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Alain: L'homme est obscur à lui-même

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L'homme est obscur en lui-même; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses, une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je. Cette remarque est d'ordre moral. Il ne faut point se dire qu'en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire... On dissoudrait ces fantômes en se disant simplement que tout ce qui n'est point pensée est mécanisme ou, encore mieux, que ce qui n'est point pensée est corps, c'est-à-dire chose soumise à ma volonté, chose dont je réponds. Tel est le principe du scrupule... L'inconscient est donc une manière de donner dignité à son propre corps, de le traiter comme un semblable; comme un esclave reçu en héritage et dont il faut s'arranger. L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient; là se trouve logée la faute capitale. Un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal. L'hérédité est un fantôme du même genre. "Voilà mon père. qui se réveille; voilà celui qui me conduit. Je suis par lui possédé..." En somme, il n'y a pas d'inconvénient à employer couramment le terme d'inconscient: c'est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l'erreur; et bien pis, c'est une faute. Alain

Fortement inspiré de la métaphysique cartésienne et de la morale kantienne, Alain souligne le caractère subversif de la notion d’inconscient freudien. En ce qu’elle concourt à la démobilisation, à la fuite de nos responsabilités face à la sphère éthique. En effet, au nom de la liberté humaine, le philosophe humaniste ne saurait accepter qu’un mécanisme corporel (ressortant de la chose étendue) vienne se substituer en lieu et place de l’activité rationnelle définie comme lucidité et maîtrise de soi.  Mais, cette prééminence redonnée à la sacro-sainte volonté humaine, doit-elle impérativement passer par un refus péremptoire de l’inconscient? La psychanalyse n’est-elle pas dans sa démarche thérapeutique, une forme de renforcement de la conscience aboutissant à une prise de conscience éclairée, raffermie de ses désirs, de son agir , ... , de soi?  Trois paragraphes scandent cet extrait des « Eléments de Philosophie «. Dans le premier, Alain définit l’homme par le libre arbitre et revoit l’inconscient à un processus physiologique. Ensuite, st souligné le vice moral inclus dans l’hypertrophie accordée aux instincts du « ça «. Et, le dernier paragraphe réaffirme la fin de non-recevoir accordée à ce qu’Alain nomme le « diabolique conseiller «.  

« Dans le second paragraphe, l'inconscient, conçu toujours et uniquement comme chose physiologique, n'est plusqu'une matière pour ma volonté libre. Mais là commence l'erreur si l'on en fait un principe directif et tout-puissant,une sorte d'esclave prenant l'ascendant sur le moi. C'est ce qu'Alain dénomme sous le vocable d'« idolâtrie du corps»: on déifie l'inconscient, on rend une dévotion à une chimère inconsistance, à une représentation insignifiante, ence sens que l'on valorise une réalité objectale, physique dénuée de sens psychique.L'inconscient, loin d'être un oracle à écouter, une pensée profonde venue des profondeurs, n'est qu'une affection ducorps, une passion au sens classique de l'acception du terme où l'âme teintée de passivité, d'animalité subit lesmouvements de l'altérité physique.Or, ce qui n'est ni oracle, ni dieu, je vais l'idolâtrer et lui rendre un culte illégitime. Et, c'est bien là que se trouvelogée bien plus que l'erreur, la faute, c'est-à-dire infraction à l'encontre de l'éthique.En effet, revendiquer cet inconscient, c'est se référer à un second moi qui nous conduit, c'est donc se défaire de saresponsabilité morale, se réfugier derrière un déterminisme creux, vide. La notion d'hérédité est une mêmefantasmagorie démobilisatrice: je me figure mon être déterminé par mes ascendants, en une transmission de toutesmes dispositions psychiques par mes aïeux. Tout est déjà écrit dans cet aliénant destin: je renonce, je n'endosseplus le poids de mon devenir , je fuis... En un dernier lieu, Alain récapitule le raisonnement antérieur. La notion d'inconscient n'est en elle-même pasdangereuse en ce qu'elle ne renvoie qu'à des mouvements nerveux et physiques. Mais, si on l'hypertrophie, celarelève de l'erreur (proposition erronée) et, bien plus, de la faute (manquement moral) où la sphère de laresponsabilité et de la liberté s'évanouissent. Ce texte présente l'insigne mérite, dans notre époque, qui s'est abritée souvent derrière un freudisme paresseux, quia maintes fois voulu éluder la responsabilité humaine en se protégeant avec la notion d'inconscient, de souligner lesdifficultés éthiques inhérentes à ce concept même, du moins quand on en fait un usage illégitime.Comme le prescrit Alain, le penseur soucieux d'éthique ne peut contourner facilement le problème de la recherchedes motifs inconscients qu'a imposée la révolution psychanalytique. Or, toute la morale s'appuie et s'édifie sur le «Je », fondement unique de notre existence. Par conséquent, donner à l'inconscient une place excessive, voirecentrale, c'est s'opposer à la morale, car le mot même d'inconscient véhicule des mythes très néfastes:irresponsabilité, fatalisme, abandon passif devant ce qui me détermine, m'aliène...Etre moral, c'est comprendre que je suis l'auteur de mes actes, mais une vision sommaire de l'inconscient façonneles mentalités modernes, tend à nous faire idolâtrer notre passé, notre enfance, nos forces instinctuelles, notrelibido. Ce contre quoi Alain réhabilité la maîtrise de soi, la volonté libre et réfléchie.En soulignant que l'homme est l'auteur de ses actes et de ses choix, l'auteur des « Propos sur le bonheur » nousinvite à une reconquête de nous-mêmes et de nos choix. Sartre dans « L'Être et le Néant » a prolongéremarquablement ces analyses en dénonçant l'abdication de nos responsabilités sous le concept de « mauvaise foi »qui ne peut se comprendre qu'à partir des postulats de la translucidité de la conscience, de son autonomie et de saliberté. Ce mode d'être inauthentique qualifie l'attitude du « salaud » qui se donne bonne conscience à bon prix, lefait de la conscience qui se masque à elle-même sa propre vérité. Néanmoins, pour intéressante qu'elle soit, la thèse d'Alain présente certaines difficultés. Le mérite de Freud étaitd'apporter du sens à toutes nos représentations: le rêve, les actes manqués, la libre association devenaientintelligibles, cohérents dans et par la biographie de l'individu. Selon les vues d'Alain, à l'inverse, parole, geste et actequi échappent à ma conscience, ne possèdent pas de signifiance et ne relèvent que de mécanismes naturels, deprocessus physiologie. Alain dépouille une certaine partie de notre existence et de notre vécu du sens fondateur quil'informe pour la rattacher à l' »en-soi» dépourvu de toute signification. Cette opacité, cette massivité semblentdérober un fondamental sens à l'exister et à la praxis humaines. En effet, comment soutenir que seul le corps puissedéterminer les manifestations inconscientes. On peut certes convenir, par exemple, que des hormones sontgénératrices de pulsions érotiques. Mais, ce fait en aucun cas ne saurait expliquer l'infinie richesse des affectionshumaines, l'incroyable plasticité de l'âme en proie au trouble du désir. Aussi, préférerons-nous la thèse freudiennequi interprète la pulsion comme transition entre somatique et psychique, et ce, contre la distinction cartésienne dela chose pensante et de la chose étendue. En outre, Alain prétend vouloir donner primauté et prérogative à la liberté de l'individu face au déterminismesclérosant de l'inconscient. Mais la psychanalyse dans sa visée thérapeutique a pour dessein de renforcer le moi auxdépens du ça; en d'autres termes, de raffermir la conscience à l'encontre de l'inconscient. De la sorte, on ne sauraitsouscrire à la thèse d'Alain, tant il est vrai que la psychanalyse concourt à rendre l'homme plus averti de sestroubles psychiques, et ce, afin que ses choix, ses exclusives puissent émaner librement et consciemment de sonêtre le plus profond, le plus authentique... Quoiqu'elle attire notre attention sur l'impérieuse nécessité de la responsabilité morale, la thèse d'Alain semble devoirs'éclipser face aux théories inconscientes et psychanalytiques du freudisme. Toutefois, nous retiendrons »

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