voir notre corrigé, parmi les commentaires de textes pp.

35- 47) c'est-à-dire les détourne de tâches plusimportantes.

Le temps que certaines personnes consacrent ainsi à penser aux mariages princiers, aux crimes etautres versions modernes de Jack l'éventreur ou même aux catastrophes naturelles, c'est autant de temps qu'ils neconsacrent pas à la réalisation d'objectifs prioritaires : la révolution, la paix, etc.

On comprend bien dès lors pourquoi la plupart des régimes politiques conservateurs ou réactionnaires tolèrent la presse du coeur et lesjournaux débilitants qui détournent des problèmes politiques; en bonne logique, ils devraient même lessubventionner! C'est ainsi l'information, la presse en un sens large, (c'est-à-dire comprenant la radio et la télévision), qui modèlecomme le dit Jean Dutourd, l'opinion publique, qui l'in-forme, au sens propre et-étymologique, du mot, c'est-à-direqui la met en forme pour qu'elle réponde à ce qu'en attendent les maîtres de l'information.

Quand on lit cet étonnantroman qu'est 1984 de George Orwell on voit jusqu'où peut aller la manipulation de l'information poussée à un degrépathologique quand le gouvernement est seul détenteur de l'information : l'événement déplaisant est purement etsimplement rayé de l'histoire, il n'a jamais existé; ce sont là, prises au pied de la lettre, les fameuses « poubelles del'histoire » chères aux révolutionnaires et auxquelles sont promis ceux qui n'oeuvreraient pas comme eux dans le «sens de l'histoire ».Mais il n'est point besoin d'aller chercher dans des romans des exemples de la nocivité d'une information contrôlée àl'extrême par un pouvoir politique totalitaire : que l'on songe au pieux silence qui entoura dans l'Allemagne nazie oul'U.R.S.S.

stalinienne l'existence des camps de concentration et de leurs millions de victimes, ou au contraire le bruitavec lequel des théories pseudo-scientifiques mais officielles (« théorie de l'évolution » de Lyssenko, * théorie duracisme » de Rosenberg) ont été répandues pendant des années dans ces mêmes pays et présentées comme « la »vérité.

L'information dans ce cas n'est plus information mais propagande.Sans aller jusqu'à ces exemples extrêmes et caricaturaux, on voit à quel point le contrôle de l'information peut être,comme le dit Jean Dutourd, un élément de la stabilité de leur pouvoir pour les gouvernements, comment aussi uneopposition à ces gouvernements peut quand elle existe, c'est-à-dire dans les pays démocratiques, se servir del'information : l'affaire du Watergate est suffisamment présente à toutes les mémoires pour montrer s'il en étaitbesoin qu'il est extrêmement difficile dans de tels pays d'étouffer complètement une information, même quand on ales pouvoirs du président Nixon et qu'on ne lésine guère sur les moyens.Dans ces pays toutefois la circulation de l'information entre le gouvernement et les gouvernés ne s'effectue passeulement dans un sens, mais les gouvernants eux-mêmes s'informent (parfois démagogiquement) des désidérata deleurs administrés : une bonne satire de ces pratiques publicitaires particulièrement à l'honneur en France depuisdeux ou trois ans a été faite dans le film de Joel Séria, les Oeufs brouillés : on y voit de façon plaisante comment unPrésident de la République et son entourage savent faire revirer en leur faveur des sondages d'opinion devenusdéfavorables grâce à d'habiles manœuvres publicitaires.Plus récemment encore, on a vu comment un judicieux emploi d'échos et d'informations officieuses permettaitd'anticiper les réactions de l'opinion publique à un plan d'austérité économique et de créer une surprise relativementagréable en étant malgré tout moins austère qu'on ne l'avait laissé entendre.Mais quelle est la raison profonde pour laquelle les gouvernements se soucient tant, ou feignent du moins de tant sesoucier de l'opinion publique? C'est que celle-ci est à l'origine de leur pouvoir, ou tout au moins est supposée y être: depuis la Révolution française en 1789, toute légitimité en politique émane de la volonté populaire, du peuple et delui seul (bien que ce soit souvent une fiction) puisque tout appel à une transcendance divine est refusé.

Là encore,c'est un trait de l'homme moderne de ne vouloir voir l'origine de son pouvoir qu'en lui-même.

D'ailleurs, même quand ilest fait appel à la transcendance de l'histoire, celle-ci est conçue comme « histoire de luttes des classes » et làencore, c'est la « volonté populaire » qui l'emporte finalement.Mais si les gouvernements se soucient tant de l'opinion publique, ils la respectent d'autant plus facilement qu'elle. »

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