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Créer est-ce la même chose que produire ?

Publié le 23/03/2011

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  Sujet difficile et exigeant, autrement dît beau sujet pour des élèves. Encore faut-il qu'ils soient à même d'en goûter la beauté. Il convient pour cela de disposer de connaissances précises et de savoir marier nuance et rigueur dans le cours du devoir. On se gardera donc bien d'opposer de façon nette et tranchée la création artistique, œuvre d'un « marginal « de génie le plus souvent incompris, à la production industrielle, travail « déshumanisant et déshumanisé « d'une majorité morne et sans âme. De tels poncifs doivent être abandonnés sans aucun regret à la rhétorique électorale. Le mieux pour aborder le sujet dans de bonnes conditions serait sans doute de voir comment en grec créer et produire peuvent à la fois se ranger sous la même notion et pourtant se distinguer.


« délibéré.

« La vie est action (praxis) si non production (poïésis) » dit encore Aristote dans Y Éthique à Nicomaque(VI, 4).

L'action ne produit pas d'oeuvre distincte de ce qui agit.

Sa fin (finalité) est dans son activité.

La poïésis aucontraire a sa fin dans autre chose qu'elle-même.

La téchné, par exemple, relève de la poïésis.

Notons ici que le mottechné possède en grec plusieurs sens parmi lesquels on trouve le mot art pris en son sens actuel (les beaux-arts,ce qui regarde l'esthétique).

Mais techné veut dire aussi métier et a donné en français le mot technique.

Letechnitès, c'est soit l'artiste, soit l'artisan.

Les Grecs savaient fort bien reconnaître celui qui, en employant lelangage d'aujourd'hui, crée de celui qui produit.

Toutefois, créer ou produire (poïein), c'était pour eux « faireapparaître » ou mieux « laisser apparaître ».

Nous ne saurions trop souligner avec force ce point essentiel. Nous mesurons sans doute mieux ce qui sépare l'interprétation grecque de la poïésis de notre interprétation de laproduction quand nous savons qu'entre l'interprétation que fait saint Thomas au XIIIe siècle de la causalité chezAristote et la propre analyse de ce dernier il y a un monde et même à vrai dire deux : la pensée latine et la penséechrétienne.

On a coutume de décrire l'étude de la causalité chez Aristote en disant que celui-ci distingue quatregrandes causes : la cause matérielle, formelle, efficiente et finale.

Pour un grec, s'interroger sur le causal (aïton) ousur la cause (aïtia), c'est s'interroger sur ce que demande (verbe aïteô : je demande ; l'étymologie est parfoiscontestée) telle ou telle chose pour être ce qu'elle est.

Ce n'est qu'à partir du latin que la cause est directementpensée comme agent producteur.

« La cause est ce qui produit ce dont elle est la cause, comme la blessure l'est dela mort...

Il ne faut donc pas entendre par cause ce qui précède un événement, mais ce qui le précède en leproduisant » (Cicéron, de fato, 34).

Tout comme le mot casus (hasard), le latin causa (cause) se rattache au verbecadere (tomber, échoir).

Or devant, un coffre en bois, Aristote cherche à savoir ce que demande ce coffre.

Celademande d'abord du bois.

Si l'on traduit littéralement le grec, c'est le « de quoi », ce que l'on appelle la causematérielle.

Mais du bois ne fait pas un coffre.

Il faut qu'il ait l'aspect (eidos) ou la forme d'un coffre.

Telle est lacause dite formelle.

Se pose alors la question de savoir, d'une façon générale, comment le « de quoi » peut prendretel ou tel aspect, par exemple comment le bois peut devenir coffre.

Ici intervient une notion qui sous-tend lescauses trois et quatre : la kinésis (mouvement ou mobilité).

Elles répondent en effet aux questions suivantes : «d'où vient la kinésis ? » et « vers où, ou à quelle fin ? ».

Il s'agit de la cause efficiente et de la cause finale.

A vraidire si l'essentiel de la causalité réside pour nous dans l'efficience, Aristote ne voyait là au contraire que ce qui «rame en sous-œuvre ».

La venue au premier plan de l'efficience qui s'annonce dans le passage du grec au latinprépare le terrain à l'idolâtrie de la productivité qui s'étale aujourd'hui au grand jour.

Qu'un coffre ait du fini voulaitdire pour les Grecs que le menuisier qui est « à son affaire devant le bois » (Aristote) avait su acheminer celui-cijusqu'au meuble.

Cette trop brève étude de la causalité chez Aristote nous a peut-être permis de mieux saisir ladifférence qui existe entre l'œuvre (créer) et le produit (produire) ou plus précisément entre le produit au sens de cequi est amené à paraître dans l'achèvement de sa présence (la poïésis grecque) et le produit moderne. Aujourd'hui, l'ouvrier tout au long des jours ouvrables produit et n'oeuvre ou n'ouvre plus.

Le retrait du verbe ouvrertémoigne à lui seul de cette radicale mutation dans la relation de l'homme au travail qui accompagne l'èreindustrielle.

Pour le sociologue Georges Friedmann, l'humanité est passée d'un monde comme « milieu naturel » à unmonde comme « milieu technique ».

Ce qui caractérise le travail au sein du monde comme milieu naturel, c'est laprésence (cf.

Où va le travail humain ?, p.

37).

En écrivant cela, Friedmann faisait, volontairement ou non, écho auxparoles d'Aristote que Jean Beaufret traduit ainsi : « Le menuisier est immédiatement présent au bois, le potierprésent à l'argile ; et en somme, tout travail, toute mise en œuvre est au plus près de la matière, comme l'art deconstruire est présent en ce qui s'édifie ».

Face à la production artistique actuelle, qui donc aujourd'hui peut œuvrer? Comment la création peut-elle échapper au contrôle de la production ? Créer, est-ce se montrer « créatifs »comme on dit en un français très approximatif ? Certes non.

Le poète par exemple n'est pas un spécialiste de la «créativité ».

Créer, ce n'est pas faire si faire veut dire imposer quelque chose ou s'imposer.

C'est produire au sensgrec de laisser apparaître (poïein), de rendre visible.

« L'art, disait le peintre Paul Klee, ne reproduit pas le visible, ilrend visible ».. »

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