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Autrui: reconnaissance ou conflit ?

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Je me vois parce qu'on me voit : mon « moi » fait irruption. En même temps j'en viens à exister sur le même plan que les objets. Je suis objet d'un regard. Autrui surgit et j'ai un « dehors », une apparence externe. J'ai une nature qui ne m'appartient pas. Ce que je suis pour autrui (vicieux, jaloux...), je ne suis plus libre de l'être. Je suis engagé dans un autre être. Plus jamais je ne pourrai échapper à l'image qu'autrui me tend de moi-même. Autrement dit, j'existe sur le mode d' « être-pour-autrui ».

« Hegel entend montrer que la rencontre avec autrui prend logiquement la forme d'un conflit, d'une lutte, dont lerisque est la mort et l'enjeu la reconnaissance par l'autre de mon humanité.Pour ne pas méconnaître l'enjeu de la « lutte à mort pour la reconnaissance », il faut savoir que la « Phénoménologie» envisage de décrire le mouvement logique du développement de la conscience, cad les expériences, le mouvementpar lequel la conscience s'éduque.Il est donc toujours dangereux d'isoler un chapitre du texte, puisque « le vrai est le tout », que chaque étape n'estqu'un moment dont la compréhension exigerait la connaissance de l'ensemble du processus. Il faut d'autre partprévenir un autre contresens possible. Hegel n'entend pas décrire un épisode réel de l'histoire humaine, et il ne fautpas s'imaginer deux individus surgissant face à face et engageant une lutte. Il s'agit bien plutôt d'une genèselogique de la rencontre avec autrui.Hegel souhaite montrer que, dans la mesure où l'homme accepte de risquer sa vie pour quelque chose, il pose qu'iln'est pas seulement un simple être vivant, sensible, fini. Il pose que l'homme ne se réduit pas à la simple animalité etau souci de la conservation de soi. En quelque sorte le risque de la mort est la pierre de touche de nos valeurs, caren risquant sa vie, l'homme montre que ce pourquoi il la risque a plus de valeur qu'elle, et qu'il se définit et s'éprouvecomme autre chose qu'un simple vivant.Plus précisément, l'idée maîtresse de Hegel dans ce passage est la suivante : l'homme n'accède à la véritableconsciente de son humanité que lorsqu'elle est reconnue par un autre. L'homme doit faire la preuve de sonhumanité, et il ne peut la faire qu'en engageant une lutte à mort avec un autre homme. C'est en acceptant le risquede sa mort qu'il prouve que sa reconnaissance comme conscience, comme autre chose qu'un simple animal, vautplus que par sa simple survie. Etre homme, c'est donc pouvoir mettre en jeu sa propre vie pour prouver la valeurmême de son existence, c'est pourquoi cette lutte est à la fois nécessaire et absurde. L'essentiel est que laconscience de soi véritable requière la médiation d'un autre homme : être conscient de soi-même comme êtrehumain, c'est être reconnu comme homme par un autre homme, par une autre conscience. Seul, je ne peux faire lapreuve de mon humanité.La conscience immédiate que j'ai de moi-même est celle d'un être vivant et désirant. Mais tant que mon désir neporte que sur un objet naturel (ce fruit par exemple), tout ce que je peux faire est de détruire et d'assimiler cetobjet. Or, dans la mesure même où je dois sans cesse me procurer un nouvel objet, je fais l'expérience de madépendance à l'égard de l'objet, du monde vivant et naturel. Tant que je reste enfermé en moi-même, avec un désirqui ne porte que sur des objets, je ne peux en aucune façon prouver mon indépendance à l'égard de la vie.Pour que je me comprenne comme conscience de soi, autre chose qu'un simple animal, il faudra que mon désir portesur autre chose qu'un simple vivant naturel : il faudra que mon désir porte sur un autre désir, sur un homme.Il faudra que je prouve que je dépasse le simple stade vital, que je ne suis pas un simple vivant, donc que je courele risque de ma mort, pour prouver mon indépendance à l'égard de la vie. Il sera donc nécessaire que je montre àmoi-même et à l'autre que je ne me confonds pas avec l'animalité, le souci de la vie.La conscience d'être homme ne se prouve et ne s'éprouve que face à un autre homme, dans le rapport entre deuxconsciences.Reste à comprendre pourquoi cette reconnaissance prend la forme d'une lutte à mort.D'une part la différence entre l'animalité et l'humanité, je ne peux la faire qu'en prenant un autre à témoin, qu'enmontrant ma liberté face à la vie.Or, on ne connaît pas autrui par science immédiate. Autrui surgit face à moi, si l'on peut dire, comme un objet : lesdeux êtres qui surgissent face à face sont sûrs de leur conscience, mais non de celle de l'autre. Il faut donc prouverà l'autre mon caractère de conscience : je dois mettre ma vie en jeu.« Chacune [des deux consciences] est bien certaine de soi-même, mais non de l'autre, et ainsi sa propre certitudede soi n'a aucune vérité [...] Le comportement des deux consciences de soi est donc déterminé de telle sortequ'elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l'autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort. Elles doiventnécessairement engager cette lutte, car elles doivent élever leur certitude d'être pour soi à la vérité, en l'autre eten elles-mêmes. »Il est essentiel de noter que la lutte engagée est le contraire de la violence naturelle. Cette dernière a toujours pourenjeu la survie. Je me bats avec un autre pour assurer les moyens de ma conservation. Mais ici, la violence, leconflit ont précisément pour enjeu le refus d'être assimilé à un simple vivant qui ne serait guidé que par le souci desurvivre. Cette lutte n'a pas pour enjeu la survie « biologique », mais la valeur.Une fois comprise la nécessité de cette lutte à mort par laquelle j'essaie de faire la preuve de mon humanité commeliberté face à la vie, reste à en comprendre l'absurdité. L'enjeu est la reconnaissance par l'autre, qui seule peut fairela preuve que je suis bien ce que je prétends être. Or il est certain tout d'abord que cette lutte ne sert à rien si lesdeux meurent, ou refusent la lutte, ou qu'un seul survit. La seule configuration où la reconnaissance est possible estque l'un abdique par peur de la mort, souci de la survie, et l'autre non. La mort sert donc de discriminant entre deuxconsciences, l'issue du conflit dépend du rapport que chacun des deux entretient avec la mort.Celui qui a véritablement accepté de courir le risque de la mort pour prouver la valeur de sa liberté et sonindépendance face à la vie biologique est dit « le maître ». « C'est seulement par le risque de sa vie que l'onconserve la liberté » L'autre, qui a préféré la servitude à la mort, est dit « l'esclave ».Le maître a prouvé qu'il méprisait la vie au point de la risquer pour montrer qu'il n'était pas ce qu'il paraissait êtreimmédiatement, un simple vivant. C'est face à la vie que s'éprouvent les valeurs.Mais, et là réside l'absurdité de cette lutte, pour être reconnu, pour prouver sa valeur, il faut rester en vie : « Danscette expérience, la conscience de soi apprend que la Vie lui est aussi essentielle que la pure conscience de soi. »Le maître réalise ici une expérience qui est exemplaire de la dialectique : à la fois il nie la vie (il la met en jeu), il ladépasse (en prouvant qu'il ne se réduit pas à la simple animalité guidée par le souci de se conserver) et il laconserve (sinon la lutte serait ratée). C'est une opération que Hegel nomme une « Aufhebung » et qu'on traduitparfois par sursomption (nier, dépasse, conserver).On comprend dès lors la différence entre la mort naturelle (le simple fait de périr) et la mort telle qu'elle apparaît ici »

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