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Paul Valéry écrit dans Regards sur le monde actuel, (Propos sur le progrès, 1931) : « Supposé que l'immense transformation que nous vivons et qui nous meut, se développe encore, achève d'altérer ce qui subsiste des coutumes, articule tout autrement les besoins et les moyens de la vie, bientôt l'ère toute nouvelle enfantera des hommes qui ne tiendront plus au passé par aucune habitude de l'esprit. L'histoire leur offrira des récits étranges, presque incompréhensibles ; car rien dans leu

Publié le 17/01/2022

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Toute la fin du 19e s., a été nourrie de l'utopie souriante du bonheur apporté aux générations qui suivraient grâce au progrès, spécialement technique. Le chimiste Marcelin Berthelot va jusqu'à écrire en 1894: « Dans ce temps-là (en l'an 2 000 !), il n'y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtre, ni laboureurs ; le problème de l'existence par la culture du sol aura été supprimé par la chimie [...] [Mais] dans cet empire universel de la force chimique, ne croyez pas que l'art, la beauté, le charme de la vie humaine soient destinés à disparaître »... Ce rêve merveilleux que le progrès de la science aboutira au progrès humain, que « la science est la bienfaitrice de l'homme », Valéry n'a pas attendu notre 2e moitié de siècle pour le détruire dans ses essais critiques. Il s'inquiète devant « le monde actuel » et sa position — pessimiste ou lucide ? — va jusqu'à juger que l'« ère nouvelle enfantera des hommes qui ne tiendront plus au passé par aucune habitude d'esprit » ; et que les oeuvres des siècles révolus deviendront « inintelligibles, presque ridicules ». Que penser d'une telle affirmation ? N'y a-t-il pas des adoucissements à lui apporter ?

« théâtre classique, elles aussi, paraissent bien usées, les grands sentiments et les tirades parfois un peu ampouléesde Curiace de Polyeucte sont très souvent suivies par pure obligation ; il est certain que la satire des Fermiersgénéraux et de leurs escroqueries présentée dans le Turcaret de Lesage, — même avec l'effort sensible degénéralisation et de modernité que le Théâtre de la Ville tentait dans sa mise en scène —, touchait moins le publicdes matinées scolaires que les problèmes traités dans les Justes de Camus, plus proche en sa pensée et en salangue. Pourtant sur la scène, ni le temps ni le lieu ne sont réels... La passion de Phèdre se déroule depuis la Grècefabuleuse de « Minos et de Pasiphaé » jusqu'à notre époque... ; si l'on veut passer sur les difficultés extérieuresd'atteinte du chef-d'oeuvre passé, sa valeur éternelle surgit et l'on est tout surpris, même jeune étudiant, detrouver sous la plume de Racine ou de Molière des problèmes qui sont de notre temps. « Ce que le Français trouvedans sa littérature classique [...] c'est la connaissance des hommes et une sagesse universelle », écrit ThomasMann. Le propre du chef-d'oeuvre en effet est d'exister indépendamment des circonstances et même de son auteur.Sans doute les grands chaos historiques, modifiant notre façon d'envisager la vie, ne nous permettent plus degoûter à certaines de leurs nuances trop particulières à leur siècle ; sans doute Stendhal (Racine et Shakespeare)s'exclame à juste titre : « De mémoire d'historien, jamais peuple n'a éprouvé dans ses moeurs et dans ses plaisirs dechangement plus total et plus rapide que de 1780 à 1823; et l'on veut nous donner toujours la même littérature! »;toutes ces mutations n'empêcheront pas celui qui réfléchit de trouver des leçons de sagesse éternellement valablesdans les Fables de La Fontaine ; ou les grands défauts de l'homme toujours semblables, hélas !, hypocrisie, avarice,vanité, pédantisme..., dans Tartuffe, Harpagon, Le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire présentés avecautant de véracité que dans la Comédie Humaine de Balzac ou dans le Théâtre d'Audiberti, d'Ionesco ou de Beckett.D'autre part tous les effets du progrès ne sont pas uniquement nuisibles en ce domaine. Le chef d'oeuvre, avec lesannées, se dépouille des contingences qui l'accompagnaient, pour gagner en universalité et en portée ; car lesvérités qu'il exprime ayant conservé leur exactitude, celle-ci s'entrouve perfectionnée. Quand Racine étudie unehéroïne de la guerre de Troie, il est sensible aux rapprochements réels avec telle jeune femme de la Cour de LouisXIV, mais pour nous, chez Andromaque ou Hermione, il ne reste plus que la vérité générale qui échappe au Temps.Car le dramaturge a surtout voulu connaître et nous faire connaître les lois et les ressorts fondamentaux, et ce sonteux qui se sont maintenus à travers les siècles et dont la force nous atteint encore.Ainsi, point ne faut une confiance excessive dans le progrès. C'est du moins ce que veut faire comprendre Valéry.Annonçant presque un demi-siècle à l'avance le drame qui sape notre société de consommation — produit desprogrès de la technique —, il met en garde dès 1930-1935, contre notre civilisation matérielle ; car la sciencecontient des germes de « barbarie » par son pouvoir de destruction, absolue autant qu'insidieuse (sapant valeurspassées et présentes, enthousiasmes, goût de certaines recherches, dévouements...). Dans son Bilan del'Intelligence (1935), Valéry redoute même une dégradation de l'intelligence, au fur et à mesure de ces « progrès ».C'est pourquoi son inquiétude est plus cri d'alarme qu'absolue réalité. Le respect et la compréhension du passé sontnécessaires à l'intelligence et à la création humaines. L'artiste continuera à en bénéficier. Car « la modernité,écrivait Baudelaire, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel etl'immuable ». »

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